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"Il faut changer notre regard sur les Musulmans"

HADJ / SIPA

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23.01.2011 | 19:33

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La révolution tunisienne et la montée de l’agitation en Algérie nous incitent à reconsidérer notre vision de l’Islam. Alors même que l’islamophobie gagne du terrain en Europe, Marc Cheb Sun, fondateur et directeur de "Respect Mag" et initiateur de l’appel "l’Islam bafoué par les terroristes" (1) nous invite à changer notre regard sur les Musulmans vivant en Europe et hors d’Europe.

Myeurop : Votre appel « l’Islam bafoué par les terroristes » lancé il y a quinze jours a eu un grand retentissement. Depuis, les Tunisiens ont renversé le régime despotique de Ben Ali et la rue algérienne gronde. Pensez-vous que le regard ambigu de l’Occident sur l’Islam puisse rapidement redevenir positif ?

Marc Cheb Sun : Rapidement, non. Les analyses livrées sur la société tunisienne par certains grands médias et responsables politiques manquent de discernement. Ils rassemblent sous le vocable d’"islamiste" des tendances très diverses, créant une confusion dans les esprits entre les mouvements conservateurs de l’islam politique et les milices armées de type GIA, voire Al-Qaida. Comme si on mettait sur un pied d’égalité les groupes les plus durs de l’extrême-droite chrétienne et des partis type CDU en Allemagne !

Dans un monde où les identités politiques et religieuses fusionnent en partie, il faut étudier les faits de manière dépassionnée, sans partir du principe que deux blocs sont d’ores et déjà en guerre. Pour cela, il faut changer notre regard sur les musulmans.

Cet appel a fait du bruit en France. Pourtant, affirmer que les musulmans ne sont pas responsables des crimes commis par des fanatiques se réclamant de l’Islam, n’est-ce pas énoncer une simple évidence ?

C’est l’argument avancé par les quelques personnes réticentes ou opposées à l’appel. Dix ans se sont écoulés depuis le choc du 11 septembre. Dès le 12 septembre, nous avions été quelques-uns à avoir l’idée de ce type d’appel, mais à l’époque, il n’était pas réalisable : l’emportait chez les musulmans une stupeur généralisée, ainsi qu’une certaine forme de déni – "ce n’est pas possible qu’une chose pareille se produise au nom de l’Islam". Et le sentiment que réagir face à quelque chose d’aussi inconcevable aurait été reconnaître, même par sa contestation, une forme de connivence.

Aujourd’hui, face à la répétition des actes de terrorisme, mais aussi à l’apparition d’une forme de maturité, la volonté de prendre position a pris le dessus. Sans répondre à une quelconque injonction de se justifier, nous agissons en êtres libres, adultes, responsables, citoyens.


Relai de l'appel "L'Islam bafoué par les terroristes" dans le journal Libération du 12 Janvier

Que répondez-vous à ceux qui reprochent aux signataires de ne pas être représentatifs des Musulmans de France ?

Ils le sont ! Contrairement à ce que qu’ont dit certains médias, ce n’est pas du tout un appel de musulmans "modérés". Il a d’abord regroupé des intellectuels, mais aussi de grands représentants du culte, y compris conservateurs. La mosquée de Paris, le grand imam de Bordeaux (rattaché à l’Union des organisations islamiques de France), le président de Conseil français du culte musulman et les représentants de l’islam soufi… etc, tous sont présents.

Très rapidement, ont rejoint l’appel des aumôniers de prison musulmans, de petites mosquées de quartiers, les grandes mosquées de France... Notre volonté était de fédérer tous ceux qui vivent l’islam, le pensent et le font vivre sur le terrain, de manière extrêmement diverse.

Cette initiative est-elle historique ?

Parmi les gens qui en ont été acteurs, beaucoup disent qu’il y aura un avant et un après. Ce positionnement est inédit par la manière dont il a rassemblé, sur un sujet extrêmement émotionnel, des gens qui, depuis dix ans, sont terrassés à chaque nouvel attentat. L’appel donne une voix à la violence de ces chocs successifs. Ses mots pèsent volontairement : crier au "rapt d’une identité", ce n’est pas simplement dire "on est solidaires".

