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Stockholm la métisse

vendredi, 24 septembre, 2010 - 20:36

Première ville kurde d’Europe, Stockholm est une capitale cosmopolite. Les immigrés de deuxième génération ont investi les médias, la culture et le quartier branché de Södermalm. À l’instar de Zanyar Adami, fondateur de “Gringo”, le magazine mensuel des jeunes des banlieues, notre guide dans cette ville en pleine mutation. Sa ville...

Jusqu’au milieu des années 1960, la capitale suédoise était une ville sans cafés. Uniques lieux de convivialité, les konditori – des salons de thé et pâtisseries traditionnels – fermaient dès 14 heures. « Après la tombée de la nuit, les seuls à être encore dehors étaient les étrangers ! Stockholm vivait à l’écart de la culture urbaine », se souvient Christian Catomeris, fils d’un immigré grec venu en Suède après la Seconde Guerre mondiale. Il a suffi de quelques décennies pour que tout change. Sans doute en partie parce que les Suédois se sont mis à voyager, en Europe du Sud d’abord, puis vers des destinations plus lointaines et plus exotiques. Mais aussi, on le sait peu en France, parce que la Suède est devenue? un? pays? d’immigration.?Et Stockholm, une ville arc-en-ciel. La diversité est aujourd’hui inscrite dans le paysage urbain de la capitale suédoise : pas un quartier qui n’ait sa “pizzeria-kebab”, son restaurant thaï ou son “Bombay Take Away” !

À Södermalm, le long de l’avenue Hornsgatan, ce sont toutes les cuisines du monde qui semblent s’être donné rendez-vous. Non loin de là, la grande scène du Södra Teatern offre des spectacles venus de toute la planète. Les premiers étrangers, des Grecs et des Italiens surtout, sont arrivés dans les années 1950. Ils cherchaient du travail et la Suède manquait de bras. Mais le vrai tournant est celui des années 1970. Le Premier ministre social-démocrate Olof Palme –?assassiné en 1986 – décide alors d’ouvrir toutes grandes les portes de son pays à ceux qui sont privés de liberté ou menacés du fait de leur appartenance ethnique ou religieuse. La Suède devient une terre d’accueil.

Néosuédois au teint mat

Par vagues successives, au gré des coups d’État et des guerres, les Suédois voient débarquer des Chiliens et des Argentins ; des Palestiniens et des Libanais ; des Turcs ; des Iraniens et des Irakiens à partir de 1981, sur fond de révolution khomeyniste et de guerre Iran-Irak ; des Kurdes, en si grand nombre que Stockholm devient la première ville kurde d’Europe ; enfin, des ressortissants d’Afrique de l’Est, Somaliens, Érythréens ou Éthiopiens.

La Suède est l’un des pays d’Europe où la proportion d’étrangers est la plus forte. Sur 9?millions d’habitants, un million ont vu le jour hors du Continent, 200 000 sont nés de parents étrangers. Une deuxième génération bien décidée à prendre toute sa place dans la société et dans la ville. Comme le fondateur du magazine Gringo, Zanyar Adami.

Né il y a vingt-sept ans dans un petit village du Kurdistan iranien, son père appartenait à la guérilla kurde anti-khomeyniste, soutenue à l’époque par Bagdad. Il n’a que 5?ans lorsqu’il arrive en Suède. La famille, qui a obtenu l’asile politique, s’installe dans ce qu’on appelle alors la “vallée arabe”, à Abermytna, une cité proche d’Hässelby, dans la banlieue ouest de Stockholm. « J’aimais bien cet endroit, se souvient Zanyar. C’était calme, nous avions un bel appartement, avec tout le confort. » Le père trouve un emploi de chauffeur de taxi, les enfants sont scolarisés.
Son bac en poche, le jeune homme entreprend des études d’ingénieur… qui l’ennuient assez vite. « Peut-être à cause de mon héritage familial, je sentais le besoin de m’engager. » Sa cause sera celle des jeunes des cités, immigrés de la première ou de la deuxième génération. En 2003, il crée, avec quelques copains, le mensuel Gringo. Objectif : parler des banlieues dans la langue des banlieues, utiliser l’humour pour dédramatiser et démolir les préjugés, permettre la prise de parole de ces Néosuédois au teint mat.

Vague blanc-black-beur

Un accord est passé avec le quotidien gratuit Metro. Le succès ne se fait pas attendre : plus d’un million d’exemplaires distribués la première année, un chiffre d’affaires d’un million d’euros. « Nous voulions inventer une nouvelle identité suédoise », dit le jeune patron de presse. À la fin de l’année 2008, à la suite d’un changement de partenariat, le siège du magazine a été transféré à Malmö, la grande ville du sud de la Suède. Zanyar, lui, a pris du champ. Il vient de participer à la rédaction d’un ouvrage collectif sur l’identité masculine et prépare un documentaire sur la discrimination sexuelle dans différentes cultures. Thèmes ô combien suédois.

