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Carnet de voyage : l’Écosse et ses fantômes

vendredi, 24 septembre, 2010 - 16:39

De Glasgow à Édimbourg, des routes étroites ponctuées de châteaux hantés sillonnent la lande dans la brume. Elles nous conduisent de lochs en lochs, à travers un pays aussi envoûtant que ses fantômes et ses légendes.

Entre Glasgow la métallo, à l’ouest, et Édimbourg l’aristo, à l’est, j’ai tiré à pile ou face. C’est pile : en route pour Glasgow ! Je m’imaginais une métropole grise, mal remise de la fermeture de ses aciéries et de ses chantiers navals : je découvre une ville verdoyante et bouillonnante d’énergie, qui a quelque chose de New York. Je me balade sur les quais du fleuve Clyde, où naît une cité futuriste : le musée des Sciences est une sorte d’ovni, tandis qu’un palais de la musique et un musée du fleuve, tout en courbes fluides, sortent de terre.

Glasgow a peut-être perdu ses ouvriers mais pas sa gouaille ni sa sensibilité de “gauche”. Marion Maudsley, professeur à la retraite, que je retrouve pour déjeuner au café Gandolfi, m’en donne un exemple : « C’était l’époque où Nelson Mandela était encore en ­prison. Pour lui manifester sa soli­darité, la municipalité de Glasgow a rebaptisé la place où se trouvait le consulat sud-africain. Et l’adresse ­officielle du représentant du régime de l’apartheid est devenue “place Nelson-Mandela” ! » Autre exemple de ­l’humour local, déniché au musée Kelvin­grove. Dans la section consacrée à la faune nationale, je remarque un curieux animal : le haggis scoticus. La créature empaillée, mélange de castor et de rat des champs, a des pattes de devant « plus courtes pour pouvoir escalader les collines plus vite », dit la légende. En fait, le haggis n’est autre que le plat national, la panse de ­brebis farcie.

Passionnée par l’architecte Charles Mackintosh, Marion me fait découvrir l’École des beaux-arts, dont il a dessiné les moindres détails : fenêtres, grilles en fer forgé, lampes… dans un style Art nouveau, sobre et élégant. Avant de nous séparer, elle m’invite au Willow Tea Room, ravissant salon de thé à la décoration signée… Mackintosh.

Des Lowlands aux Highlands

Je quitte Glasgow et traverse le parc national des Trossachs. Pause au bord du Loch Katrine, un vrai lac qui sert de réservoir d’eau douce à Glasgow. Un lieu superbe, avec ses petites baies et ses îles ­boisées, qui inspira à Walter Scott son poème La Dame du lac, en 1810. Je reprends la route qui contourne le Loch Lomond, la plus vaste étendue d’eau douce de Grande-Bretagne. Le nord du loch marque la cassure entre les basses terres (Lowlands, où se trouvent ­Glasgow et Édimbourg) et les hautes terres (Highlands). Me voici dans les Highlands, où ma première étape sera le port d’Oban, sur la côte ouest. Au restaurant Waterfront, je commande des moules qui viennent de l’île de Mull, en face d’Oban ; savoureuses et iodées, cuisinées à la crème et au vin blanc, elles sont un régal. Chez mon hôtesse Mary Mackay, qui tient un coquet bed & breakfast sur les hauteurs d’Oban, même la moquette est écossaise.

Le lendemain matin, je plie bagage après un solide petit déjeuner : œufs brouillés au saumon fumé, confiture de framboise et galettes d’avoine. Direction Glennfinnan, petit ­village à la pointe septentrionale du Loch Shiel, un fjord creusé par la mer. Sur son rivage débarqua, par un beau matin d’août 1745, Charles Edouard Stuart, surnommé “Bonnie Prince Charlie” (le beau Prince Charlie). Il rallia les clans pour tenter de restaurer les Stuart sur le trône d’Angleterre et d’Écosse.

La vue sur les montagnes environnantes est à couper le souffle ; en rafales, le vent creuse des vagues sur le loch sombre… Un sifflet me tire de ma rêverie : un train à vapeur passe sur le viaduc tout proche. C’est le tortillard de la West Highland Line, filmé dans Harry Potter.

