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Les pirates de l’Euro

mardi, 28 septembre, 2010 - 20:55

Présentée comme infalsifiable lors de son lancement, la monnaie européenne est aujourd’hui la plus contrefaite. Une contrefaçon qui intéresse aussi bien les grandes mafias mondiales que la petite délinquance…

Dès sa naissance, le 1er janvier 2002, l’euro a attiré les convoitises des faux-monnayeurs. Des faussaires se sont même mis à la tâche avant sa naissance ! En vain. En 2001, ils ont en effet imprimé des faux billets de 1 000 euros, pensant faire fortune avec cette très grosse coupure. Effectivement envisagée par la Banque centrale européenne (BCE) à la demande de l’Allemagne, elle n’a finalement jamais existé.

Autres bras cassés de la fausse monnaie, deux étudiants en informatique de l’ouest de la France avaient acheté, en 2003, un scanner et du ­papier à la papeterie au coin de leur rue, puis s’étaient à leur tour lancés dans ce business illicite. Mais ces jeunes têtes brûlées ignoraient que, pour avoir des chances de “tromper son monde”, il fallait au moins utiliser un papier de qualité “vélin du Japon”. Leurs billets de Monopoly, nettement plus épais que les vrais, n’ont même pas leurré leur boulangère. Celle-ci a illico prévenu les gendarmes, et ces faussaires ont été directement à la case prison.

12 milliards de faux euros

Plus récemment, deux Bengalis qui déjeunaient dans un restaurant de la rue d’Amsterdam, à Paris, ont été arrêtés en tentant de payer en fausses grosses coupures. La serveuse a senti que le papier était, lui aussi, trop épais. Elle a tardé à rendre la monnaie pour donner le temps aux policiers de cueillir les escrocs avant qu’ils aient fini leur café.

Plus de 12 milliards de faux euros seraient en circulation. Comment la monnaie présentée, à sa naissance, comme la plus sûre du monde avec 63 points de sécurité “inviolables”, dont un hologramme sophistiqué et un filigrane unique en son genre, a-t-elle pu devenir aussi rapidement la devise préférée des faux-monnayeurs ? Pour une raison toute simple : si le jeu en vaut la chandelle, quelles que soient les difficultés techniques rencontrées, avec les procédés modernes de reprographie, rien ne peut vraiment et durablement empêcher les faussaires de fabriquer, plus ou moins bien, des pièces ou des billets. Et puis, tant qu’à prendre des risques, mieux vaut copier une monnaie forte, reconnue partout. C’est plus facile à écouler et, surtout, plus rentable. Avant l’euro, seul le dollar avait le privilège d’être une ­monnaie mondialisée. Mais le billet vert, qui était autrefois la devise la plus contrefaite, a, depuis quelques ­années, perdu de son prestige et de son intérêt du fait de l’effondrement de sa valeur.

En Europe, c’est la BCE qui tente de lutter contre cette criminalité ; en France, c’est l’Office central pour la répression du faux-monnayage (OCRFM) qui a, notamment, créé un Répertoire automatisé pour l’analyse des contrefaçons de l’euro – plus connu sous le doux nom de Rapace – identifiant toutes les contrefaçons de billets en euros découvertes.
Pour ces spécialistes, il n’est pas surprenant que l’on trouve de plus en plus de fausses monnaies en France, de même qu’en Italie et en Espagne. En effet, ces trois pays accueillent de nombreux touristes qui font circuler les fausses pièces et billets en toute innocence. De plus, dotés de très grandes surfaces littorales, ils sont ouverts à tous les trafics maritimes.

Au niveau mondial, chaque filière a sa spécialité. Ainsi, les faussaires turcs fabriquent des pièces de 2 euros qu’ils écoulent au Kosovo en utilisant les réseaux de passeurs d’héroïne en provenance d’Afghanistan et d’Iran. Les fausses pièces entrent dans la boucle en Turquie, puis sont convoyées en Bulgarie, en Macédoine, au Kosovo et en Albanie. Elles traversent alors l’Adriatique, de Dürres à Otrante et ses envi­rons, sur les ­cigarette boats (des vedettes rapides), pour rejoindre l’Italie et le reste de l’Europe occidentale.

