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Les Italiennes n’en peuvent plus

lundi, 14 février, 2011 - 15:03

Près d'un million de personnes sont descendues, dimanche, dans les rues d'Italie pour dénoncer les frasques sexuelles de Silvio Berlusconi et surtout l'image dégradée des femmes véhiculée par le Cavaliere, les journaux, la publicité et la télévision. Objectif : redonner une dignité aux italiennes. Reportage dans les rues de Rome.

Dimanche 13 février, près d’un million de personnes étaient rassemblées sur les places d’Italie pour dire "Basta à Berlusconi". Aucun signes politiques, pas de drapeaux de partis ou de syndicats, mais une atmosphère festive et des manifestants exaspérés: poussettes, grand-mères, employées, lycéennes accompagnées par leur pères, frères ou maris ont hurlé ensemble le mot d’ordre de la manifestation: "si ce n’est pas maintenant, alors quand ?"

presque autant d'hommes que de femmes

L’appel à manifester est parti sans aucune coordination politique. Lancée par les réseaux sociaux, l’information a ensuite été relayée par les emails collectifs et la presse. Contre toute attente, ce sont près d’un million de personnes qui sont venues exprimer leur ras le bol.

À Rome, 500 000 personnes étaient rassemblées Place du peuple. Si la manifestation avait pour objectif de "redonner une dignité aux Italiennes, contre la représentation indécente et répétée de la femme comme objet nu de commerce sexuel dans les journaux, à la télévision et la publicité", il y avait presque autant de femmes que d’hommes.

"Ce n’est plus une question d’hommes ou de femmes, ni de droite ou de gauche, explique Lorenna, une lycéenne qui est venue accompagnée de sa mère et de son fiancé. Mon père vote Berlusconi mais, même lui n’en peut plus. Berlusconi a dépassé toutes les bornes".

"Passe-temps pour vieux dégueulasses"

Lorenna a exactement l’âge de Ruby [une des jeune femme que Sivio Berlusconi aurait payé en échange de faveurs sexuelles]. Elle porte un autocollant où il est écrit "Ci Ruby il futuro" ("Tu nous voles notre futur") parce que, explique la lycéenne:

je refuse l’image des femmes véhiculée par Berlusconi et son entourage. Ce que je veux qu’on comprenne aujourd’hui c’est que les femmes ne sont pas juste des passe-temps pour vieux dégueulasses.

Le rassemblement avait pour consigne de n’arborer aucune couleur politique. Sous l’immense étendard rose accroché au balcon de l’esplanade du Pincio, on lit le slogan fédérateur "Vogliamo un paese che rispetti le donne, tutte" ("Nous voulons un pays qui respecte toutes les femmes"). En dessous, la place du peuple scandait, sur tous les tons, le même ras le bol: "basta, vas-t-en !"

"Chaire fraîche d’origine italienne contrôlée"

Chacun a fait ses propres pancartes, à la maison. L’ironie est au rendez-vous: sur la poussette d’une nouveau née ses parents ont accroché l’appellation "Chaire fraîche d’origine italienne contrôlée", mais on lit aussi "Mon grand père a le minimum, Berlusconi les mineures", "Au commencement était la femme", "Silvio ne paie pas les femmes, c’est nous qui les lui payons" ou encore "L’Italie appelle l’Égypte : Cléopâtre est à César, ce que Ruby est à Silvio".

Les références à l’étranger sont nombreuses. Le haut du pavé est occupé par le parallèle avec la "Momie Moubarak" qui est au centre de l'affaire de prostitution de mineure dans laquelle Silvio Berlusconi est impliqué: sa défense consiste, en effet, à soutenir qu’il croyait vraiment que la call girl Ruby, dont le passeport marocain, était la nièce de l’ex président égyptien.

Honte et émigration

Les manifestantes parlent souvent de la honte qu’elles éprouvent vis-à-vis de l’étranger et de la quasi obligation d’émigrer pour se construire un futur. Dalia, enseignante à la retraite a un de ses deux fils aux Etats-Unis :

Il a deux doctorats, mention très bien à sa maitrise d’histoire, il vit de bourses de recherche aux USA. À 35 ans, il ne peut pas revenir en Italie. Il n’a aucun futur ici.

Hommes et femmes sont clairement à égalité sur ce plan. La militante du Parti démocratique qui fait signer la pétition pour la démission de Berlusconi (4 millions de signatures enregistrées) a elle aussi un de ses enfants à l’étranger. Sa fille de 42 ans est enseignante dans une école privée "avec un de ces contrats précaires ": elle gagne 11 euros de l’heure, n’a ni congés maladies ni congé maternité. L’autre fille, ingénieure, a donc naturellement quitté le pays.