Zanyar n’est pas un cas isolé. À Stockholm, une jeune élite urbaine issue de l’immigration s’impose de plus en plus dans les médias, la communication, la littérature ou la musique. Katarina Sandström, l’une des présentatrices-vedettes de la télévision suédoise, est d’origine éthiopienne. La reine de la pop, Laleh Pourkarim, est arrivée d’Iran à l’âge de 12 ans, l’humoriste Ozz Uyen est d’origine kurde et Jonas Hassen Khemiri (voir les compléments ci-dessous), de mère suédoise et de père tunisien, est aujourd’hui l’un des meilleurs romanciers du pays.

Même si elle conteste la démarche de Zanyar Adami, qu’elle juge trop communautaire, Ülku Holago appartient, elle aussi, à cette nouvelle vague blanc-black-beur. Elle est d’origine turque. Ses parents, militants d’extrême gauche, ont obtenu l’asile politique en Suède en 1972. Née deux ans plus tard, elle est aujourd’hui journaliste à Svenska Dagbladet, l’un des principaux quotidiens du pays. Et elle habite le quartier de Slussen, à Södermalm, à quelques stations de métro d’Hornstull, le fief de Zanyar.

Södermalm, au sud de Stockholm, est devenue l’île la plus en vogue de la capitale, celle de tous les bobos, qu’ils soient ou non issus de l’immigration. Elle regorge de cafés, de restaurants exotiques, de boutiques de déco et de fringues branchées, écolo ou “ethniques”. C’est aussi là qu’a été érigée, en l’an 2000, la première mosquée de Stockholm. À l’origine, c’était un quartier populaire peuplé d’artisans, notamment de tonneliers, et d’ouvriers qui travaillaient dans les fabriques de colorants, de tissus ou de tabac. À partir des années 1970, il a été rénové dans le cadre d’un plan visant à développer le sud de la capitale.

La politique d’accession à la propriété, mise en œuvre ces dernières années, a favorisé l’installation d’une population plus jeune et plus aisée. Ce “faubourg du sud”, dont les pentes offrent de beaux panoramas sur la ville, compte en réalité plusieurs “villages”. Son cœur naturel est la Medborgarplatsen, la “place des Citoyens”. Mais il faut s’enfoncer un peu, en direction du sud, pour découvrir le plus branché, ou le plus bobo, des quartiers de Stockholm : Sofo, dont le nom a été forgé pour marquer sa filiation avec celui de Soho, à Londres. C’est la partie de Södermalm qui est située au sud de la rue Folkkungagatan. On y trouve des galeries, des boutiques tenues par de jeunes designers, des bars, quelques brocanteurs… L’institution du lieu est le café String, à l’angle des rues Bondgatan et Nytorggatan.

S’il a beaucoup pratiqué Sofo, Zanyar Adami s’en est aujourd’hui éloigné. « Trop commercial », dit-il. Il s’est réfugié à Hornstull, resté, pour quelque temps encore, un peu moins bourgeois et un peu plus bohème. Hornstull est situé à l’extrême ouest de l’île de Södermalm.

Autrefois baptisé Knivsöder, le “faubourg des couteaux”, le quartier est un peu à Sofo ce qu’est le canal Saint-Martin au Marais. Les bobos n’y ont débarqué que depuis peu. Ils ont investi les immeubles vieillots, ouvert des cafés où l’on peut rester des heures à lire ou écouter de la musique. Comme le Cinnamon, qui jouxte l’immeuble où Zanyar a son bureau, ou encore Judit & Bertil, son restau préféré, avec ses tables en bois blanc, sur Bergsundstrand, à un jet de pierre du lac Mälar. Il faut dire que Zanyar aime par-dessus tout « les endroits où l’on voit l’eau, ceux où la ville se reflète dans l’eau ». Comme cette balade, à Södermalm toujours, le long de Montelliusvägen, qui permet d’admirer, au-delà du bras de mer, Gamla Stan, l’île qui donna naissance à la capitale suédoise.

Ghetto version suédoise

Stockholm mérite bien son surnom de “Venise du Nord”. La ville, construite à l’embouchure du lac Mälar, relié à la mer Baltique par de nombreux chenaux, est constituée de quatorze îles. La majorité des immigrés ne vivent pas à Södermalm. Il s’agit d’une élite qui a su profiter de la volonté des milieux culturels et médiatiques de mettre en avant des jeunes de la deuxième génération. « L’intégration dépend surtout de la capacité des gens à intégrer les codes de la classe moyenne suédoise », commente Ülku Holago, la jeune journaliste d’origine turque, née à Rinkeby, une cité-ghetto de la banlieue ouest de Stockholm autrefois peuplée de Turcs, aujourd’hui investie par des Érythréens et des Somaliens.