La fée et le chef de clan

Départ à destination de Mallaig, où j’embarque pour l’île de Skye. Skye, montagne au bord de la mer, avec des vallons où paissent les vaches des Highlands, dotées d’un épais manteau de longs poils bruns et donc indifférentes à la pluie battante. Tous les panneaux sont en anglais et en gaélique. J’arrive au nord-ouest de l’île, au château de Dunvegan. Ici, pas de fantôme, mais le souvenir d’une fée qui, éprise d’un chef du clan MacLeod, propriétaire du château, lui offrit le fairy flag (drapeau de la fée), une bannière de soie porte-bonheur. Promenade dans le jardin de Dunvegan où seringas et poiriers, lauriers-roses et chèvrefeuilles foisonnent grâce à un microclimat. Un petit salut aux phoques qui peuplent la baie.

Les auberges de jeunesse sont confortables en Écosse. Celle d’Uig, perchée sur une falaise de la côte nord, où je passe la nuit, n’y fait pas exception. Le lendemain, je pars pour l’unique distillerie de whisky de Skye. La route qui y mène est l’une des rares qui n’a pas encore été refaite grâce aux fonds européens. Très étroite, elle est jalonnée de passing places, petits décrochements permettant de laisser passer le conducteur qui arrive en sens inverse. Mais que font ces moutons en plein milieu de la route, alors qu’ils ont des centaines d’hectares de landes à leur disposition ? Arrivée à la distillerie, j’y déguste le single malt Talisker, au goût inimitable de tourbe fumée et de goémon.

Pour évacuer les vapeurs d’alcool, je m’offre une courte excursion dans les monts Cuillin, au sud de la distillerie Talisker. Septembre est un mois magnifique en Écosse. Partout, un tapis de bruyère rose, mauve, grenat ; et de minces filets d’eau qui dévalent la montagne, jetant une lueur argentée sur ses pentes rocheuses. Je quitte Skye à regret.
Retour sur la côte ouest de l’Écosse et visite du château d’Eilean Donan. Restauré au XXe siècle par le clan des MacRae, il est hanté par un soldat espagnol. Engagé aux côtés des Écossais et tué par les Anglais qui assiégèrent le lieu en 1719, il erre depuis dans ses corridors. Mais l’esprit reste invisible aujourd’hui, le château étant envahi par des milliers d’estivants. Il se terre certainement dans les oubliettes…

Faute de spectre, je me contenterai d’un monstre… Celui du Loch Ness. La route qui y mène flanque la frousse. Elle longe une vallée désertique, celle du Loch Cluanie. Un paysage lunaire : il n’y a plus ni moutons, ni habitations, ni âme qui vive, plus que des montagnes arasées et des versants rabotés par les glaciers. Après ce grand frisson, je ne suis pas fâchée de croiser des centaines de touristes au château d’Urquhart, qui domine le Loch Ness. Pas de Nessie en vue ; il fait sans doute trop chaud pour que l’énigmatique monstre à tête de serpent, apparu sur des milliers de photos, sorte de l’eau…

La grand-tante dans le placard

Départ pour le comté d’Aberdeen. Je troque les austères paysages de l’ouest pour des plaines céréalières, des prés peuplés de vaches laitières et des vallons boisés. Trois heures plus tard, j’arrive au château de Dinnet House, où Sabrina et Marcus Humphrey font chambre d’hôte.

Une allée plantée de tilleuls mène à la demeure. Elle fait plus d’un kilomètre ! Dîner délicieux en compagnie des ­châtelains : crumble de haddock, gigot d’agneau à la gelée de menthe et mousse au chocolat et aux fruits rouges. L’agneau et les légumes bio viennent de la ferme de la propriété. Marcus ne sait plus exactement combien de chambres compte son château : entre quarante-quatre et quarante-six. En tout cas, une chose est sûre, il y a un fantôme, celui de la grand-tante Hettie. Seuls les enfants l’ont vue. « Mon fils l’a croisée, et le fils de notre intendante aussi. Ce dernier a aperçu Hettie descendre l’escalier et disparaître derrière la porte d’un placard? qui était, avant les travaux de réaménagement, la chambre de la grand-tante », raconte sérieusement Sabrina. Bercée par le murmure de la rivière Dee, qui coule au pied du parc, je sombre dans un sommeil profond. Du coup, je n’entendrai pas le gentil fantôme ouvrir les portes des placards.

