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Vivre au camping à l’année : un choix contraint

vendredi, 14 janvier, 2011 - 12:23

En France, plus de 100 000 personnes vivent au camping à l'année. La plupart y trouvent un refuge, qu'elles espèrent temporaire, faute de mieux, en réponse à l'augmentation des loyers et à l'absence de logements sociaux. Mais, souvent, le temporaire dure. Et certains "campeurs" finissent par défendre ce mode de vie alternatif. Reportage sur le terrain de la Sablière, en région parisienne.
Deuxième volet de notre enquête sur l'exclusion sociale en Europe

"On grimpe à la maison?, demande Patrice au café de la gare. On grimpe. La maison, c'est le camping de la Sablière, à la Ferte-Alais (Essonne). Patrice y habite depuis plus de dix ans. "C'est mon quartier", explique ce grand gaillard de 55 ans, aux longs cheveux blancs. Chemise et veste de sortie, ce dimanche, il est élégant. Et défend son mode de vie.

En 1999, Patrice cherche un appartement, habite un temps chez son frère puis se retrouve "au pied du mur, le bec dans l'eau". Il s'installe alors au camping situé à une heure de RER de Paris. "Le lendemain matin, je me suis levé, le ciel était bleu, l'air frais. Je suis tombé amoureux de l'endroit". Le camping de 88 places est niché sous les pins, sur une petite butte qui surplombe une sablière classée "espace naturel sensible".

 Il y vit désormais avec sa compagne, Marie-Josée. Et une vingtaine de voisins.

La caravane doit être reconnue comme un domicile à part entière. On doit accepter cette forme d’habitat qui évite à certains d’entre nous de devenir SDF,

explique Patrice. Mais, pour lui, vivre au camping à l'année est bien plus, et bien mieux, qu'un dernier recours avant la rue. Pour 260 euros par mois, plus l'électricité.

"Je suis un privilégié"

Le couple reçoit sous le auvent de sa caravane. Deux fauteuils et un petit canapé, des affiches au mur. C'est douillet. Et chaud : en plus du chauffage d'appoint, des couvertures permettent d'isoler l'intérieur. Il y a la télévision et Internet, de quoi cuisiner.

"Je suis un privilégié, assure Patrice. J'ai une qualité de vie que je n'avais pas avant. Ici, tu as le chauffage, tu ne payes pas d'impôts locaux ; elle est où ta misère?"

"Ce n'est pas le confort, mais c'est magnifique ici. C'est un mode de vie assez beau, même si ça ressemble parfois un peu au projet Blair Witch [à cause de la forêt et du manque d'éclairage]", insiste Aurore, au camping depuis septembre 2008.

Comme Patrice, comme l'immense majorité des "campeurs", elle est arrivée à la Sablière faute de mieux, pas par choix. Au camping, il y a des allocataires de minimas sociaux – comme Patrice qui, après des années dans la restauration, ne veut plus se lever tous les matins "par obligation" et vit du RSA et d'une pétit pécule légué par son père – et une bonne moitiée de travailleurs plus ou moins précaires. Des personnes en attente de logement et des "adeptes" du camping.

Mais après un premier hiver "rude", Aurore s'est habituée et n'envisage pas habiter autrement. Embauchée en CDI dans le secteur de la manutention, Aurore partage la caravane avec Muriel, 31 ans, hôtesse de caisse à plein temps. Ensemble, elles pourraient sans doute trouver à se loger en ville. "Pourquoi payer plus pour un appartement qui, au final, ne sera pas vraiment mieux qu'ici", demande Aurore.

De véritables petits chez-soi

Leur auvent permet de presque doubler la surface habitable. Un petit grillage délimite une courette où gambadent les chats et dort le chien. D'autres habitants ont construit des cabanons pour ranger des outils ou remiser la machine à laver – qui pose problème avec les eaux usagées déversées dans la nature. Sur certaines parcelles, on trouve même des nains de jardins.

