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Istanbul l’Européenne

mardi, 28 septembre, 2010 - 21:03

Capitale européenne de la culture l’année prochaine, Istanbul revendique sans complexes ses influences occidentales. La danseuse Zeynep Tanbay nous fait découvrir l’énergie et la modernité de cette ville festive.

Coincé entre le Bosphore et la Corne d’Or, sur l’une des sept collines d’Istanbul, le quartier de Beyoglu – sur la rive occidentale d’une mégalopole de 12 millions d’habitants – est plus connu sous son nom historique de Péra. C’est ici, dans cet ancien quartier chrétien, peuplé à l’époque byzantine puis ottomane de Génois, d’Arméniens, de Grecs et de Levantins, que bat le cœur européen d’une ville à cheval entre l’Orient et l’Occident. La jeunesse artistique et engagée de la ville s’y bouscule. Zeynep Tanbay, danseuse et chorégraphe turque de renom, y puise son énergie.

De son domicile, dans le quartier voisin de Cihangir, à son studio de danse situé dans les locaux du centre culturel d’Aksanat, il lui suffit de quelques minutes de marche pour se fondre dans l’une des rues piétonnes les plus trépidantes au monde, l’avenue Istiklal. Entre la place de Taksim, nœud urbain incontournable pour tout automobiliste, et la petite place Tünel serpente sur 1,5 kilomètre une artère à l’architecture typique du XIXe siècle. Les anciennes ambassades rappellent le passé glorieux d’une cité autrefois capitale d’un Empire ottoman tout-puissant. Le petit tramway rouge souvent bondé apporte un cachet nostalgique à une rue qui, les week-ends, voit défiler pas moins de trois millions de piétons.

Istiklal devient le lieu de tous les possibles. De jeunes figures de mode aux jupes ultra-mini y côtoient des familles venues faire du lèche-vitrines ou assister à une messe dans l’une des nombreuses églises de ce quartier, autrefois bastion des chrétiens. Des jeunes filles voilées au bras de leur fiancé viennent y flirter, tandis que des groupes de punks croisent, aux fraîches heures du petit matin, des travestis et des supporters de football échauffés. Beyoglu est aujourd’hui un lieu festif, avec ses boîtes de nuit, ses passages, ses nombreux bars et terrasses, ses restaurants de poissons qui côtoient des vendeurs de moules farcies installés sur le trottoir.

Un tel mélange des genres et cette intarissable énergie, Zeynep Tanbay affirme ne les avoir rencontrés qu’à New York, où elle a commencé sa carrière de danseuse professionnelle. « Entre les festivals de cinéma, de jazz, de musique classique, la biennale annuelle d’art contemporain, les boîtes de nuit, les salles de concert comme le Babylon et les musées, l’offre culturelle est incroyable », note-t-elle.

L’avenue des cinéphiles

Zeynep Tanbay, longue silhouette de 1,80 mètre, aux yeux verts et cheveux châtain clair, est de toutes les expositions. À quelques enjambées du lycée francophone Galatasaray, elle nous emmène dans ses galeries de prédilection, comme celle financée par la banque Yapi Kredi ou celles qui ont investi l’un des plus beaux exemples d’architecture d’Art nouveau de la rue, le Misir Apartmani. Construit en 1910 pour le compte d’un prince égyptien, cet immeuble, situé à deux pas de l’église néogothique Saint-Antoine-de-Padoue, est connu pour son très branché restaurant 360 Istanbul, à la vue imprenable sur le Bosphore et la Corne d’Or, ainsi que pour ses galeries d’art telles que Nev, Fotograf ou Galerist.

L’avenue Istiklal est également un havre pour les cinéphiles comme Zeynep Tanbay. Notre guide est l’une des rares Stambouliotes à ne pas avoir abandonné les salles obscures pour les DVD pirates qui circulent à chaque coin de rue. Elle se précipite chaque année au festival international du film d’Istanbul pour y dévorer deux à trois longs-métrages par jour.

