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Watcha Clan secoue les frontières

Le groupe marseillais Watcha Clan (Matt, Clem, Nassim, Karine) / Stef Durel

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05.03.2011 | 08:58

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Après trois ans de tournée dans 25 pays, les Watcha Clan reviennent sur les ondes avec "Radio Babel". Un album nourri d’énergies captées de la Serbie à l’Algérie en passant par l’Allemagne, le Portugal ou les Etats-Unis. Rencontre avec des artistes passe-murailles.

Dans quel esprit avez-vous conçu ce nouvel album ?

Clem : Cette tournée a été l’occasion de nombreuses rencontres, qui nous ont beaucoup apporté. Artistiquement, on conserve notre univers électro-world, chanté en plusieurs langues. Notre précédent album explorait la notion de nomadisme, via les racines balkano-séfarades de Karine (la voix du groupe). Radio Babel aborde plus frontalement la question des murs, concrets ou abstraits. Son titre renvoie au pluralisme des idiomes et des cultures. Dans l’histoire de l’humanité, Babel est perçu comme un événement négatif, une punition divine infligée aux hommes pour avoir voulu monter trop haut, et faire en sorte qu’ils ne se comprennent plus. Nous, on dit que c’est de là qu’est née la richesse de la diversité culturelle – et qu’il est toujours possible de se comprendre !

L’album est accompagné d’un "docu clip" sur le mur qui sépare le Mexique de la Californie…

Clem : Ce film a été réalisé par des amis cinéastes. On a vu des rushs, on a eu envie d’en faire quelque chose. Mais des murs, il en existe bien d’autres, entre Israël et la Palestine, entre l’Algérie et le Maroc… voire entre l’Algérie et la France, via les problèmes de visas qui rendent la Méditerranée infranchissable.

Musicalement, cet album sonne moins électro que le précédent, non ?

Clem : Disons que l’électro a changé de place. Notre projet musical reste basé sur le sampling, les machines ; même s’il sonne très live, tout est composé par ordinateur. Mais sur Radio Babel, le son est mis davantage au service de la voix de Karine, son propos, ses émotions. La production de l’album est aussi plus travaillée, plus homogène.

Certains publics, dans certains pays, vous ont-ils surpris ?

Clem : La mayonnaise a pris partout ! Se produire en Biélorussie, une des dernières dictatures communistes avec la Corée du Nord, a été une expérience mémorable : on y a joué avec le Philarmonique de Minsk, devant un parterre "d’huiles", et des jeunes au-dessus qui avaient à peine le droit de bouger. Au moment du rappel, les gens se sont levés pour applaudir, on en a profité pour refaire un morceau ; du coup, comme ils étaient debout, ils se sont mis à danser dans les allées !

Nassim : On a aussi été bluffé par la jeunesse turque. Moi qui suis d’Oran, c’est la première fois que je mettais les pieds dans un pays où se côtoient mosquées et vie nocturne à l’européenne. Rien à voir avec les bars algériens, où les filles viennent pour travailler, les gars pour se saouler ! La modernité d’Istanbul, son énergie entre Orient et Occident, nous ont beaucoup inspirés.

Et les Américains ?

Clem : Leur enthousiasme est indéniable.  Il peut avoir des côtés relous, too much, mais c’est aussi très agréable ! Face à des Français dont ils ne comprennent pas les paroles, ils ne sont pas suspicieux, au contraire : ils prennent le temps de t’écouter, sont curieux de découvrir ce que tu fais.

Quel regard ces trois ans de tournée vous donne-t-il sur l’Europe ?

Clem : Il se passe plein de choses en Allemagne, où le public et les médias nous suivent depuis Diaspora Hi Fi, de même qu’en République Tchèque, en Autriche, en Serbie, en Hongrie, en Slovaquie. Au Portugal aussi, ou des groupes comme Terracotta exploitent leur côté world music de façon très particulière. En France, en revanche, notre démarche est moins bien comprise, moins bien accueillie. Peut-être parce qu’on sort des formats… On n’y sent pas l’enthousiasme des autres pays pour le mouvement électro-world. En Allemagne, en Autriche, en Hollande, en Espagne, il existe un réseau très organisé de DJ, qui s’envoient des sons, des albums, s’invitent mutuellement. Leurs remixes font vivre la musique populaire dans les clubs et auprès d’une nouvelle génération.

Et au Maghreb ?

Nassim : On y trouve la même énergie créatrice, la même capacité à mixer héritage populaire et rythmes actuels, mais elles peinent à s’exporter, faute de soutiens. Au Maroc, il existe beaucoup de groupes, des festivals dynamiques comme le Boulevard des Jeunes Musiciens à Casablanca. En Algérie, la pseudo-censure reste plombante. Oran dispose d’une quinzaine de salles, de MJC, mais aucune n’est vraiment opérationnelle. Faute de structures pour les promouvoir, les artistes font tout par eux-mêmes, sans rien attendre du système : ils se prennent en charge, travaillent à côté, produisent seuls leurs clips, leurs albums, les diffusent sur le Net. Mais quand il s’agit de faire des tournées ou de vivre de leur musique, c’est plus compliqué.

