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L’Europe forteresse dos aux murs

mercredi, 12 janvier, 2011 - 11:11

En clôturant sa frontière avec la Turquie, la Grèce ne fait que suivre l'exemple de l'Espagne, de la Hongrie et de la Slovaquie. L'Europe tente avec ces "murs" d'éradiquer les flux d'immigration clandestine. En vain. Elle ne fait que déplacer le problème. Les immigrants et leurs passeurs trouvent inexorablement de nouvelles routes. Jusqu'au prochain mur.

Les "murs" ? Le mot renvoie le continent européen à ses heures les plus sombres. A ses "conflits gelés" aussi, comme à Chypre ou en Irlande du Nord, et à sa mauvaise conscience face au problème de l'immigration clandestine. Ceux qui les érigent utilisent d'ailleurs systématiquement les mots de "barrière" et de "clôture de sécurité", plus neutres. Mais le spectre d'un "nouveau mur de Berlin" reste omniprésent dans la mémoire collective européenne.

Ainsi, l'annonce faite au début de l'année par Athènes de vouloir clôturer un tronçon de sa frontière avec la Turquie afin de limiter l'immigration clandestine n'a pas manqué de susciter bon nombre de commentaires. Rarement positifs. Jusqu'au porte-parole de la Commission européenne, Michele Cercone, qui a jugé nécessaire d'expliquer que "les murs et les grillages" étaient des "mesures à court terme qui ne permettent pas de s'attaquer de manière structurelle à la question de la migration".

Une leçon que n'a pas apprécié le ministre grec chargé de l'immigration, Christos Papoutsis, qui a rappelé que cela fait des années que la Grèce est critiquée au sein de l'Union européenne pour ne pas avoir suffisamment sécurisé ses frontières. Et le jour où elle prend des mesures pour le faire, on la pointe de nouveau du doigt! Pour lui, "c'est de l'hypocrisie". On peut difficilement lui donner tort.

Des autoroutes de l'immigration clandestine

Car face à l'immigration clandestine, Athènes n'innove pas. En érigeant une clôture, les autorités grecques ne fait que suivre l'exemple de l'Espagne, mais aussi, plus récemment, de la Hongrie et de la Slovaquie aux confins de la zone Schengen.

Là où il n'y a pas d'obstacles naturels (mer, rivière, montagne) qui viennent rendre plus difficile le passage de clandestins, c'est souvent la clôture qui s'impose. Et c'est le cas pour ces 12,5 km de frontière greco-turque, le long de l'Evros (Meritch en turc, Maritsa en bulgare), là où le fleuve fait un crochet à l'intérieur des terres, à hauteur d'Edirne.

Les passeurs ont vite fait d'en faire une autoroute : selon les autorités grecques c'est d'ici qu'arrivent près de 300 clandestins tous les jours, l'équivalent d'un "village du tiers-monde" selon l'expression d'un journaliste grec. Car, à passage facile (terrain plat, zones peu habitées des deux côtés de la frontière), prix moins cher pratiqué par les passeurs : ici, les candidats à l'immigration clandestine ne débourseraient qu'entre 500 et 600 euros, une somme qu'il faut multiplier par trois ou quatre pour un passage par la mer.

Fin 2010, les autorités grecques avaient alerté Bruxelles : face à l'afflux massif de clandestins (une augmentation de plus de 300 %), la situation à ses frontières devenait intenable. Le déploiement d'agents de la Frontex, la police européenne des frontières, aura permis d'endiguer la vague sur la façade maritime, mais n'a visiblement pas suffit à la frontière terreste, dans cette région reculée près d'Orestiada.

Des murs efficaces… pour déplacer le problème

La clôture de trois mètres qui y sera construite d'ici mars entre les villages Nea Vyssa et Kastanies est directement inspirée du dispositif espagnol dans les enclaves de Melilla et Ceuta au Maroc (photo). C'est un grillage plutôt qu'un mur "à l'ancienne", mais le dispositif n'en est pas moins efficace : des fils barbelés et de la haute technologie – caméras infrarouges, détecteurs thermiques, vidéo-surveillance -, seront mis à contribution pour protéger la "forteresse Europe".