La négation de la notion de communauté en France au nom de l’égalité des citoyens est-elle une entrave à la pleine intégration des populations musulmane ?

Il est temps de comprendre que les identités sont extrêmement mouvantes. On a encore tendance à penser que quand quelqu’un se réclame d’une communauté, il ne se réclame "que" de celle-ci, et s’y enferme. C’est faux : selon toutes les études sérieuses menées sur le sujet, notamment anglosaxonnes, les êtres sont multi-communautaires : communautés de croyance, de pensée, de vie… Il faudrait nuancer les conceptions françaises et anglo-saxonnes : il n’est ni bon de dénier à quelqu’un une part de son identité, ni bon de l’y enfermer.

Dans le cas français, je pense que rejeter les communautés est une erreur. D’abord parce que c’est penser que les communautés n’œuvrent que pour elles, alors qu’elles peuvent être à l’origine de changements de société profonds, qui profitent à tous. Voyez le "Pacs" : porté au départ par les gays pour l’égalité des droits, il est désormais largement répandu chez les hétéros car il correspond aux besoins des "nouveaux modes de vie".

Sur un tout autre plan, il me semble symboliquement important que des juifs et des israéliens prennent position contre un Etat qui dit agir en leur nom. C’est un acte de liberté fort, en contradiction avec la vision selon laquelle l’appartenance communautaire aliènerait la liberté.

Pour moi, pouvoir affirmer un positionnement communautaire permet au contraire de faire vivre le débat en son sein et de le faire avancer. Sinon rien ne bouge ! Le silence peut mener à des "solidarités absurdes", comme sur la question de la burqa : alors que les musulmans français refusent majoritairement le symbole d’aliénation du voile intégral, on les a peu entendu sur le sujet, par refus d’alimenter la cristallisation - une de plus - sur leur religion. Du coup, on est dans la chape de plomb…

Les Musulmans sont-ils mieux intégrés en Grande-Bretagne ou en Allemagne ?

En Allemagne, malgré le changement récent, on ne peut effacer des décennies de droit du sang. Par ailleurs, il n’y a pas de relations coloniales entre l’Allemagne et les immigrés musulmans ou leurs descendants. Cela fait que les communautés sont beaucoup plus séparées en Allemagne qu’en France, y compris chez les jeunes.

Il n’empêche qu’en Allemagne comme en France, un récent sondage indique qu’un tiers de la population considère les Musulmans comme un « péril intérieur ». Ce résultat est beaucoup plus grave pour la France du fait de ses traditions de droit du sol et d’égalité des citoyens censées être ancrées dans sa culture.

En Grande Bretagne, il y a deux aspects de la question. L’un est positif, c’est la façon d’aborder les problématiques ethniques de façon ouverte. Recourir a des grilles de lecture ethniques, notamment en matière statistique, permet de mieux identifier les populations, les problèmes qu’elles rencontrent et les dynamiques qu’elles créent. Cela permet aussi de mettre en œuvre des politiques d’actions positives qui sont assez dynamiques.

Sur les questions d’identité religieuse, j’ai l’impression que l’on crée une catégorie uniforme – les Mulsulmans – en considérant par exemple que porter la burqa partout serait un droit ou une expression des Musulmans. Non, pour moi, c’est un droit reconnu à une frange extrémiste de le faire. En fait, cette approche communautaire anglo-saxonne crée une identité musulmane qui ne correspond pas à la réalité des gens, qui est un peu enfermante.


Couverture de Respect Mag n°27

Toute l’Europe voit se développer des partis populistes islamophobes. Comment cela s’explique-t-il alors que l’Union européenne ne compte qu’une vingtaine de millions d’habitant de culture musulmane sur 500 millions ? Est-ce un fantasme et qu’est-ce qui peut le nourrir ?

Je vais vous citer une analyse du politologue Olivier Roy : "l’identité européenne tend à s’évaluer en négatif par rapport à l’Islam". Et il prend l’exemple de la Belgique où les députés ont voté à 100% l’interdiction de porter la Burqa pour s’auto-dissoudre le lendemain en raison de leur impossibilité de définir ce qu’est la Belgique ! Il dit encore que les Etats-nation déclinent et que nous n’avons pas sur trouver une identité européenne de substitution.