Dans les années 1970, c’est à Beyoglu que battait le cœur de l’industrie cinématographique turque, connue sous le nom de Yesilcam. De cet âge d’or, il ne reste plus grand-chose hormis un café des acteurs, avec ses vieilles affiches de vedettes, et la dizaine de salles de cinéma qui s’égrainent sur Istiklal et résistent, tant bien que mal, à la concurrence des multiplexes flambant neufs. Le dynamisme culturel de Beyoglu devrait être décuplé en 2010, lorsqu’Istanbul deviendra capitale européenne de la culture. « Istanbul mérite un tel statut, estime Zeynep Tanbay. Cela va lui permettre de faire descendre l’art dans la rue et de le rendre moins élitiste. Istanbul avait besoin de ce coup de pouce. »

L’art, une chasse gardée

Source évidente d’inspiration, cette gigantesque cité n’est toutefois pas un paradis pour les artistes. « Il n’y a pas d’espace de création ni de politique publique de soutien à la création », regrette la danseuse qui s’avoue « très chanceuse » d’avoir pu créer la première compagnie de danse contemporaine du pays, en 2006, grâce au soutien de son sponsor, Akbank.

En Turquie, l’art reste la chasse gardée des grandes familles industrielles, qui ont quasiment toutes leur musée et leur festival. Les Eczacibasi ont ainsi ouvert le premier musée d’art moderne, Istanbul Modern, et financent les festivals de musique classique, de théâtre et de jazz, tandis que les Sabanci ont réussi à faire venir dans leur musée du même nom des chefs-d’œuvre de Rodin et Dali, pour la première fois en Turquie.

Pour les révoltés, activistes ou simples militants des droits de l’homme comme Zeynep Tanbay, Beyoglu est un quartier incontournable. Des groupes de toutes les obédiences défilent, chaque semaine, sur cette artère piétonnière. Certains viennent y déposer une gerbe de fleurs devant la statue du fondateur de la République, Mustafa Kemal, d’autres y lancent des appels aux médias devant le lycée Galatasaray. Zeynep Tanbay, quant à elle, est insatiable et prête à retirer à n’importe quel moment ses chaussons de danse pour battre le pavé. « Quand je suis allée à Berlin, j’ai admiré les larges trottoirs, les rues propres et ordonnées, mais j’ai réalisé à quel point j’étais heureuse à Istanbul, raconte Zeynep Tanbay. À Berlin, tout semble terminé, sans rien à réaliser. Au contraire, vivre à Istanbul est une lutte permanente. Il y a toujours quelque chose à combattre ou à défendre. À Istanbul, je suis parfois en colère ou désespérée, mais c’est ici que je veux vivre, car je peux apporter quelque chose au souffle de la ville. »

Cihangir, quartier “in”

Prolongement du quartier de Beyoglu, Cihangir a, lui aussi, des airs d’Europe. Plus épuré et idéalement situé au pied du Bosphore, Cihangir est devenu un quartier résidentiel recherché, lieu branché où vivent désormais la plupart des étrangers. Mais pour Zeynep Tanbay, Cihangir est avant tout le quartier de ses grands-parents où, enfant, elle déambulait durant des heures. « À la maison, mon grand-père parlait le grec, qu’il avait appris avec les gens du quartier, mais aussi le turc et le serbe, car nous sommes originaires des Balkans », explique-t-elle. Aujourd’hui, le grec a cédé la place à l’anglais, au français ou à l’allemand, notamment autour de la mosquée de Firuzaga et dans les petits cafés qui, sous la tonnelle, désemplissent rarement.