Confrontés au même problème que la Grèce, les autorités espagnoles s'étaient bien attirés quelques critiques à l'époque, mais globalement le bilan de ce dispositif est considéré comme "positif" : ce qui en matière d'immigration illégale veut dire qu'à défaut d'éradiquer le flux, on en a déplacé la route.

Une protection "éthique" !

En 2007, le premier élargissement de la zone de libre circulation européenne aux pays de l'ancien bloc de l'Est (les Pays baltes et l'Europe centrale) s'était accompagné d'importantes mesures de mise à niveau de la sécurité des frontières extérieures de ces pays.

A l'époque, les douaniers slovaques (99 km de frontière avec l'Ukraine) avaient reçu pour consigne de ne pas utiliser des clôtures, ni de miradors. "Selon Bruxelles, la protection doit être éthique", expliquait alors un responsable de la police. Ce qui n'a pas empêché le déploiement d'un impressionnant arsenal de surveillance dernier cri, se souvient le photographe et écrivain slovaque Andrej Ban, qui a suivi la mise en place du dispositif. "Le modèle retenu est un système high-tech à plusieurs niveaux de détection radio des mouvements frontaliers. L'un des candidats à l'appel d'offre avait même proposé d'effectuer les contrôles frontaliers au moyen de drones" (avions télécommandés – NDLR), se souvient-il.

Selon les chiffres de l'époque, le tout a coûté à l'État slovaque quelques 22,5 millions d'euros, en grande partie pris en charge par l'Union européenne. Mais la sécurité n'a pas de prix. La frontière hongroise a également fait l'objet d'une modernisation, la rendant quasiment infranchissable.

Drogue, armes et clandestins utilisent les mêmes filières

Depuis, la sécurité des frontières extérieures de l'UE reste une obsession pour les États membres. L'explosion de l'immigration clandestine et, surtout, l'imbrication de plus en plus étroite de ses réseaux avec les filières internationales de trafic de drogues, d'armes et de prostitution, explique en grande partie le durcissement des dispositifs.

A défaut de pouvoir régler le problème à la source, la surveillance et la traque de ces réseaux est devenue la priorité n°1 de tous les services de sécurité ouest-européens. Pour leurs représentants sur le terrain, les hommes et les femmes poussés sur la route par la guerre et la misère empruntent le même chemin qu'une tonne d'héroïne ou un chargement d'armes pas toujours conventionnelles… Et ce sont souvent les mêmes personnes qui gèrent les flux et empochent les bénéfices.

Des failles dans les murs de la forteresse

Dans cette géopolitique de l'ombre, des pays comme la Turquie ou la Grèce jouent aujourd'hui un rôle de premier plan, surtout après les efforts coordonnés de la vieille Europe à endiguer l'arrivée de clandestins de l'autre coté de la Méditerranée. La Turquie, parce qu'elle offre le profil et les prestations idéales d'un pays de transit. La Grèce, parce qu'elle a une frontière complexe à gérer, à la fois une dentelle maritime, parsemée d'îles et d'archipels, et une plaine quasi désertique. Ce qui ne l'a pas empêchée d'adhérer à l'espace Schengen dès 1992.

Ce ne sera manifestement pas le cas de la Bulgarie voisine, ainsi que de la Roumanie, dont l'entrée dans l'espace de libre circulation était prévue pour ce printemps. Les deux pays doivent revoir leur copie concernant la sécurité et, ce qui va être plus compliqué à mesurer, améliorer la probité de leurs fonctionnaires.

Mais à moins d'étendre la clôture grecque sur encore quelques centaines de kilomètres, de la Maritsa bulgare jusqu'à la frontière moldave, il y aura toujours une faille dans le mur de la forteresse.




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