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Le nucléaire, une énergie renouvelable comme les autres?

dimanche, 6 février, 2011 - 16:06

La France tente de faire passer le nucléaire pour une énergie renouvelable ou tout au moins une énergie "décarbonnée". Un tour de passe-passe destiné à préserver et privilégier un secteur industriel où la France est en pointe, mais qui connait actuellement bien des difficultés. Comme le montre la campagne de publicité du groupe Areva.

Le nucléaire, une énergie renouvelable comme les autres? En novembre 2007, le président français nouvellement élu, tenait déjà ce discours, entretenant la confusion:

Nous ne voulons l'imposer à personne, mais nous disons que dans un univers où dans un siècle, il n'y aura plus de gaz et dans quarante ou cinquante ans, il n'y aura plus de pétrole, on ne peut pas se contenter de dire : "Le nucléaire fait peur, on n'en parle pas." Il faut parler, du nucléaire comme de toutes les autres énergies renouvelables. J'ajoute que la France est prête à aider tout pays qui veut se doter de l'énergie nucléaire civile.

Le lieu choisi pour entretenir la confusion n'était pas anodin : rien moins que la Conférence sur les Changements Climatiques, au siège de l'ONU à New York.

Tour de passe-passe

Ce tour de passe-passe s'accommodant assez mal des vérités scientifiques – la production d'énergie nucléaire nécessite l'utilisation d'un combustible rare et disponible en quantité limitée -, le nucléaire est désormais placée sous la bannière des "énergies décarbonées". C'est plus juste, mais surtout plus présentable. Et bien utile pour vendre des centrales, une technologie où l'industrie française est en pointe.

A l'occasion de sa visite en Italie, fin janvier 2011, Éric Besson, le ministre chargé de de l'Énergie, a affiché sa volonté de "dégager une priorité pour le nucléaire" lors du sommet européen du 4 février. L'Italie, qui va construire quatre nouveaux réacteurs EPR en partenariat avec EDF, soutien la France.

Etouffer la filière "renouvelable"

Une telle profession de foi a fait bondir les organisations écologistes. "Le greenwashing est sans limite. Voici que l’on invente le concept du nucléaire écolo !", tempêtait Benoit Hartmann, porte-parole de France Nature Environnement (FNE). "Le soutien sans faille de l’ État français à l’égard du nucléaire est grandement responsable du retard de la France en matière d’énergie renouvelable. Ce n’est pas par hasard si les allemands qui ont mis un coup de frein sur leur programme nucléaire sont si en avance pour le développement des filières éoliennes et photovoltaïque", ajoutait Maryse Arditi, pilote de la mission Énergie de FNE.

Avant d'assurer à 20 minutes que "malgré les discours, le gouvernement français veut se battre contre les énergies renouvelables pour vendre des centrales nucléaires. On tente d’étouffer progressivement la filière".

Offensive européenne

L'ONG espérait alors un "message clair" des autorités françaises. Il est venu, mais pas exactement dans le sens souhaité par les écologistes.

Le 31 janvier, dans un communiqué, la France et la République tchèque ont exprimé leur soutien "aux énergies sobres en carbone". Les deux pays ont également rappelé que “l’énergie nucléaire représente une source d’énergie décarbonée répondant à la fois à la rationalité économique et aux objectifs de lutte contre le changement climatique”. Les deux pays rappelaient aussi que Bruxelles a récemment "indiqué qu'une proportion de 2/3 pour la production d'électricité faiblement carbonée devrait être atteinte d'ici 2020".

Ces références aux énergies faiblement carbonées – au premier rang desquelles se situe le nucléaire – n'ont finalement pas été reprises dans la dernière version du projet de déclaration finale obtenue par l'AFP.

La France semble pourtant avoir en partie obtenu satisfaction. Dans un communiqué diffusé à la presse, le cabinet du Président Herman Von Rompuy a résumé en 15 points les mesures prises lors du sommet. Le point 10 est explicite :

Les états-membres de l’UE vont promouvoir les investissements dans les technologies faibles en carbone, renouvelables, sûres et durables, et vont se concentrer sur la mise en application des technologies établies dans le Plan stratégique pour les technologies énergétiques (Plan SET).