Les "campeurs" se sont fait leur petit chez eux de ce qui devait souvent n'être que temporaire. Certains se replient et s'abritent derrière des palissades. Marie-Josée s'en agace : "Les gens pensent être sur leur propre terrain, en copropriété, pas sur un camping où l'on doit respecter la nature et attirer des touristes l'été." Aurore tranche : "Ce n'est pas parce qu'on vit sur le même terrain qu'on a tous le même mode de vie".

100 000 personnes vivent au camping à l'année

En France, ils seraient 100 000 à vivre au camping à l'année, selon le rapport 2010 de la Fondation Abbé Pierre – qui reprend les chiffres d'une enquête (2005) du CNRS. Beaucoup se retrouvent au camping à la suite de difficultés professionnelles ou d'un problème personnel (rupture, perte d'un proche…) Il y a aussi des retraités qui, avec leur petite pension, n'arrivent plus à faire face à l'augmentation exorbitante des loyers. Pour certains comme Daniel, rencontré il y a quelques mois, vivre au camping est même honteux. D'autres, moins nombreux, comme Patrice, Marie-Josée ou Aurore, finissent par y prendre goût.

Ce n'est pas la misère noire et crasse, mais ce n'est pas le grand luxe non plus au camping deux étoiles. D'autant que ni les sanitaires – quelques toilettes et deux douches en tout et pour tout – ni les espaces verts ne sont entretenus par la municipalité. Qui empoche pourtant chaque mois les quelque 300 euros de "loyer" des résidents.

La Sablière ne respecte pas non plus les normes de sécurité : les compteurs électriques ont été installés à quelques centimètres des robinets, qui fuient. Pas d'extincteur. Et des arbres qui tombent en cas de gros coup de vent. Les habitants semblent livrés à eux-même. Qui s'en soucie?

Une situation juridique mal définie

Depuis une loi de 1972, louer un emplacement à l'année est de toute façon interdit. Si la pratique est tolérée, résider au camping confère peu de droits. La CAF ne verse pas d'allocation logement si ce dernier n'est pas immobile (ou immobilisé). Quant aux caravanes qui ne peuvent plus rouler, elles risquent d'être considérées comme des constructions illégales. "Nous n'avons pas non plus le droit d'avoir une prise de téléphone, car ce n'est pas une véritable habitation", rappelle Aurore.

"Nous sommes des résidents, pas des habitants de la commune", précise Patrice.

La preuve : ils ne paient pas d'impôts locaux. "J'aimerais bien, assure Aurore. Je me dirais que j'ai un logement fixe."

La situation tourne parfois à l'absurde. Les résidents n'ont pas le droit d'être là à l'année ; ils disposent néanmoins d'une boite aux lettres. Le courrier arrive "Route de la Sablière", et non pas au "Camping de la Sablière". "Ca ne m'a jamais posé de problème de dire que j'habite dans une caravane, assure Aurore. Mais, je ne l'écrirais pas sur un CV."

Un avenir incertain

Patrice, Marie-Josée et Aurore envisagent l'avenir sereinement. Encore une fois, ils n'ont pas le choix, pas d'échappatoire. Par fatalisme en somme. "On ne sait pas ce qui va se passer demain, résume Patrice. Nous sommes considérés comme en attente de logement, ça nous protège : la mairie n'a pas envie de se retrouver avec vingt personnes à la rue. Elle s'y est d'ailleurs engagée". "Ils ne peuvent pas nous éjecter du jour au lendemain, veut croire Aurore. Les gens sont propriétaires de leur caravane."

Au cas où ils seraient expulsés, Patrice et Marie-Josée aimerait s'installer sur une parcelle de terrain (non constructible) dont ils sont propriétaires. L'idée : installer un tipi et développer une petite activité de tourisme vert. "Ce serait encore plus rudimentaire qu'au camping, au moins au début". Ce serait surtout encore plus précaire. La loi Loppsi 2 (article 32 ter), si elle est adoptée, devrait en effet faciliter la destruction des campements, cabanons, mobile-home et autres yourtes.




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