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« Le multiculturalisme de Cameron est potentiellement ségrégationniste »

lundi, 14 février, 2011 - 16:58

Après Angela Merkel, et quelques jours avant Nicolas Sarkozy, le Premier ministre britannique a affirmé que le multiculturalisme est un échec. Cécile Laborde, professeure au University College of London s'inquiète surtout de l'émergence d'un "multiculturalisme d'État potentiellement ségrégationniste" bien plus dangereux.

A quel multiculturalisme se référait Cameron quand il a prononcé son discours de Munich le 5 février dernier ? Le Premier Ministre britannique n’a pas cherché à contester le fait que la société britannique est multiculturelle, multiethnique et multiraciale. Il a plutôt attaqué ce qu’il a appelé le "multiculturalisme d’Etat", c'est-à-dire les politiques mises en place par le gouvernement dans le but de gérer la diversité culturelle.

A strictement parler, les politiques multiculturelles impliquent l’attribution de droits particuliers à des groupes définis par une identité culturelle, linguistique, religieuse ou ethnique, dans l’optique de la préserver des tendances assimilationnistes des groupes majoritaires. Ce multiculturalisme différentialiste a reçu peu d’écho en Grande-Bretagne, comme d’ailleurs dans la majorité des pays d’Europe occidentale.

"Une politique d’intégration multiculturelle"

La politique britannique, en mettant fortement l’accent sur l’égalité des chances, à travers une législation considérable contre le racisme et les discriminations, l’accès pour tous au système universel de santé, à l’éducation et à un socle commun de connaissances ("basic skills"), a invariablement œuvré dans le sens d’une volonté d’intégration des minorités à la société britannique. Il est vrai que les gouvernements du Royaume-Uni, plus que d’autres, ont misé sur l’influence des leaders de communautés locales dans leur recherche de la paix et de la cohésion sociale. Il est vrai aussi qu’ils ont tenté d’honorer le principe du respect des sensibilités religieuses et culturelles, parfois de manière maladroite et inappropriée (comme en témoigne la loi sur la haine raciale et religieuse de 2006). Néanmoins, dans l’ensemble, les politiques britanniques n’ont pas entièrement échoué dans la mise en place de politiques d’intégration multiculturelle. Ceci en alternant entre une rhétorique multiculturelle sensible aux différences et des invocations (de plus en plus nombreuses récemment) à l’identité nationale et à la citoyenneté commune.

On ne devient pas citoyen britannique à travers l’assimilation culturelle ou par des déclarations de loyauté patriotique, mais, davantage, en participant au marché du travail, en allant à l’école, en s’impliquant dans la vie de quartier, dans les associations de la société civile et dans la politique aux niveaux local et national. Dans le meilleur des cas, on devient britannique en se mélangeant et en se fondant dans la société, en travaillant et en débattant avec d’autres britanniques d’origines diverses. Si c’est ce multiculturalisme que David Cameron avait en tête, alors il est inoffensif et bienveillant.

"Un multiculturalisme d’Etat véritablement différentialiste"

Ce qui est bien plus inquiétant, c’est l’émergence récente au sommet de l’Etat d’un multiculturalisme véritablement différentialiste, et potentiellement ségrégationniste. Porté d’abord par le New Labour, ce multiculturalisme a été adopté et développé inconditionnellement par le gouvernement de coalition conservateur-démocrate. C’est avec ce nouveau multiculturalisme d’Etat que viennent les dangers les plus sérieux pour l’intégration des minorités et la cohésion sociale. Il est fondé sur deux piliers.

"Sécuriser les musulmans"

Premièrement, la sécurisation des musulmans. Peu importe que David Cameron ait veillé à distinguer dans son discours les "bons" et les "mauvais" musulmans. Quand, dans le même discours, une appréciation générale des succès et des échecs des politiques d’intégration se trouve, de manière si cynique, mélée à des impératifs en matière de sécurité nationale et de politique anti-terroriste, il en découle que tous les musulmans sont présentés comme des "ennemis intérieurs".

Avec ce multiculturalisme motivé par des considérations sécuritaires, c’est une catégorie entière de citoyens qui se trouvent réduits à leurs origines et croyances présumées, celles là mêmes que l’on soupçonne de contredire "nos" valeurs, justifiant ainsi de la mise en place d’un régime spécial arbitraire basé sur le soupçon, la surveillance et la répression (comme le préconise la loi Terrorisme de 2006). Les causes de la radicalisation islamiste sont complexes, mais il est évident que la rancœur envers la politique étrangère des Britanniques et des Américains et la persistance de grandes inégalités de chance et de statut, contribuent à son développement.

Des services publics privatisés

Malheureusement, il est peu probable que le second pilier du multiculturalisme d’Etat de David Cameron ne réponde à ce dernier problème. L’agenda politique de la "Grande Société" qu’il défend, implique la délégation de fonctions étatiques à des écoles libres, des groupes religieux, des entreprises et des communautés locales et la substitution partielle d'initiatives privées, locales et spécifiques, aux services publics financés par l’Etat, égalitaires et pour tous.

On n’attend plus que les citoyens se mélangent, se fondent et travaillent ensemble : on les encourage plutôt à mettre en place leurs propres mini-sociétés, à cultiver leurs identités et leurs priorités particulières, qu’ils soient blancs, riches, musulmans ou évangélistes. Et l’Etat incitera, et subventionnera généreusement, de telles initiatives.

"Un multiculturalisme bien plus radical"

De manière paradoxale, ainsi, l’agenda anti-terroriste et celui de la "Grande Société", quoique de manière différente, impliquent l’attribution par l’Etat de privilèges et de charges particulières aux groupes spécifiques. Ces communautés définies par la référence à une classe, une identité ou une religion, se retrouvent séparées de la société. Ces politiques prônent un multiculturalisme bien plus radical que celui dénoncé par Cameron. C’est à l'aune de ces politiques gouvernementales que nous allons prendre la vraie mesure de la nature centrifuge et destructrice du multiculturalisme d’Etat.

 

Traduit de l'anglais par Florian Tixier




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