Clem : On a essayé d’en inviter certains pour quelques dates de concert en France avec nous, mais on s’est heurté à la difficulté d‘obtenir des visas. Et après, on nous parle de coopération culturelle euro-méditerranéenne ! Les jeunes Algériens ont envie de sortir de chez eux pour voir ce qui se passe ailleurs, pas forcément de rester ici ; très présomptueux de penser ça ! Laissons-les s’exporter, comme nous on a la chance de pouvoir aller jouer chez eux.

La maison, pour vous aujourd’hui, c’est où ?

Clem : Marseille reste notre port d’attache, Radio Babel y est entièrement né, bien qu’on regrette la gentrification de certains quartiers impulsée par les projets "Euro-méditerranée" et "Marseille 2013, capitale européenne de la culture". La cité phocéenne reste une ville métissée, mais elle perd peu à peu son rôle de cœur populaire de la Méditerranée ; elle n’est plus un port d’échange, elle devient un centre de business.

Cette gentrification a-t-elle un impact sur la vie artistique, comme elle en a eu un à Barcelone ? (chasse aux musiciens de rue, fermeture de bars musicaux…)

Clem : Marseille a toujours manqué de structures artistiques, ce qui n’a jamais empêché ses musiciens de faire leurs trucs. "Marseille 2013" crée un appel d’air financier, beaucoup de gens essaient de monter des projets, ça peut amener une dynamique. Côté scènes, ils en construisent de très grosses, pour des spectacles à gros budgets, mais les cafés concerts et les petites salles de quartier ont de plus en plus de mal à survivre.

Les chansons de Radio Babel qui vous touchent le plus ?

Clem : D’abord Im Nin’Alu. Ce texte hébreu du dix-septième siècle est devenu un tube dance oriental dans les années 80 grâce à la chanteuse israélienne Ofra Haza – preuve déjà qu’une chanson peut franchir les frontières. Il a ensuite été samplé version électro par le groupe britannique Cold Cut. On a décidé de le remixer à la sauce hip hop / Balkans ; résultat selon moi très réussi ! J’aime aussi beaucoup Il était une fois dans l’Est, basé sur un grand standard de la culture juive que Karine chante en hommage à sa mère, dont les origines se perdent du côté de la Lituanie. Une sorte d’Ennio Morricone débarquant dans les pays baltes ! Cette version est magnifique parce que très fragile, porteuse d’une émotion qui me bouleverse.

Nassim : Moi je suis très attaché à Viens viens, pour la rencontre avec Maurice Médioni. Ce pionnier de la musique algérienne des années 50 (pianiste de Lili Boniche, Reinette l'Oranaise et autres) est venu jouer du clavier sur le morceau. Avoir à nos côtés ce vieux bonhomme plein de vie est un moyen de rendre hommage à nos parents, à cette époque où tous les peuples d’Algérie, arabes, juifs, français, se retrouvaient dans les cabarets pour mélanger leurs musiques, expérimenter la fusion du rock, du violon, du bal musette et de la darbouka ! De ce joyeux brassage est né par exemple le raï. Aujourd’hui, les cabarets ont perdu cette ambiance, ce rôle de connexion. Les musiciens algériens créent chez eux, dans leur coin… La chanson fait aussi un clin d’œil au producteur des clips et émissions de variété de l’époque, qui a ensuite subi l’intégrisme et la censure.

Vous écouter parler de votre musique, c’est déjà un voyage !

Nassim : Parce qu’on la vit comme ça ! Clem compose, Karine apporte les textes, les thèmes, intervient sur les mélodies. Moi j’arrive, j’embarque dans leur monde, on continue la route ensemble. On prend un élément par ci, on l’intègre par là…

Qu’attendez-vous de votre public, en Europe et ailleurs ?

Clem : De continuer à être intergénérationnel. De l’Afrique du Nord aux Etats-Unis, c’est toujours une richesse.  Il y a quelques jours à Marseille, un monsieur de soixante ans a fait un slam dans le public, soutenu par des jeunes de vingt piges qui ne connaissent pas nos vieux albums ! En faisant le pont entre les cultures, entre les musiques traditionnelles et électro, Watcha Clan crée aussi des liens entre les générations.


Radio Babel, Watcha Clan, Piranha Music

En concert à Paris le jeudi 10 mars 2011, puis en tournée en France, Angleterre, Autriche, Hongrie, Allemagne. Toutes les dates : www.watchaclan.com
 





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