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Sarkozy sur TF1: un show inconcevable ailleurs

jeudi, 10 février, 2011 - 16:58

L'émission quasi-coproduite par TF1 et l'Élysée "Paroles de Français" avec un panel de citoyens triés sur le volet face à Nicolas Sarkozy, est inconcevable ailleurs en Europe. Il n'y a pas d'émissions spéciales pour les chefs des gouvernements et, pendant les campagnes électorales, les candidats s'affrontent en direct selon des règles très précises.

La preuve par neuf. Face à un panel de neuf personnes tout spécialement sélectionnées par TF1, Nicolas Sarkozy entend faire la preuve ce soir de sa proximité et de son intérêt pour les préoccupations des Français. De "vrais gens" avec de "vrais problèmes".

Loin des polémiques sur les voyages "no cost" de François Fillon et de Michèle Alliot-Marie ou de la fronde des magistrats, le dispositif semble calibré au plus près pour lancer l'opération "reconquête de l'opinion". Jamais à l'aise devant les journalistes, à qui il n'a consenti que trois conférences de presse depuis son élection, le président préfère le face-à-face avec ses concitoyens.

Merci TF1

D'autant que la contradiction ne devrait pas être trop vive. Pas même un syndicaliste comme l'an passé (fin janvier 2011), lors de la première émission "Paroles de Français". François Bachy, le chef du service politique de TF1 et LCI explique ainsi sans sourciller que l'une des personnes qui dialoguera ce soir avec Nicolas Sarkozy est "une chômeuse qui a retrouvé du travail depuis quelque temps grâce, notamment, à l'opération Semaine pour l'emploi de TF1". Objectivité garantie.

Promis-juré, pourtant, cette émission "n'est pas du sur mesure pour Nicolas Sarkozy". C'est Jean-Pierre Pernaut, la voix de la France tous les jours au JT de 13h qui le dit. "La parole sera totalement libre. C'est un exercice très difficile pour le chef de l'Etat, ça se fait sans filet", renchérit François Bachy.

Un panel idéal

Le casting de l'émission devrait pourtant lui faciliter la tâche et lui permettre de vanter son action. La Tunisie : "hors cadre", a déjà prévenu Jean-Pierre Pernaut. La fronde inédite des magistrats? Seulement si le présentateur décide de relayer les questions des internautes.

Les neufs interlocuteurs d'un soir ne sont, en rien, représentatifs de la population française. Ils n'ont même pas été désignés par un institut de sondage indépendant pour être supposés l'être. Non, ils ont été choisis par la chaîne pour "illustrer" des thèmes validés par l'Elysée : une pharmacienne cambriolée plusieurs fois afin d'évoquer la sécurité ; un agriculteur pour vanter la volonté française de lutter (avec le G20) contre la volatilité des prix ; ou encore, un proche d'une personne dépendante, quelques jours après avoir lancé un grand débat national sur la question.

Un panel idéal donc, au moment où le gouvernement s'enlise dans les affaires. Au moment aussi où la côte de popularité de Nicolas Sarkozy atteint des profondeurs historiques : 24% en janvier (en recul de 3 points) selon le baromètre mensuel TNS Sofres Logica pour Le Figaro Magazine rendu public jeudi.

Promesses non tenues

Il faut dire que lors de la première émission "Paroles de Français", l'an passé, le chef de l'Etat avait multiplié les promesses. Peu ont été tenues. Le chômage devait baisser : il a grimpé de 3% en 2010. La taxe carbone a finalement été recalée. Nicolas Sarkozy s'était également engagé à venir voir Martine Millet, infirmière à l'hôpital Victor Dupouy d'Argenteuil. Douze mois plus tard, elle attend toujours sa visite. La proximité a ses limites. Heureusement, ce soir, aucun journaliste ne sera là pour le rappeler.

Nulle part ailleurs

Il est certain qu’aucune émission aussi calibrée et formatée n’existe en Europe, et chez la plupart de nos voisins, il est même inconcevable que le chef de l’État ne soit pas interrogé par un journaliste. En Allemagne une telle émission est tout simplement impensable dans un pays où une partie de la population a été soumise à la propagande d'un parti unique pendant quarante ans.