Il s’agit d’une sorte de ritournelle. "Ma fille travaille en France, là ils ont reconnu sa valeur", explique Liliana commerçante à la retraite.

Moi je suis là parce que je ne supporte plus la commercialisation du corps de la femme. Désormais, les femmes sont placées en politique pour "faire beau" ou faire vendre, nues, n’importe quoi.

Les revendications du "pays réel"

Sur le thème de la dignité féminine, les hommes qui accompagnent cette marée d’italiennes exaspérées sont très loquaces : "nous ne sommes pas tous des proxénètes", explique Luca. Son ami Giovanni, qui a accompagné sa femme, chauffeur de bus touristique, l’interrompt: "je n’en peux plus d’entendre parler seulement de ces cochonneries, ma femme gagne 1 000 euros par mois pour un travail fatiguant, nous voudrions avoir des enfants, mais c’est compliqué économiquement. C’est de cela que nous voulons parler."

Mêmes revendications pour Giovanna, employée: "on entend parler des enveloppes de 5 000 euros distribuées par Berlusconi à qui vient diner chez lui, moi je viens d’être licenciée par l’entreprise pour laquelle je travaille depuis 30 ans grâce à une loi que vient juste de voter son gouvernement ". Elle confie avec un peu de honte qu'elle gagne aujourd'hui 70 euros par semaine. Cristina, qui l’accompagne reçoit 600 euros par mois de sa retraite d’employée. Comment fait-elle ? "On n’y arrive plus justement, c’est cela le problème du pays réel."

Marchandisation de la femme

La responsabilité de Berlusconi dans cette culture de la marchandisation de la femme ? "Totale ! Complète !" Les manifestantes sont unanimes: son emprise sur les médias, la culture trash de ses télévisions ont ruiné le pays et ont inculqué une culture que les jeunes mères considèrent comme une vraie menace: "J’ai l’impression de participer à une guerre de tranchées", explique Francesca, professeure de danse. Elle a amené avec elle ses trois filles parce qu’elle ne peut plus supporter ce "modèle putassier" qu’a imposé Berlusconi.

Elle et son amie sont catastrophées : "même si on ne leur propose pas ce modèle, même si on essaie de les protéger en n’allumant pas la télé, le modèle est là, il transperce". Francesca ajoute:

je me sens acculée à me défendre contre ma propre société, et je dois lutter tous les jours contre une culture scandaleuse. Je suis danseuse? Mes filles, elles, dansent à 5 ans comme les call girls de la télévision.

Sur le podium, intellectuelles et actrices demandent un peu de silence puis vient le grand cri : "se non ora quando ?" Un groupe de musiciens, eux-aussi organisés spontanément à travers internet, jouent Dies Irae sous la direction de la soprano Anna de Martini. L'actrice Lunetta Savino harangue la foule: "La vie est politique. Une manifestation d’intellectuelles? Les intellectuelles sont la force d’un pays, c’est n’est pas une insulte".

"Elles font la guerre à qui fait l’amour"

Pour la ministre de l’éducation Mariastella Gelmini, il s’agit d’une instrumentalisation des femmes à fin politique:

Qu’elles ne viennent pas me parler de dignité, lorsqu’elles sont les premières à taxer de prostituées quiconque entre chez le Président du conseil. Il s’agit seulement d’héroïnes snobs de gauche.

Francesco Storace, secrétaire National de "la Droite" ajoute que "les femmes qui manifestent sur les places sont les filles de celles qui, en 68, invitaient à faire l’amour pas la guerre. Aujourd’hui, elles font la guerre à qui fait l’amour."

Le Parti démocratique s’est montré, au contraire, très satisfait. Romano Prodi, ex-président du Conseil ne cache pas son enthousiasme: "j’ai assisté à Milan à quelque chose d’extraordinaire, la manifestation d’une exigence de dignité et de sérénité. Pas seulement de la part des femmes mais aussi d’hommes qui demandent simplement une Italie plus propre. Je crois que les femmes aujourd’hui ont amorcé le grand réveil de l’Italie."

Du podium, Francesca Izzo, la professeur universitaire qui a lancé l’initiative, clôt cette journée en invitant à continuer:

on ne va pas retourner en arrière après cette journée, le prochain rendez-vous est pour le 8 mars, et ensuite, ensemble, nous nous engageons à construire les États généraux des femmes italiennes, ouvertes aussi aux hommes pour faire entendre notre voix, à nouveau.




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