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Sarkozy, ou l’art de l’approximation

mercredi, 17 novembre, 2010 - 16:58

Le chef de l’Etat aime tout particulièrement manier les comparaisons internationales. Sauf qu’il se trompe souvent ou excelle dans les demi-vérités.

"On peut me dire qu’il a plu au mois de novembre. C’est tout à fait vrai", a relevé hier soir Nicolas Sarkozy. Voilà un fait avéré. Un des rares de la longue allocution télévisée du président de la République. Car, en ce qui concerne des sujets plus sérieux, comme la réforme des retraites, la fiscalité ou l’emploi, le discours a été souvent brumeux, entre approximations et demi-vérités. Le chef de l’Etat aime tout particulièrement manier les comparaisons internationales, quitte à prendre des libertés avec la réalité.


La modèle économique de l’Allemagne retient tout particulièrement l’attention de Nicolas Sarkozy. 

L'Allemagne avait un bouclier fiscal. Quand elle a supprimé son impôt sur la fortune, elle a supprimé son bouclier fiscal (…) Ce sont les socialistes allemands qui ont supprimé l'impôt sur la fortune,

a asséné le chef de l’Etat. En fait, il s’agit d’une mesure du conservateur Helmut Kohl, au milieu des années 90. Quant au bouclier fiscal, il n’a jamais été promulgué en Allemagne.

Tour de passe-passe


En 2007, Nicolas Sarkozy invoquait un supposé bouclier fiscal outre-Rhin pour légitimer sa création en France. Aujourd’hui, il prend comme prétexte l’absence d’ISF en Allemagne pour justifier son abandon. Joli tour de force et de passe-passe. D’autant que si l’abandon du très impopulaire bouclier fiscal devrait rapporter 700 millions d’euros au budget de l’Etat, la suppression de l’ISF creuserait, elle, un trou proche de quatre milliards d’euros (recette de 4,2 milliards en 2009).


La réforme de la fiscalité devrait être le grand chantier de la fin du mandat de Nicolas Sarkozy d’ici 2012. Mais, sans augmentation d’impôts assure-t-il. C’est qu’en la matière, "nous avons même dépassé la Suède et le Danemark". Problème, une recherche rapide dans les statistiques européennes permet de réfuter cet argument. En France, la charge fiscale globale – autrement dit le total des impôts rapporté au PIB – est certes supérieure à la moyenne de pays de l’UE : 42,8% contre 39,3% en 2008 (derniers chiffres disponibles), mais elle est identique à celle de l’Italie et de l’Autriche et inférieur à celle de la Suède (47,1%), de la Finlande (43,1%), du Danemark (48,2%) ou encore de la Belgique (44,3%). Si l’on s’en tient au taux maximal d’imposition sur le revenu des ménages, la France se classe même derrière l’Allemagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne.


Il est vrai qu’en matière économique, Nicolas Sarkozy n’aime guère employer le mot "rigueur" ! Au moment où la France prend la tête du G20 et alors que la "guerre des monnaies" pénalise fortement les pays de la zone euro, un peu de précision semble pourtant souhaitable. Ainsi, l’euro n’a pas été "introduit à parité avec le dollar", il a été introduit le 1er janvier 1999 à 1,10 dollars, avant de monter à 1,18 lors de sa première cotation, le 4 janvier. Il n’a pas atteint son sommet à 1,42 mais à 1,60 en juillet 2008.

La vérité, mais pas toute la vérité


"La France a créé 100.000 emplois l’an dernier", s’est également réjoui le président. C’est faux. En 2009, le solde est négatif : 257 000 emplois détruits. D’après les chiffres de l’Insee, 98.600 emplois salariés ont bien été créés, mais entre le 3ème trimestre 2009 et le 3ème trimestre 2010. Un chiffre flatteur, qui masque des destructions massives dans l’industrie (82.400 emplois en moins) tout comme l’importance considérable de l’intérim, qui compte pour près de la moitié des créations de postes dans le tertiaire.


Autre exemple d’approximation, le satisfecit donné à la toute récente réforme des retraites. 

En 2020, le régime des retraites sera équilibré.

Voilà une bonne nouvelle qui avait échappée jusqu’à Eric Woerth, beaucoup plus prudent lorsqu’il était encore ministre du Travail. D’après le Conseil d’orientation des retraites (COR), le besoin annuel de financement – si aucune réforme n’était faite – serait de 40,7 milliards ou de 48,8 milliards d’euros, dans le pire des scénarios, en 2020. La loi sur les retraites prévoit d’assurer le retour à l’équilibre des régimes de retraite en 2018, puis de maintenir cet équilibre jusqu’en 2020.

Comment ? L’allongement de la durée de cotisation et le report de l’âge légal doivent apporter une vingtaine de milliards. Une dizaine d’autres proviendra de la hausse des cotisations sociales des fonctionnaires et de la taxation de certains revenus du capital. Manque encore au moins 10 milliards. Le gouvernement prévoit de basculer les cotisations d'assurance chômage sur les cotisations retraite à partir de 2015, dans l'hypothèse d'un retour dans le vert des comptes de l'Unedic. Hypothèse audacieuse.

Sans compter que l’horizon 2020 n’est pas forcément le plus pertinent : les besoins de financement sont bien plus importants après. Dans le scénario intermédiaire (taux de chômage à 4,5% en 2024) simulé par le COR, ils passent de 32,2 à 45 milliards par an entre 2010 et 2020. Puis, ils s’élèvent à 70,3 milliards en 2030 et même à 102,6 en 2050.


Puisque le problème des retraites tient avant tout au vieillissement de la population, quelques notions de démographie s’imposent. Assurer, comme l’a fait le chef de l’Etat, que la moitié des lycéens d’aujourd’hui seront centenaires est un pari sur l’avenir pour le moins audacieux. La moitié, c’est-à-dire un million ! Et, ce sera vers 2095. Aujourd’hui, la France compte 15.000 centenaires. En 2060, selon une étude récente de l’Insee, il pourrait y en avoir 200.000. Ce chiffre peut-il être multiplié par cinq en 35 ans ? Les progrès de la médecine autorisent à rêver. Pas à prendre les rêves pour la réalité.
 

Article actualisé le 18 novembre à 14h36




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