Pour aller à Rinkeby, il suffit de prendre le métro. Très vite, il ne reste pratiquement plus que des Africains dans le wagon. Mais la cité n’a pas grand-chose à voir avec les ghettos pour immigrés de la banlieue parisienne. Ici, les immeubles, construits dans le cadre d’un vaste programme lancé dans les années 1960 – un million de logements en dix ans –, ressemblent à ceux de toutes les banlieues ouvrières suédoises. Ils n’ont pas plus de cinq ou six étages et offrent un confort standardisé : cuisine équipée, buanderie collective.

La station de métro, sans le moindre graffiti, débouche sur une place entourée de galeries marchandes, comme il en existe dans toutes les banlieues de Stockholm. Quelques femmes voilées de la tête aux pieds promènent leurs enfants dans les allées arborées, des hommes discutent par petits groupes sur la place ou au café, les commerces de fruits et légumes sont bien achalandés. On vient parfois s’y approvisionner de Stockholm. Seules concessions à l’ailleurs : une boutique qui vend des saris, une autre du tissu au mètre, et l’abondance des antennes paraboliques accrochées aux immeubles. Quelque 16 000 personnes vivent ici, à 11 kilomètres du centre de Stockholm. La plupart d’entre elles sont des immigrés ou des enfants d’immigrés. Incontestablement, Rinkeby est un ghetto. Mais on y vit correctement. « Quand Ahmed se rend compte qu’il a le même appartement que Svensson, forcément il se sent respecté », dit un vieux résident de Stockholm.

Même bousculé par le néolibéralisme, le modèle suédois de protection sociale a de beaux restes. Tout est fait ici pour aider le nouvel arrivant à se “socialiser” dans son nouveau pays une fois le droit d’asile accordé : allocations, formation, logement… Cela n’empêche certes pas les discriminations à l’embauche et un taux de chômage qui demeure plus élevé chez les immigrés. Mais le désir d’intégration est si profond que les lycées réputés du centre-ville sont submergés par les demandes d’inscription d’enfants d’immigrés. Ne traitez pas Zanyar Adami de “néosuédois”. « Pendant combien de temps est-on “nouveau”, s’insurge-t-il ? Cela fait vingt-deux ans que je suis ici. Je suis suédois et Stockholm est ma ville. »


Zanyar Adami en quelques dates

1981 Zanyar Adami naît dans un petit village du Kurdistan iranien, près de Shagez
1983 La famille se réfugie au Kurdistan irakien, dans la région de Souleymania
1987 Installation en Suède, dans la banlieue de Stockholm
2003 Parution du premier numéro du mensuel Gringo
2005 Zanyar Adami obtient le Grand prix du journalisme suédois et est nommé “Nouveau venu de l’année” par l’Association suédoise de la presse périodique
2007 Il est classé 37? au palmarès de la personnalité la plus influente née dans les années 1980, par la revue d’affaires Attention
2008 Parution de Pittstim, ouvrage collectif sur l’identité masculine

Best-seller sur l’intégration

Jonas Hassen Khemiri est l’une des étoiles montantes de la “nouvelle vague” néosuédoise. Ce jeune écrivain – il n’a pas 30 ans –, de mère suédoise et de père tunisien, a obtenu, en 2005, le prix du meilleur roman suédois avec un premier best-seller dans lequel il racontait les tribulations d’un Maghrébin au pays des Vikings. Son deuxième roman, Montecore, un tigre unique?¹?, a été traduit en français. C’est une œuvre singulière et attachante, construite comme une histoire en devenir, biographie à deux voix qui retrace la difficile intégration d’un immigré tunisien et dit la révolte du fils. Un exercice de style aussi, à travers une correspondance où chacun définit sa vérité : l’auteur, qui anime régulièrement à Stockholm des ateliers d’écriture et s’essaie depuis peu au théâtre, aime réinventer la langue.
(1) Montecore, un tigre unique, de Jonas Hassen Khemiri, traduit du suédois par Lucile Clauss et Max Stadler, éditions Le Serpent à plumes, 376 pages, 22 €.

De la Hanse à la reine Christine

Contrairement aux idées reçues, Stockholm ne fut jamais une cité viking. L’histoire de la ville commence en 1252, lorsque Birger Jarl, fondateur de la dynastie des Folkungar, décide d’édifier un fort sur une île qui portera plus tard le nom de Stadsholmen, à l’entrée du lac Mälar. Autour des fortifications se développe une cité commerciale qui entre au XIV? siècle dans la zone d’influence de la Hanse (l’association des villes marchandes de l’Europe du Nord). Lorsqu’il s’empare du pouvoir, en 1523, après avoir libéré la Suède de la domination danoise, le roi Gustave Vasa décide de s’installer à Stockholm. Or la ville ne deviendra officiellement la capitale du royaume de Suède qu’en 1634, un an après le couronnement de la reine Christine. C’est l’âge d’or de Stockholm. À l’appel de la souveraine, artistes et intellectuels s’y pressent, venus de toute l’Europe ; parmi eux, le philosophe français René Descartes. Il y meurt le 11 février 1650 d’une affection pulmonaire, après avoir surmonté le froid pour apporter à la reine le projet d’Académie qu’elle lui avait commandé…


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