Autour d’un thé noir bouillant, Zeynep s’épanche sur son quartier : « Il est devenu très “in”, mais en même temps, il ne change pas. Je peux toujours y trouver les pâtisseries de mon enfance. J’aime cette idée de continuité. » Cette danseuse, qui se dit sédentaire, se considère privilégiée de pouvoir se rendre à pied de son lieu d’habitation à son studio de danse : « J’adore l’idée de marcher en ville et d’éviter le chaos de la circulation. C’est le luxe par excellence et c’est pour cela que Beyoglu et Cihangir s’accordent si bien. »

Le concert des muezzins

De la mosquée de Firuzaga, quelques minutes de marche suffisent pour découvrir, d’un jardin public, l’une des vues les plus impressionnantes du quartier. À droite, sur la pointe du sérail, apparaissent dans la verdure le palais de Topkapi, résidence des sultans durant cinq siècles, la basilique Sainte-Sophie et la Mosquée bleue. À gauche, la mosquée d’Ortakoy pointe ses minarets de style baroque vers le pont qui enjambe les deux rives d’Istanbul. Entre les deux, le Bosphore, ce bras de mer qui sépare la ville en deux et relie la mer Noire à la mer de Marmara, vibre de son activité permanente entre le passage de tankers et autres pétroliers venus du monde entier et le défilé des vapurs, ces bateaux-navettes si caractéristiques. De ce jardin public, le panorama est sans égal et seul le concert des muezzins appelant à la prière rappelle que nous sommes, certes dans une république laïque, mais aussi en terre musulmane.

Bouillonnante d’idées, d’envies et de révoltes, tournée vers l’avenir mais avec un brin de nostalgie, Zeynep Tanbay ressemble à sa ville. Une ville par excellence “où il faut vivre et mourir”, mais aussi une cité maltraitée, sans plan d’urbanisme logique, où poussent des centres commerciaux ultramodernes à côté de mosquées centenaires. Une ville dont l’ambiance “caravansérail” vous prend à la gorge et qui espère, demain, concurrencer par sa créativité les grandes capitales européennes comme Londres, Paris ou Berlin. Une cité à la fois lumineuse et sombre, qui vous fait passer, en un clin d’œil, de la révolte au sentiment de liberté, Sublime Porte sur le lointain et pourtant immédiat Orient.


Zeynep Tanbay en quelques dates

1961 Zeynep Tanbay naît à Ankara, la capitale turque
1973 Élève au lycée français Charles-de-Gaulle à Ankara, elle débute la danse classique
1981 Son bac en poche, elle débute sa carrière de danseuse professionnelle à New York, Cleveland et San Francisco
1989 Elle intègre la compagnie de Martha Graham à New York
1997 Zeynep Tanbay rentre à Istanbul
2000 Elle crée le Projet Danse Zeynep Tanbay (ZTDP) grâce au centre culturel Aksanat
2006 Elle fonde la première compagnie de danse contemporaine professionnelle de Turquie avec dix danseurs


Lycée Galatasaray : la France pour modèle

Point de repère pour les passants perdus sur l’avenue Istiklal, le lycée Galatasaray, reconnaissable à ses immenses grilles noires, est une institution dont l’histoire reflète celle du pays.

Fondé en 1481, il avait pour mission de former les cadres de l’empire ottoman avant de devenir, au XIXe siècle, le fer de lance de l’occidentalisation souhaitée par le sultan. En 1868, Abdülaziz le modernise et le réorganise sur le modèle français afin de supplanter les modèles d’enseignement traditionnel.

Depuis, l’élite du pays, masculine jusqu’en 1965, mais mixte pour les religions, y est éduquée dans la langue de Molière. Chaque année depuis la création de la République en 1923, plusieurs centaines d’élèves, venus de l’ensemble du pays et sélectionnés sur concours ou par tirages au sort, y suivent un enseignement parmi les meilleurs de Turquie. Mais Galatasaray, c’est aussi des codes, des rituels et une solidarité particulièrement sensible une fois les élèves diplômés. Une solidarité renforcée par le soutien au club de football du même nom créé en 1905.


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