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Au Portugal, une marée humaine contre la crise

Marie-Line Darcy

-A +A
14.03.2011 | 18:30

Par  

Certains parlent d’une "révolution de jasmin" contre la dictature de la précarité. Ils étaient samedi 300.000 manifestants dans les rues portugaises pour crier leur ras-le-bol de la crise, du chômage et de l’absence totale de perspective pour une jeune génération sacrifiée.

On en attendait 60 000. Mais ce sont au moins 300 000 manifestants qui ont répondu à l’appel au rassemblement de la "Geração à Rasca", la génération de la dèche, samedi 12 mars. Lisbonne la capitale et Porto la seconde ville du pays ont semblé trop petites pour contenir ce formidable élan de protestation et de solidarité. Convoqué par les jeunes et pour les jeunes, le rassemblement a rameuté bien au-delà des moins de 35 ans. Les slogans étaient clairs: du travail, des conditions de vie décentes, et vite !

Je n’ai jamais vu Lisbonne comme ça, c’est formidable cette solidarité. C’est une question de droit de l’homme !"

La jeune femme qui tient ces propos est calme et déterminée. Claudia a choisi de venir en famille soutenir "les précaires et les chômeurs" et c’est avec son mari et ses deux fillettes qu’elle accompagne l’énorme cortège.

Deux kilomètres en trois heures

Il a fallu trois heures pour descendre l’emblématique avenue de la Liberté, en plein cœur de Lisbonne. L’artère principale de près de 2 kilomètres et ses contre-allées ont été vite submergées par un flot dense de "manifestants", débutants ou confirmés. Les organisateurs avaient misé sur les 60.000 personnes qui avaient fait part de leur intention de participer sur facebook.

La surprise fut totale face à une véritable marée humaine, hétéroclite, à la fois joyeuse et grave, jeunes et moins jeunes bras-dessus-dessous. Les pancartes bricolées trahissaient le caractère non encadré du cortège mais leurs slogans humoristiques et ironiques compensaient largement l’à-peu-près du défilé. Sur fond de tambours, de cornemuses, de musette et de chants révolutionnaires la cortège tenait  à la fois du carnaval et de la flashmob géante.

Pacifique, indépendant et laïque, le mouvement a fédéré les gens de manière spontanée, échappant à toute démarche partisane. Mais les « revendications » ne laissaient aucun doute quant au ras-le-bol qui a débordé dans les villes portugaises. "Du pain, du travai", "la santé et l’éducation", "la précarité tue", "la précarité n’a pas d’âge" ponctuaient le cri de ralliement: "Laissez passer, laissez passer, c’est la mouise, mais on est dans la rue  pour lutter".

 Le "no future" d’une génération sacrifiée

Notre point commun avec la révolution du jasmin des pays arabes c’est facebook et internet. Car ici nous n’avons pas de barricades contre une dictature. Mais nous sommes la génération du téléphone portable et des réseaux sociaux. Il y a cinq ans, tout ceci aurait été impossible"

explique João Pacheco, un journaliste de 30 ans qui a longtemps connu la précarité.

Le mouvement "Geração à Rasca", est effectivement né sur le réseau facebook, à l’initiative de quatre jeunes gens qui ont voulu mobiliser leurs semblables. La genèse du mouvement se trouve dans une chanson interprétée par le groupe Deolinda qui remet au goût du jour la chanson engagée. "Que parva eu sou" ("quelle idiote je suis") interprétée lors de la présentation du dernier album du groupe a provoqué une prise de conscience.

La chanson raconte avec ironie la naïveté d’une jeune fille qui a étudié, croyant décrocher la lune, et qui se dit bien contente d’avoir obtenu un stage non rémunéré et qui ne s’en sort que grâce à l’aide de ses parents. La naïve finit par se rebeller. L’identification est alors totale, youtube et facebook font le reste.

Des lendemains qui chantent?

Au Portugal face à un système qui semble s’être effondré sur lui-même, certains évoquent la question des droits de l’homme, évoquant un état de survie plutôt que de vie. Aujourd’hui, les jeunes  de moins de 35 ans représentent la moitié des 600 000 demandeurs d’emplois que compte le pays confronté à un chômage "historique", qui atteint 11 % de la population active. Ces jeunes constituent aussi la génération la mieux formée et la mieux qualifiée de toute l’histoire du Portugal.

Mais le marché n’est plus capable d’absorber ces jeunes diplômés. Lorsque par chance ils obtiennent un travail, celui-ci est précaire et non déclaré, ce qui ne laisse pas la possibilité de cotiser à la sécurité sociale et de se lancer dans la vie. A court terme c’est la santé de ces jeunes qui est menacée et, à plus long terme, le système social qui ne pourra pas leur garantir une  retraite décente. La Génération des 500 euros - le salaire minimum portugais- n’a pas d’avenir, mais elle ne veut plus se taire.

Et maintenant?

Comme tous les mouvements spontanés, la protestation "Geração à Rasca" est un mouvement ponctuel. Mais ensuite ? se sont demandé beaucoup de participants à la journée du 12 mars, heureux de s’être vus si nombreux, portés par l’enthousiasme de la réussite de cette marche pacifique. Les organisateurs ont décidé de supprimer la page facebook « Geração à Rasca », pour créer un forum de réflexion destiné à élaborer des propositions afin de sortir les jeunes de la situation désespérée dans laquelle ils se trouvent. La volonté de continuer est réelle, le sentiment de ras-le-bol ne s’est pas évanoui sur les pavés de l’avenue de la Liberté. La jeunesse n’a pas l’intention de se faire oublier de si tôt.





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