"Inadmissible"

Contactée par Myeurop, Corinne Lepage, députée européenne et présidente de Cap 21, s’insurge contre ce tour de passe-passe :

Ils parlent d’énergie non carbonée, ce n’est pas le sujet ! Le sujet est de savoir si l’on va vers des énergies qui sont renouvelables ou des énergies qui ne le sont pas. La question de leur impact sur le changement climatique est un autre sujet, étant entendu que l’énergie nucléaire n’est pas sans effet sur le climat, c’est faux. Elle a d’autres effets qui sont tout à fait détestables. Assimiler par une catégorie à part le nucléaire aux énergies renouvelables est absolument inadmissible.

"Le nucléaire n'est pas une énergie renouvelable", nuance une source proche du président de la Commission européenne José Manuel Barroso. Mais "le choix du bouquet énergétique reste national. Dans le cadre d'une stratégie pour 2050, certains voudront 100% de renouvelables. D'autres, comme la France, voudront conserver une part de production nucléaire. Pour nous ça ne pose pas de problème".

Le nucléaire veut garder sa position dominante

Pourquoi la France, en particulier, souhaite-t-elle brouiller les pistes et "verdir" le nucléaire? Pourquoi maintenant? Par crainte de ne pas atteindre l’objectif de 23% d’énergie renouvelable en 2020 qu'elle s'est fixée, et ainsi pouvoir "gonfler" son score grâce aux centrales ? Pour préserver un marché du nucléaire qui jouit d’une position privilégiée dans notre pays, mais craint de se voir concurrencer trop durement par le renouvelable ?

Une précision d'abord, avant d'apporter quelques éléments de réponses. Pour FNE, comme pour de très nombreux groupes de défense de l'environnement, le nucléaire n'est ni une énergie renouvelable ni même une énergie faiblement carbonée :

Extraction et transport de l’uranium, construction, fonctionnement, démantèlement de la centrale, transport et gestion des déchets radioactifs, on ne peut pas vraiment parler d’énergie décarbonée.

La France atteindra-t-elle son objectif de 23% d'énergie d'origine renouvelable en 2020?

  •  Mardi 1er février, le syndicat des énergies renouvelables (SER) a fait par de son pessimisme : "Nous sommes inquiets pour 2020 car la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement tarde", affirme le président du SER, André Antolini (dans un article d'Euractiv). Une posture qui tranche avec l’optimisme de la Commission. L'institution indiquait, lundi 31 janvier, que l'objectif fixé pour 2020 serait atteint si les États membres respectaient leurs plans nationaux.
  •  Dans le détail, le SER est toutefois plutôt optimiste concernant l'éolien et le solaire. "Pour le photovoltaïque, l’objectif communautaire est atteint. Et nous ne sommes pas loin de la trajectoire concernant l’éolien. Pour parvenir au résultat, il faudrait que l’on augmente [la production] de 1200-1300 mégawatts par an", indique Yvon André, administrateur du syndicat. "Par rapport à l’an dernier, le gouvernement a considéré que la filière éolienne pouvait être créatrice d’emplois. Aujourd’hui, on compte 11 000 emplois directs et on table sur 60 000 emplois en 2020", souligne André Antolini.
  • Le gouvernement vient précisément de lancer son appel d'offres destiné à implanter, d'ici 2015, 600 éoliennes offshore au large des côtes françaises (pour une puissance totale de 3 000 mégawatts). Reste à savoir si ce développement permettra de combler le retard national. "Le parc éolien français ne dépassera pas 15.000 mégawatts à terme, contre 25.000 MW prévus par le Grenelle de l'Environnement", pronostiquaient début janvier les experts de Xerfi dans une étude intitulée Le marché français de l'éolien soumis à des vents contraires.

 

L'industrie nucléaire tente-t-elle de préserver sa position dominante?