Petites coupures en gros
Quant aux billets, les pays ou régions de fabrication identifiés sont la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Bulgarie, la Serbie, la Bosnie, mais aussi la Grande-Bretagne et le sud de l’Italie. Toute cette production illicite est généralement revendue en gros aux trafiquants internationaux, aux alentours du tiers de leur valeur officielle pour des contrefaçons de bonne qualité.

Les petites coupures de 5 à 50 euros partent dans toute l’Union européenne, sauf aux Pays-Bas qui sont alimentés uniquement en 5 et 20 euros, les commerçants néerlandais étant très bien équipés en machine de détection pour les billets de 50 euros. L’Espagne est un pays de transit pour les grosses coupures (de 100 à 500 euros) qui sont les plus difficiles, même bien contrefaites, à mettre en circulation dans la zone euro. Les faussaires préfèrent donc les réexpédier dans des pays qui disposent de peu de moyens de contrôle : l’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient, dont Israël. Quant aux faussaires anglais, ils arrosent le nord de la France et la Belgique de billets de 5, 10 et 20 euros, faciles à écouler.

Ce trafic international de fausse monnaie a toujours existé et existera toujours. À l’OCRFM, on s’inquiète surtout du développement des contrefaçons locales fabriquées par des petits artisans. Les imprimeries clandestines se multiplient notamment dans les banlieues de Paris, Marseille et Lille. En 2007, 40 imprimeries artisanales ont ainsi été découvertes en France. Exemples parmi d’autres, en novembre 2006, les gendarmes de la Sarthe ont interpellé quatre personnes fabriquant des faux billets de 50 euros. En décembre 2007, un grossiste est arrêté en Bretagne. Entre le 15 janvier et le 5 février 2008, un coup de filet général a été lancé. Résultat : la brigade territoriale autonome de la gendarmerie basée à Saint-Denis a appréhendé des faussaires à Bobigny, Saint-Denis, Garges-lès-Gonesse et Paris. Bonne pioche également pour leurs collègues de Lorient. Au total, sept personnes ont été mises en examen et 11 000 coupures saisies.

900 types de faux billets
Récemment, les services de contrôle de la BCE ont recensé plus de 900 types de faux billets ! Autant dire que le crédit que nous accordons à la monnaie européenne en circulation (monnaie dite fiduciaire, du latin fides – confiance –, car l’authenticité est garantie par la Banque centrale) s’estompe à mesure que tourne la planche à faux billets. Comment arrêter cet afflux de liquidités frelatées ? La BCE a trouvé un remède radical. En 2011, de nouveaux euros plus sécurisés seront mis sur le marché.

Quoi qu’il en soit, si vous héritez par malchance d’un faux billet, deux solutions s’offrent à vous : le remettre discrètement en circulation ou le jeter à la poubelle, car la Banque de France ne vous remboursera jamais. À moins de le brûler… à la manière de Gainsbourg. Sachez toutefois que si vous êtes pris en flagrant délit de paiement avec une coupure contrefaite, vous serez considéré comme un faux-monnayeur…


La contrefaçon en chiffres

Au second semestre 2008, les faux euros en circulation auraient représenté 12 milliards, soit 1,5 % des quelque 760 milliards d’euros écoulés légalement. En 2004, 317 700 coupures ont été saisies, 579 000 en 2005, 565 000 en 2006, 561 000 en 2007 et 666 000 en 2008.

Les polices internationales ne mettraient la main que sur 0,5 % des fausses coupures de 5 euros et 1,5 % de celles de 10 euros, contre 43 % et 34 % pour celles de 20 et 50 euros. Ensuite, les scores baissent à nouveau : 17 % pour les coupures de 100 euros, 4 % pour les 200 euros et très peu de 500 euros.


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