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Paroles de Stambouliotes

jeudi, 9 décembre, 2010 - 14:18

myeurop avec  

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Ils ont une vingtaine d'années, vivent à Istanbul depuis quelques mois, quelques années ou depuis toujours. Etudiants, jeunes actifs, activistes sociaux ou artistiques... Nous sommes allés à leur rencontre. Magnéto !

Nadide, 24 ans, thésarde en théâtre contemporain

Objectif ? "Conjuguer mes passions pour le théâtre et l’enseignement, et devenir professeur d’université". Problème: pour faire carrière, elle devra renoncer au voile (1). "Je couvre mes cheveux, pas mon cerveau! Ma foi ne m’empêche pas d’être très sociable, ouverte. J’accepte les autres comme ils sont, pourquoi ne font-ils pas de même? Pourquoi les gens jugent-ils sans connaître?" A l’aise dans ses Converse rouges, l’étudiante s’emporte aussi contre les pressions d’une société "parfois réactionnaire, qui ne pousse pas ses enfants à progresser, à atteindre leurs rêves. Surtout les filles! Pourquoi tant de normes pèsent-elles sur elles? Qui les fixe? Et pourquoi les suivre? Beaucoup d’étudiantes affirment qu’elles vivront comme bon leur semble, mais une fois diplômées, elles se marient et entrent dans le rang… Moi, mes projets sont prioritaires aux attentes de la société!" Souhait pour Istanbul ? "Moins d’embouteillage. Et plus de librairies. J’ai un mal fou à trouver mes auteurs anglophones favoris. Je suis obligée de les lire en photocopie – les commander par Internet coûte beaucoup trop cher!"

1. Interdit dans les universités turques, publiques comme privées.

Hemi, 23 ans, apprenti réalisateur

Egalement animateur radio et DJ "tendance post rock ou électro", le Stambouliote a obtenu, après quelques années en fac d’économie, une bourse pour étudier le cinéma. "Mon premier court-métrage, Razor, a été primé au festival Sinepark. Une histoire de psychopathe à la Michael Hanecke, sans paroles." Un film qui interroge le poids de la télé sur nos cerveaux. "Une grosse partie de la jeunesse est dirigée par les médias, qui ne parlent que de pop star partie faire son service militaire, de crimes ou de terrorisme, entretiennent les peurs et les nationalismes." Un vrai gâchis, selon Hemi: "Les jeunes Trucs disposent d’un énorme potentiel, comme le prouvent la multitude de collectifs et de musiciens indépendants qui essaient de faire des choses. Je suis issu de la minorité juive. Si les racines et la culture de ma communauté ont survécu à Istanbul depuis 1452, c’est que la Turquie sait être ouverte et respectueuse. La culture de masse actuelle n’est pas la réelle culture de ce pays. Les jeunes ont le pouvoir de changer la donne… A condition qu’on leur donne l’opportunité d’ouvrir leurs horizons."

Retrouver Hemi sur myspace

Mehtap, 23 ans, conseil en patrimoine… pour foobtalleurs

"Je suis accro au ballon rond depuis mes dix ans. Pourtant, dans ma famille, personne n’est fan!" Grandie en Allemagne de parents turcs alevis (1), diplômée en commerce international, la jeune femme vient de s’installer à Istanbul. Inconditionnelle du Galatasaray, "notre fierté nationale", elle a d’abord approché les joueurs comme traductrice et pigiste. "Certains étaient incrédules: “vous êtes la fille du journaliste?” Pas à pas, j’ai prouvé mes compétences." Une expérience utile, maintenant que la voilà son propre patron. "Quand t’es jeune, et femme, on ne te prend au sérieux. Tu dois te battre pour t’imposer. L’important, c’est le réseau. Connaître quelques personnes puis avancer." Facile, quand on débarque d’Allemagne? "Les gens détectent à mon accent que je ne suis pas d’ici. Beaucoup n’aiment pas les Européens d’origine turque, souvent arrogants quand ils reviennent au pays. Un comble quand tu sais à quel point on est dévalorisé en Allemagne! Si ça ne marche pas pour moi à Istanbul, je suis toujours à temps de rentrer. Une chance que les vrais Turcs n’ont pas… Ce pays est l’opposé de l’Allemagne en matière de ponctualité et de réactivité. Mais si tu t’adaptes, tu adores!"

(1) Forme d’islam, deuxième religion de Turquie après le sunnisme. Considéré comme light et libéral.

