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Camps de la mort: la « Moisson d’or » des paysans polonais

jeudi, 3 février, 2011 - 17:02

L'historien Jan Gross, dans un livre à paraître en Pologne fin février, révèle, preuves à l'appui, que les paysans polonais ont pillé après-guerre les fosses communes de Treblinka pour récupérer l’or qui avait échappé aux nazis. L'auteur avait déjà accusé les Polonais d'avoir activement participé et tiré profit de l'Holocauste.

Dans son dernier livre au titre explicite, La moisson d'or, l'historien Jan Gross révèle qu'après la guerre, les paysans des villages avoisinants ont systématiquement fouillé les fosses communes du camp d'extermination de Treblinka, où 800 000 juifs furent gazés puis incinérés, pour récupérer l’or et des pierres précieuses qui avaient échappé aux nazis. Jan Gross avait déjà, dans ses précédents ouvrages, dénoncé la veulerie et la collaboration active de bon nombre de Polonais pour tirer profit de l'Holocauste.

Alors que presque personne n'a encore lu ce livre, qui ne sera publié que fin février, il a déjà déclenché une polémique nationale, notamment sur internet. Les serveurs de la maison d’édition Znak, qui assure la publication, sont saturés par des centaines de mails de protestation.

Sur facebook, un groupe appelant à boycotter l’auteur et l’éditeur compte déjà près de 2 000 adhérents. Les défenseurs du livre ont élaboré une pétition signée par plus de 1 500 personnes. Et les forums regorgent de débats passionnés.

Dénonciations à la Gestapo

La thèse de l'historien est claire : tirer profit de l’holocauste n’étaient pas l'exception mais la règle en Pologne. Pour s’approprier les biens des juifs,  les Polonais auraient, non seulement, dénoncé les juifs à la Gestapo, mais également recouru au meurtre si nécessaire. A l’appui de sa thèse, il donne des exemples bien documentés.

L'auteur rappelle, notamment, que la langue polonaise possédait un mot à part, "szmalcownik", pour désigner les extorqueurs spécialisés dans le chantage des juifs essayant de vivre dans la clandestinité. Jan Gross estime le nombre de victimes tuées d’une manière ou d’une autre avec le concours de leurs voisins polonais entre 100 000 et 200 000.

Des hommes ordinaires

Ce n’est pas la première fois qu'un ouvrage de Jan Gross, ancien étudiant de l’université de Varsovie émigré aux États-Unis lors de la vague antisémite de 1968 et aujourd'hui professeur à l’université de Princeton, fait l’effet d’une bombe.

Dans le livre intitulé Les Voisins, publié en 2001, il raconte, témoignages à l’appui, comment des habitants de Jedwabne ont spontanément massacré la communauté juive du village quelques semaines après l’attaque de Hitler contre l’URSS (en juillet 1941). Environ 1 600 habitants juifs ont été brûlés vifs dans une étable sous l’œil approbateur de gendarmes allemands.

Son ouvrage suivant, La Peur – l’antisémitisme en Pologne après Auschwitz, paru sept ans plus tard, est consacré à la difficile situation des rares survivants de l’holocauste et à leur retour chez eux, dans les maisons occupées par leurs voisins polonais. Il analyse les pogroms perpétrés par des foules en fureur qui ont eu lieu dans trois villes : à Rzeszów (juin 1945), Cracovie (août 1945) et à Kielce (juillet 1946).

Victimes et bourreaux

Jan Gross remet en cause la mythologie nationale. L’identité polonaise, en effet, largement fondée sur la "victimisation": lors de la seconde guerre, les Alliés ont d’abord trahi le pays en l’abandonnant à Hitler, puis ils l’ont laissé tomber dans l’orbite soviétique.

Les Polonais ont été des victimes de l’Histoire. Mais dans ses livres, Gross démontre que la victime peut devenir bourreau. Ainsi, oblige-t-il les Polonais à réviser leurs certitudes d’avoir été les témoins impuissants de l’holocauste. Si les Polonais sont les plus nombreux à avoir obtenu le titre de "Justes parmi les nations", décerné par l’Institut israélien de Yad Vashem (à ceux qui ont sauvé des juifs), d’autres ont contribué aux exactions.

Signe d'une évolution de la société polonaise, les réactions à La Moisson d'or, bien que virulentes, sont moins vives que celles qui avaient entourées la parution de Les Voisins, il y a dix ans. Les attaques contre l’éditeur, aussi spectaculaires soient-elles, sont moins nombreuses. 

Une psychanalyse nationale

En 2001, par contre, des historiens avaient accusé Gross de manipulation et même de mensonge. D’autres lui ont reproché d’être anti-polonais et de contribuer au renforcement de l’image antisémite du pays dans le monde.

Quoi qu'il en soit, les révélations de Gross ont  eu le mérite de provoquer un examen de conscience collectif  et un débat national à l’issu duquel aussi bien le président de la République, Aleksander Kwasniewski, que le primat de Pologne, ont reconnu la responsabilité de citoyens polonais dans le massacre de Jedwabne et présenté leurs excuses à l'ambassadeur d'Israël en Pologne.

En 2008, à la parution de La Peur, la vague d’indignation fut, déjà, un peu moins forte. L'ouvrage a été commenté, mais  les historiens ont, certes, nuancé certains points, mais sans contredire l’orientation principale.

Selon Jacek Dehnel, jeune écrivain de renom, Jan Gross mène à travers ses livres un genre de psychanalyse de la société polonaise, dont il dégage les craintes les plus profondes, le sentiment de culpabilité enfouie. La thérapie apparemment profite au patient car à chaque livre le niveau d’agressivité est en baisse.

Appât du gain

L'analyse de Jan Gross dépasse les seuls tourments polonais. Dans un chapitre, il situe le problème dans un contexte plus vaste. Tous les Européens ont tiré des bénéfices matériels de l’holocauste, assure-il.

La majorité des biens a été volée par l’Allemagne nazie mais, partout où c’était possible, la population locale s’appropriait des maisons, des meubles et des objets des juifs disparus. L’holocauste a fait six millions de victimes. L’auteur de La moisson d’or estime que beaucoup de juifs – entre 1 et 2 millions – ont perdu la vie en Europe du fait de la collaboration des populations locales pour l’appât du gain.


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