Des programmes sur le modèle de la pseudo démocratie participative télévisuelle existent néanmoins en Espagne et en Grande-Bretagne, à la différence essentielle que les candidats ne contrôlent pas le casting de l’émission.

En Espagne, l’émission "J’ai une question à vous poser" que TF1 avait lancé pour la campagne électorale de 2007 et lors de laquelle tous les candidats à l’élection présidentielle avaient été invités, a été rachetée et adaptée. "Tengo una pregunta para usted", et son pendant catalan "Tinc una pregunta per a vosté", sont basées sur le même principe que leur grande sœur française : un panel de 100 personnes représentatives de la société, choisies par un institut de sondage indépendant, sont réunies dans un amphithéâtre et posent des questions à un homme politique qui se tient debout face à eux, au centre du plateau, accompagné du présentateur/modérateur.
Quelles différences avec la version française ?

  • Premièrement, c’est une émission de la RTVE, la télévision publique espagnole, et non d’une chaîne privée dont le propriétaire est un ami personnel du président. Nuance.
  • Deuxièmement, les personnalités invitées sont les représentants des forces politiques du pays mais aussi des responsables d’organisations syndicales, et non uniquement les candidats d’une élection.

Les émissions consacrées au chef du gouvernement José Luis Zappatero et au leader de l’opposition Mariano Rajoy ont enregistré des taux record d’audience, dépassant tous deux les 30% de parts de marché avec environ 6 millions de téléspectateurs.

En tout une vingtaine d’émissions ont été réalisées, certaines avec des décrochages régionaux en Catalogne ou en Andalousie. D’après le présentateur de l’émission, le journaliste Lorenzo Milá, les personnes présentes sont complètement libres de poser les questions qu’elles veulent, il n’y a pas de sélection préalable : "J’ai rongé mon frein durant certaines questions de spectateurs, "J’ai une question à vous poser" est incontrôlable" confiait-il dans une interview à El Mundo en 2009. En 2007, l’émission à été sacrée meilleur programme de télévision lors des Premios Ondas qui récompensent chaque année les professionnels de la radio, de la télévision, du cinéma et de la musique en Espagne.

Pendant les élections seulement

Au Royaume-Uni une émission dédiée au chef du gouvernement et téléguidée par les communicants du 10 Downing Street est tout simplement inconcevable. La première émission confrontant des dirigeants politiques et le public a été réalisée au printemps dernier : du 15 au 29 avril, à l’occasion des élections générales, une série de trois émissions de 90 minutes avec les leaders des trois principaux partis politiques a été diffusée.

Pour le premier débat télévisé en direct jamais organisé en Grande-Bretagne, les candidats se sont mis d’accord, au terme de plusieurs mois, sur 76 règles : place sur le plateau, temps de réponse, temps de "débat libre". Rien n’a été laissé au hasard.

La première de ces soirées historiques a débuté par une très courte présentation de chacun des candidats – Gordon Brown, David Cameron et Nick Clegg – debout les uns à côté des autres derrière leur pupitre respectif. Toujours debout, afin d’apporter un peu plus de tonicité au débat, ils ont ensuite répondu pendant une heure et demi aux questions des 200 membres du public choisis par l’institut de sondage ICM.

Ces questions avaient été présélectionnées par des journalistes présents sur le plateau en fonction du thème de chaque soirée : politique intérieure, politique extérieure et économie. Autorisés à s'interrompre (contrairement aux grands débats entre les candidats à la Maison Blanche aux États-Unis) et à répondre aux propos de leurs voisins, les trois hommes politiques n’étaient ainsi, pas en état d’étaler des contrevérités et de jouer sur la gêne du public. Parallèlement, une page Facebook avait été créée pour donner en direct les réactions des téléspectateurs. Un véritable succès outre-manche qui avait attiré plus de 9 millions de spectateurs.

Berlusconi préfère le téléphone

En Italie, le fait que le chef du gouvernement est également propriétaire des principales chaines privées créé un contexte très particulier. Il contrôle également, de fait, les chaines publiques en temps que Président du conseil. Nul besoin donc, pour Silvio Berlusconi d'imposer des émissions faites sur mesure. Lorsqu'il n'est pas d'accord avec une émission, il décroche son combiné et explique au présentateur en direct, ce qui ne lui convient pas.


 




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