Cem, 19 ans, musicien

Attablé dans un caboulot du quartier de Besiktas, le garçon n’en revient pas d’être devenu le bassiste de Replikas, "un groupe reconnu, qui mélange musique turque et occidentale. Je suis fan depuis tout gamin!" En parallèle, Cem participe à d’autres formations «plus expérimentales» et étudie le journalisme. "Mon rêve serait de continuer à jouer tout en écrivant pour un magazine culturel, voire de créer le mien! Les revues actuelles manquent de vécu, de sincérité…" Pour l’heure, entre cours, répétitions, concerts en Turquie et ailleurs, son agenda est déjà bien chargé. "Mais ce que je préfère, c’est être assis à un café et regarder les gens passer! J’aime Istanbul, sa foule, son atmosphère." Depuis son enfance, la ville s’est métamorphosée. "On construit dans des coins où, quand j’étais môme, on allait pique-niquer! Istanbul change aussi sous l’influence de sa jeunesse, malgré les pesanteurs actuelles – présence policière, vérification d’identité… A Ankara, on nous a coupé l’électricité après douze chansons, pour forcer les gens à rentrer chez eux. Mais les autorités ne pourront jamais brider la vie sociale et culturelle d’Istanbul: elle fait partie de son identité."

Retrouver Replikas sur myspace

Ayse, 29 ans, activiste sociale

"J’ai démarré des études dans ce domaine, mais n’y trouvais pas mon compte. J’ai arrêté pour apprendre sur le tas : plus efficace et plus utile, même si mes parents auraient préféré que je suive une voie toute tracée!" Investie à 200% (et cent à l’heure) sur de multiples projets, Ayse s’implique depuis deux ans dans une association de soutien aux Roms de Sulukule. "Au départ, il s’agissait de lutter contre les mesures qui, sous couvert de rénovation urbaine, chassent du quartier les populations défavorisées – pas assez riches pour acheter un logement neuf. Désormais, on essaie de leur donner les moyens de se défendre eux-mêmes et résoudre durablement leurs problèmes." Après avoir participé à la création d’une expo alertant sur les conséquences des rénovations ("gros succès, y compris auprès d’institutions étrangères!"), Ayse anime des ateliers auprès de jeunes déscolarisés. "Une fois par semaine, on va les chercher, on les emmène à l’université. Petit à petit, ils retrouvent une envie, un but, une fierté". Au point qu’une vingtaine a repris ses études. "Les Roms en Turquie souffrent d’un tas de problèmes: pauvreté, accès aux droits sociaux, discrimination larvée qui les pousse à taire leur identité… On ne peut plus faire comme si ça n’existait pas!"

Ufuk, 23 ans, étudiant en langues + Tahir, 22 ans, étudiant en finance

Débarqués d’Izmir et d’Anatolie centrale pour intégrer l’université Bogaziçi, "la meilleure dans nos domaines". Publique, donc pas chère. "Heureusement: nos parents sont simples fonctionnaires!" Ufuk: "Istanbul est plus dure et bouillonnante que ce que j’imaginais, mais elle est si belle. Et bien plus riche en opportunités que le reste de la Turquie, où tu ne trouves presque rien!" Tahir: "Par rapport à chez nous, les Stambouliotes sont tendus, individualistes. Dur de survivre par ici! Il faudrait que les autorités contrôlent les flux migratoires vers Istanbul, pour que la ville arrête de grossir…" Une urbanisation mal maîtrisée qui «prive une partie de la population de vie sociale et culturelle", du fait de la longueur des déplacements. "En comparaison, l’université une bulle!" L’avenir? "Les Turcs ont du potentiel, mais le système ne les pousse pas à exprimer leurs talents, estime Tahir. On doit aussi veiller à ne pas perdre nos spécificités dans la mondialisation", "Attention à ne pas être trop nationaliste! nuance Ufuk. Notre éducation et nos médias ne nous ouvrent pas assez sur le monde. D’autres voix doivent se faire entendre, plus représentatives." Y compris à l’étranger: "Notre culture ne se résume pas aux loukoums, à la danse du ventre et au hammam – on n’y va qu’une fois par an, pour le fun!"