  •  Le Réseau Action Climat (RAC) dénonce – dans un article de Novethic –  l'électricité "décarbonée" comme la "dernière trouvaille de l'industrie atomique pour faire passer l'énergie nucléaire pour une énergie vertueuse, "sans CO2"". Il rappelle que les énergies renouvelables connaissent une croissance inédite en Europe, représentant près de 40 % des nouveaux outils de production électrique en 2010. Or, "l'adoption d'un objectif d'électricité "décarbonée" détournerait les subventions déjà insuffisantes destinées aux énergies renouvelables des 27 pays de l'Union Européenne vers le nucléaire, qui lui, bénéficie de subsides massifs."
  • Cet avis est partagé par plusieurs eurodéputés. Si les amendements franco-tchèques sont adoptés, expliquait la semaine dernière le Luxembourgeois Claude Turmes, spécialiste de ces questions chez les Verts, "ce serait une percée décisive en faveur de l'énergie nucléaire, qui aurait pour conséquence d'affaiblir indirectement les énergies renouvelables". "Par cette mesure non seulement la France "pomperait" les subventions européennes destinées aux énergies alternatives, mais elle poursuivrait sa politique de sabotage quant au développement des filières", a dénoncé à l'AFP Corinne Lepage.
  • Dans un récent rapport intitulé "La bataille des réseaux", Greenpeace souligne que si les énergies renouvelables remportaient la bataille de l'accès aux réseaux, elles pourraient alors couvrir 68% des besoins en électricité de l'UE en 2030 et de 99,5% en 2050. En effet, selon l'organisation, les installations décentralisées de production d'énergie renouvelable (éoliennes notamment) sont "souvent arrêtées en période de pointe de production, afin de laisser un accès prioritaire aux réseaux de distribution à l’électricité produite par les réacteurs nucléaires et les centrales alimentées au charbon, qui sont elles, impossibles à arrêter".

Greenwashing

Greenpeace, qui estime que le nucléaire et les énergies renouvelables "ne peuvent coexister", dénonce l'actuelle campagne de communication du groupe Areva qui, dans son dernier spot publicitaire mêle sans scrupule des images d'éoliennes, de panneaux photovoltaïque et de centrale nucléaire. Une manière efficace de se fondre das le paysage, vert, forcément vert.

L'ONG pointe l'hypocrisie des pouvoirs publics et des grands groupes industriels quand 60% du budget de la recherche énergétique est allouée au nucléaire, 20% au pétrole et seulement 20% aux énergies renouvelables (chiffres 2009).

Dans un texte précis et pertinent, publié par Terra Economica, Arnaud Gossement analyse la publicité d'Areva qu'il considère comme une "pure propagande". Il met en avant les difficultés du secteur nucléaire:

En réalité, le film doit fait croire le contraire de ce qui se passe dans la réalité: la filière nucléaire française va mal. Outre des contrats ratés à l’étranger, les difficultés liées à la construction de l’EPR, les accidents grave sur le site de la mine d’extraction d’uranium au Niger, Areva doit faire face à une menace réelle : l’émergence des notions de "mix énergétiques" et d’"économies d’énergie". L’avènement des énergies renouvelables créé un risque de ringardisation de l’atome qui devait être prévenu. Pour ce faire, les stratèges d’Areva ont eu l’intelligence de ne pas rechercher à ouvrir – au moins publiquement – un front avec les énergies renouvelables mais ont plutôt tenté de se fondre dans le camp ennemi avec une idée toute simple : le nucléaire est lui aussi une énergie renouvelable.

Et de conclure :

Cette publicité intervient donc à un moment crucial de l’histoire, non pas de l’énergie mais d’Areva. A la veille d’une augmentation du prix de l’électricité, d’un vaste démantèlement ou renouvellement du parc nucléaire qui devrait coûter des fortunes, d’une redistribution des cartes avec EDF, Areva devait communiquer pour garder la tête hors de l’eau.

La France continue donc de défendre, au niveau européen, son secteur nucléaire – le chiffre d'affaires du seul groupe Areva (détenu à 93% par l'Etat français) a été supérieur à 9 milliards d'euros en 2010. Elle n'est toutefois pas la seule. Lors de son dernier discours sur l'état de l'Union, Barack Obama a lui aussi décrété que le nucléaire était "une énergie propre". Au même titre que le "charbon propre" et le "gaz naturel".




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