Donc, tout cela s’entrechoque. L’Europe est vécue comme quelque chose qui freine et qui dissout les identités et non pas qui relie. Faute de pouvoir définir nos valeurs, on a recours à un miroir négatif pour les définir : celles-ci seraient le contraire des valeurs portées par l’Islam. Lorsqu’on est obsédé par une présence intérieure réputée accélérer sa propre dissolution, c’est la peur et le rejet qui dominent.

Ne peut-on pas dire la même chose des pays du Moyen-Orient qui se posent en rempart de l’occidentalisation ?

Absolument. Je suis persuadé que le choc des civilisations n’est pas du tout inhérent aux événements du monde, mais que beaucoup sont en train de s’en convaincre dans la mesure où ils se pensent en négatif. Au niveau de l’Europe, les gens ne vont pas se construire tous seuls une identité européenne qui serait la leur et celle des peuples. A cet égard, on a besoin de les nourrir, comme vous le faites avec myeurop. Les crises nous rendent incapables de donner une projection commune possible. Du coup, les gens se forment en négatif.

La possible instauration d’un régime libre et démocratique en Tunisie vient-elle démentir l’idée courante que la culture musulmane est, sinon antinomique, du moins peu propice à l’affirmation des valeurs de liberté individuelle et de tolérance ?

Stéphane Hessel, signataire de notre appel, souligne les valeurs communes qui sont au centre des droits de l’homme et au cœur des monothéismes. C’est donc un socle commun aux trois religions. Et puis je vous renvoie au guide spirituel soufi algérien Khaled Bentounès. Pour lui, ce qui fait difficulté à la démocratie, ce n’est pas l’Islam, c’est l’histoire, la géopolitique, ce sont les héritages, en partie coloniaux.

Par ailleurs, à force de se focaliser sur le péril islamiste en Tunisie, on fait de ce pays une lecture complètement réductrice. Ainsi, la Tunisie a séparé la constitution du pays de son identité religieuse. Et le fait qu’un parti conservateur religieux ait droit de cité ne remet pas en cause la démocratie. L’Islam peut être également fortement instrumentalisé par les pouvoirs en place.

Les régimes islamiques qui se posent en rempart contre l’occidentalisation et son individualisme matérialiste instrumentent donc la religion ? Rien ne s’opposerait à un monde musulman occidentalisé?

Je vous l’ai dit, beaucoup de sociétés musulmanes se construisent également en négatif, tout comme l’Europe. Ce n’est pas mieux et c’est peut-être même encore pire. C’est en tout cas ne pas voir que les identités, y compris dans le monde musulman, sont aujourd’hui en mouvement. Il y a un besoin d’émancipation dans les sociétés musulmanes. Ce n’est pas forcément de l’occidentalisation, mais une inscription dans le mouvement des sociétés.

Le métissage des pensées, ce n’est pas seulement une nécessité dans nos pays. Cela doit jouer dans les pays musulmans. Si vous dites par exemple que la république française est menacée par le port d’un foulard, alors ont doit s’interroger sur la solidité de ses fondements. Eh bien c’est la même chose pour l’évolution des mœurs dans les pays musulmans.

Rien dans l’Islam ne contredit donc les valeurs de liberté et d’affirmation de soi ?

Je n’irais pas jusque-là mais cette restriction n’est pas propre à l’Islam. Toutes les religions sont dépendantes des lectures qu’on en fait. Les gens qui revendiquent à la fois une culture musulmane et un positionnement citoyen sont un vrai rempart contre ce que l’on appelle l’islamisme. Il faut être conscient que beaucoup de gens s’engagent dans des organisations dites islamistes parce que c’est le seul endroit où ils peuvent s’exprimer sur des questions autres que cultuelles.

Propos recueillis par Réjane Ereau et Daniel Vigneron


(1) Marc Cheb Sun a lancé l'appel avec Ousmane Ndiaye, journaliste à Respect Mag.




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