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La nouvelle vague roumaine

vendredi, 8 octobre, 2010 - 16:56

Caméra d’or 2006 pour Corneliu Porumboiu, Palme d’or 2007 pour Cristian Mungiu, le Festival de Cannes a consacré le nouveau cinéma roumain qui tente d’exorciser la dictature. Un modèle pour les pays voisins.

Ils sont sortis de l’underground et foulent depuis plusieurs années le tapis rouge de Cannes. Du 13 au 24 mai, les jeunes cinéastes roumains étaient de retour sur la Croisette. Deux longs métrages avaient été retenus dans la section “Un Certain Regard”?: Corneliu Porumboiu, 33 ans, Caméra d’or en 2006 pour 12 h 08 à l’Est de Bucarest, présentait son deuxième film Policier, adjectif. Couronné par la Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Cristian Mungiu était lui aussi à l’affiche avec Contes de l’âge d'or, son nouvel opus, cosigné avec quatre autres jeunes réalisateurs.

Annonciateur de cette “nouvelle vague”, Cristi Puiu avait déjà été consacré à Cannes en 2005 pour son film La Mort de Dante Lazarescu.

C’est extraordinaire !, s’exclame Nicolaj Nikitin, chargé de l’Europe de l’Est au Festival international du film de Berlin. Dans certains pays, un réalisateur surgit et s’impose. Ce fut le cas de Werner Herzog en Allemagne. Mais il est plus rare qu’un groupe de cinéastes fasse école. Je suis fasciné par la créativité de ces jeunes Roumains et par leur façon de montrer les réalités de leur pays.

Révolutionner le 7e art

Fort de ses premiers succès, le cinéma roumain a placé la barre très haut : il ambitionne, rien de moins, de révolutionner le 7e art, comme le fit, en son temps, le néoréalisme italien. Ses recettes ? Des scénarios tirés de l’actualité roumaine, très riche en situations rocambolesques. Ces histoires alimentent de longs plans-séquences, marque de fabrique de ses réalisateurs. Caméra à l’épaule, ils règlent leurs comptes avec les années Ceausescu. 4 mois, 3 semaines, 2 heures soulève ainsi la question taboue de l’avortement clandestin et évoque, à partir de ce sujet, les liens d’amitié et de solidarité unissant les Roumains à la fin du communisme.

La voix de leurs parents avait été étouffée par un demi-siècle de dictature. Durant les années 1990, celles de la transition chaotique du pays, les cinéastes roumains n’étaient pas parvenus à sortir de la marginalité. Mais quinze ans de maturation plus tard, ils ont trouvé leur ton et leur style. Ce regard tragi-comique a aussitôt enchanté le public.

Les spectateurs ont également été convaincus par leur savoir-faire, acquis auprès des plus grands metteurs en scène américains et européens venus en Roumanie tourner leurs longs métrages. Bucarest s’est, en effet, taillé la réputation d’un Cinecitta de l’Est, grâce à deux grands studios qui offrent les mêmes conditions de tournage qu’en Occident, mais à moitié prix. La “nouvelle vague” roumaine a ainsi eu l’opportunité de travailler aux côtés de Franco Zeffirelli, Anthony Minghella, Costa-Gavras ou Francis Ford Coppola. Le réalisateur du Parrain leur a d’ailleurs rendu un hommage appuyé :

Dans l’art, un avantage de la jeunesse est l’ignorance. Moins on en sait, plus on a de courage. Après un demi-siècle dans l’œil du cyclone communiste, la Roumanie peut maintenant refaire surface.

Financements difficiles

Cette “renaissance” n’est pourtant pas un long fleuve tranquille : les jeunes cinéastes doivent soulever des montagnes pour financer leurs films.

Ma Palme d’or, en 2007, m’a mis à l’abri, reconnaît Cristian Mungiu. Mais ma réussite n’a pas servi d’exemple. Les organismes de financement institutionnels n’épaulent toujours pas les nouveaux talents.

Les nouveaux cinéastes roumains ne sont pas prêts pour autant à lâcher prise. Ils continuent ainsi, malgré les difficultés, à apporter une bouffée d’oxygène dans le paysage cinématographique des pays de l’ex-bloc communiste, qui souffle bien au-delà des Carpates.

Je travaille comme assistant à la Faculté de cinéma de Belgrade, raconte Stefan Arsenijevic. Certains de mes étudiants veulent faire des films dans le style du nouveau cinéma roumain. Il est devenu un label et un exemple pour les jeunes cinéastes des Balkans.

Et la jeune productrice, Ada Solomon, de surenchérir :

Il y a quelques années, nous ne valions pas grand-chose sur le marché international. Aujourd’hui, on nous regarde autrement, on nous courtise à l’étranger, et ça fait du bien.

 


PORTRAIT
Corneliu Porumboiu

À première vue, on dirait un jeune de l’underground artistique roumain. Avec ses jeans usés, ses tennis et son vieux manteau, Corneliu Porumboiu, la trentaine, a conservé son style bohème. Né à Vaslui, petite ville de la Roumanie profonde, il y est souvent revenu pour tourner ses films. À l’image de 12 h 08 à l’Est de Bucarest, où le réalisateur s’interroge sur la révolution de 1989 qui a sonné le glas du régime communiste.

Le secret d’un bon film ?

On a tendance à vouloir enchaîner les séquences fortes, explique-t-il. Mais un film est fort parce que c’est ton film, tu y crois, tu l’arraches de toi comme il t’a arraché les tripes. Tant que ce sera possible, je ne ferai que “mes” films.

Son rêve : faire fonctionner à l’occidentale sa maison de production, 42 Km Film. Pourquoi “42 kilomètres” ?  "À cause du marathon. Un film, c’est un travail de longue haleine".



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