Ahmetçan, 24 ans, manager d’artistes

"Je n’aime pas ce titre: trop jeune pour ça!" Depuis 2006, le p’tit gars s’occupe au sein du label Double Moon de groupes comme Baba Zula. "Ces artistes incarnent la musique contemporaine d’Istanbul, mix de sons traditionnels orientalo-balkaniques et de rythmes actuels, dub, rock ou électro. Ce ne sont pas les plus gros vendeurs de disques en Turquie, mais ceux qui s’exportent le mieux, parce qu’ils apportent une valeur ajoutée!" Ahmetçan a atterri dans le monde de la musique "un peu par hasard, via l’organisation d’un festival dans mon lycée." Un lycée nommé Galatasaray, établissement public élitiste, francophone, où l’on entre sur concours. "Avant la révolution d’Atatürk, on l’appelait l’école des Sultans. Mon père en est issu, c’était important pour moi d’y aller. J’ai eu la chance d’y faire du théâtre, de voyager…" Issu comme bien des Stambouliotes d’une famille "historiquement cosmopolite" (grands-parents de Macédoine et de Thessalonique), Ahmetçan habite désormais sur la rive asiatique, et entretient une relation "d’amour et de haine" à sa ville. "J’aime son côté humain, animé, mais il y a constamment des bouchons, même la nuit! T’as toujours l’impression d’être en retard: après ta journée de boulot, t’as un film ou un concert à voir, des amis à visiter; tu rentres chez toi à une heure du mat’ et t’as pas tout fait!"

Mahmut, 30 ans, enseignant

Entre ses cours au département journalisme de l’université privée de Bahçesehir, la coordination du journal étudiant et la rédaction de sa thèse sur "médias et nationalisme", Mahmut a de très grosses journées… "Mais quand je vois briller le regard de mes élèves, je me dis que ça vaut le coup!" Originaire d’un village d’Anatolie, à l’est du pays, il porte un regard acéré sur la diversité à la sauce turque. "Les efforts menés par Atatürk pour construire un Etat nation, ont mené à la disparition des minorités du paysage politique, culturel ou médiatique, et induit des tensions larvées mais continues. Ce problème complexe ne se solde pas par des discriminations ouvertes, plutôt des a priori sur ton nom, ton origine ou ta religion.» Confiant dans la nouvelle génération? "A Istanbul, les jeunes sont plus mélangés. A l’université, beaucoup sont engagés politiquement, mais une fois diplômés, ils rentrent dans le moule!" Si, en arrivant, Mahmut a adoré se "sentir perdu parmi les gens" et trouver la diversité culturelle qui lui manquait en Anatolie, il rêve aujourd’hui de s’installer en bord de Méditerranée, du côté d’Izmir ou d’Antalya, loin de "l’intolérance sociale et des insultes dans les embouteillages!" En attendant, il projette d’emménager sur la rive asiatique, "du côté de Kadikoy, où les loyers sont moins chers, et la vie tout aussi dynamique."

Celenk, 30 ans, chef de projet culturel

"J’ai toujours été intéressée par les relations entre art et politique", explique la Stambouliote, diplômée de la prestigieuse université de Galatasaray. J’ai commencé à travailler très tôt pour la Fondation d’Istanbul pour les arts et la culture : d’abord comme assistante, puis coordinatrice. Aujourd’hui, je m’occupe notamment de la Biennale d’art contemporain." Couleur de la scène locale? "Solidaire, collaborative, socialement et politiquement engagée. Les œuvres ne sont pas monumentales – par manque de moyens, on utilise plutôt la vidéo, le graffiti, l’édition de posters ou de fanzines – mais marquantes par leurs sujets. Ici, l’art est un moyen d’expression et de réaction à l’actu politique, économique, sociale. Surtout pour les minorités. Les vidéastes et photographes kurdes, par exemple, sont très critiques, mais de manière subtile. Idem pour les Arméniens, les mouvements gays et lesbiens… L’art permet d’exprimer des choses radicales, de manière forte, tolérées par les autorités "au nom de la création artistique", parce qu’elles ne veulent pas se mettre à dos les pays occidentaux, et n’y comprennent pas grand chose." Une portée populaire? "La Biennale accueille cent mille visiteurs, ce qui est pas mal pour un événement d’art contemporain, mais peu à l’échelle de la population turque. Certains artistes s’implantent dans des quartiers périphériques pour travailler avec les gens et les sensibiliser. Si tu vas à eux, si tu t’impliques vraiment à leurs côtés, ils sont curieux, intéressés." Y compris la nouvelle génération? "Les jeunes turcs sont ouverts, sociables, mais assez ignorants, et happés par le consumérisme. Certains pensent que lire ou aller à une expo, c’est pas cool! Ils préfèrent regarder la télé, faire du shopping, chatter sur Internet, passer du temps chez le coiffeur… Le rapport de genre reste aussi important : les filles et les garçons sont élevés selon des schémas très établis. Moi qui ai reçu une éducation très indépendante, je dénote!» Istanbul ? "J’aime son cosmopolitisme, sa densité, sa tension, sa taille. Pour l’instant, je ne me vois pas vivre ailleurs."

 

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