En termes d’ectoplasmes, Dinnet House est largement supplanté par Glamis, le château de la défunte reine mère d’Angleterre, où je fais escale avant de rejoindre Édimbourg. Avec dix-sept fantômes, cet édifice hérissé de tourelles, vrai château de conte de fées, est le lieu le plus hanté de toute l’Écosse ! On y entend, entre autres, le rire d’un lord, condamné à jouer aux cartes avec le diable. On raconte aussi que Lady Janet Glamis, brûlée vive pour sorcellerie, revient parfois dans la chapelle… où j’entends un raclement de chaises alors que tous les sièges sont vides.

Après deux heures de trajet, Édimbourg est ma dernière étape. Si Glasgow rappelle Manhattan, la majestueuse Édimbourg évoque plutôt Washington. J’ai rendez-vous avec Howie R. Nicholsby, tailleur de kilts rock’n roll, dans sa boutique du centre-ville. Howie est un type délicieux et jovial. Ce jeune couturier de 31 ans, chez qui Madonna fait son shopping, a révolutionné le tartan. Ses kilts classiques, en belle laine ou en tweed, ont toujours une touche de fantaisie : des coutures apparentes, un plissé en dégradé… Et il coupe dans toutes les matières qui lui tombent sous la main. Ce matin, il porte un kilt en toile de jean grise et il en a même cousu un en PVC. Cela n’empêche pas Howie de militer pour que le costume original des clans bénéficie d’un label protégé. « Le vrai kilt doit être taillé dans de la laine naturelle et cousu main », affirme-t-il.

Ciao, Howie ! Une balade à Édimbourg est forcément littéraire. Du poète Robert Burns à Robert Louis Stevenson, en passant par Joan K. Rowling, l’auteur de Harry Potter, tous les écrivains ont vécu ici. Car la « vieille enfumée », comme l’appelait tendrement ­Stevenson, est en elle-même un personnage de roman. Établie sur plusieurs rochers escarpés, elle s’est construite en couches successives. Un vrai millefeuille de rues reliées par des dizaines de venelles et d’escaliers. Après les épidémies de peste, les rues des bas-fonds, souvent souterraines, furent abandonnées. Et la pègre en fit son repaire… qui se visite.

Ce soir, je me suis inscrite au “Ghost Tour”, un tour de la ville à la rencontre des fantômes. Malgré son âge avancé, la guide porte la cape noire doublée de violet des écoliers de Poudlard*. « L’un d’entre vous risque de ne pas revenir de la visite », annonce-t-elle d’une voix ténébreuse. Nous descendons dans un souterrain qui mène à un dédale de couloirs obscurs. Notre mentor s’arrête dans une cave et, tenant une bougie allumée sous son visage, déclare : « Si vous prenez des photos, vous verrez peut-être sur le tirage des choses que vous n’avez pas observées à l’œil nu. » Mon voisin, un Anglais, me glisse à l’oreille : « Il y a dix ans, toutes mes photos de ce lieu ont été voilées au développement.»

Dr Jekyll et Mister Hyde

De cave en cave, la guide nous raconte, avec un certain talent, les horreurs qui s’y sont déroulées. Les crimes de Burke et de Hare, deux forbans qui soûlaient leurs victimes pour les tuer et revendre leurs cadavres à la faculté de médecine. Ceux de Deacon Brodie, honorable citoyen le jour et malfrat la nuit, dont Stevenson s’inspira pour son Dr Jekyll et Mister Hyde… « Si vous sentez une brise légère vous caresser la joue, c’est peut-être son fantôme », poursuit la guide. Un courant d’air passe… Rires nerveux de l’assistance, éprouvée par deux heures d’histoires à vous glacer le sang.

Un dîner au restaurant Fischers me remet de ces émotions. Je choisis un hareng grillé d’une exquise fraîcheur. Avant de quitter l’Écosse, dernier verre à l’Oxford Bar qui compte parmi ses habitués Ian Rankin, auteur de polars. Son héros, l’inspecteur Rebus, passe son temps à traquer les dealers et les tueurs dans Édimbourg. Les Écossais aiment trop les contes pour que ça s’arrête. Aujourd’hui comme hier, les écrivains continueront à mettre en scène les ombres de la ville.

* École de sorciers où étudie Harry Potter.




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