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Pourquoi l'Allemagne s'isole sur la Libye ?

Markus Schreiber / AP /SIPA

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18.03.2011 | 16:50

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Immédiatement suivie d’une déclaration d’armistice en Libye, l’intervention militaire votée le 18 mars par une résolution l’ONU fait l’unanimité dans toute l’Europe. Toute l’Europe? Non, car l'Allemagne est réfractaire aux politiques d’interventions militaires communes en Europe… Et elle s’est prononcé contre l’intervention militaire en Libye et la zone d’exclusion aérienne.

Vue d’Allemagne, l’intervention militaire en Libye et la zone d’exclusion aérienne sont loin d’aller de soi. Alors que même la Chine et la Russie n’ont pas utilisé leur véto, l’Allemagne a quant à elle réaffirmé son scepticisme sur l’envoi de troupes à l’étranger. Une position singulière en Europe, sur fond de débat sur l’avenir de la Bundeswehr.

L’armée allemande, fondée en 1955 dans un contexte profondément antimilitariste, a en effet un mandat très restrictif, inscrit dans la loi fondamentale: défendre le territoire allemand contre les agressions extérieures. Toute intervention qui s’écarte de ce mandat suscite de nombreuses vagues de protestations.

En passe d’être transformée en armée de métier, sous l’impulsion du ministre de la Défense démissionnaire Karl-Theodor zu Guttenberg, la Bundeswehr est encore loin d’être considérée comme un simple outil de politique étrangère. A la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (Société allemande pour la politique étrangère), le professeur Heinig Riecke, spécialiste des questions de défense, et Annette Kaiser, responsable de communication, répondent à nos questions.

Pourquoi cette spécificité de la réaction allemande ?

Annette Kaiser : En Allemagne, la Seconde Guerre mondiale a laissé des traces indélébiles. Près de 88% des Allemands s’opposent à une intervention militaire en Libye. Que ce soit à gauche ou parmi les conservateurs, les Allemands sont résolument contre la guerre. Quand l’Allemagne, avec le gouvernement Rot-Grün est intervenue au Kosovo en 95, elle a dû faire face à une immense opposition parmi la population, toutes tendances politiques confondues. L’idée d’une intervention militaire est donc à manier avec précaution ici.  

Pour nous, il est toujours impossible d’évaluer véritablement les risques d’une intervention militaire. En Irak, la mise en place en place d’une zone d’exclusion aérienne pour protéger les populations kurdes s’est soldée par un fiasco. On ne peut jamais être certain de ne pas déclencher une guerre civile.

Heinig Riecke : Pour moi, un facteur explicatif est aussi le flou du terme employé : "zone d’exclusion aérienne"... Il ne faut pas oublier que l’intervention européenne s’est aussi fixé des objectifs concrets pour stopper Kadhafi, dont la libération de certaines villes : des bombardements ne sont donc pas exclure… A partir de là, tout est possible en termes de réaction en chaine. Pour nous, l’exemple de l’Afghanistan fonctionne comme un repoussoir : on était parti pour une guerre rapide, et aujourd’hui, on se retrouve dans un conflit mondial, avec un accompagnement militaire des réformes… Et un bourbier dont plus personne ne sait comment s’extraire.

Y a-t-il une indifférence de l’Allemagne aux violences de Kadhafi contre son peuple ?

Annette Kaiser : Vue d’Allemagne, la Libye est une terre lointaine. Depuis que la crise libyenne fait la Une des médias, nous sommes désespérément à la recherche d’experts de la Libye : sur tout le territoire allemand, on en compte qu deux!

Heinig Riecke : Kadhafi est un dictateur malfaisant et les Etats européens se sont montrés bien trop indulgents avec lui, en lui déroulant un tapis rouge simplement parce qu’il a accepté d’interrompre son programme nucléaire. En Allemagne, le débat public n’évoque pas assez les intérêts allemands en Libye. 8,5% du pétrole allemand provient de Libye. Ce n’est pas rien. Et au milieu de toutes ses atrocités, Kadhafi a tout de même réussi à contenir la montée de l’islamisme dans son pays. Personne ne sait quelle sera la position de ceux qui prendront sa suite sur ce sujet.

Annette Kaiser : On se pose aussi des questions sur la véritable raison de l’intervention en Libye. A-t-elle vraiment lieu au nom des droits de l’Homme ? Dans ce cas, pourquoi choisir la Libye ? Et pas la Côte d’Ivoire ? Le Zimbabwe ? Où doit-on commencer par attaquer ? Il est de notoriété publique que les Etats ne mettent en branle leur puissance militaire que quand leurs intérêts directs sont en jeu… Ce n’est pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre…

Comment analysez-vous la position française ?

Annette Kaiser : Depuis l’Allemagne, nous estimons que Sarkozy règle aussi des problèmes de politique intérieure avec la crise libyenne. Son taux de popularité catastrophique dans les sondages, le jeu trouble de la France lors des révolutions tunisienne et égyptienne… La Libye, c’est aussi une belle occasion d’apparaître comme un défenseur des droits de l’Homme.

De la même façon, les hommes politiques allemands marquent des points en se prononçant contre la guerre. Pour l’instant, Guido Westerwelle (FDP), notre ministre des Affaires étrangères n’avait pas encore vraiment donné de couleur à son ministère… Elle se profile sur la crise libyenne, sur un sujet transversal gauche-droite, le refus de l’intervention militaire.

Que pensez-vous de l’Armistice déclarée suite à l’annonce d’une intervention militaire coordonnée ?

Heinig Riecke : Peut être aura-t-il suffit de montrer les dents ? Je ne crois pas encore vraiment à la mise en place d’un véritable armistice en Libye. Peut être Mouammar Kadhafi a-t-il simplement changé de stratégie et s’apprête à enliser le débat en ouvrant de longues et vaines négociations avec l’opposition : une guerre de positions en quelque sorte. Même si la menace d’une intervention devait se montrer efficace, je ne pense pas que l’Allemagne soit prête à voir dans la Bundeswehr une armée comme une autre. Du moins pas tout de suite.


 

La presse dénonce la "lâcheté" de son gouvernement

 

La presse allemande serait-elle plus interventionniste que les citoyens et que le gouvernement ? En décidant de s’abstenir lors du vote par le conseil de sécurité de l’ONU de la résolution contre le dirigeant libyen, l’Allemagne est accusée de "poule mouillée" par le quotidien conservateur Die Welt : "Cette décision n’a pas été facile à prendre, a dit le ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle. Mais cette position est et reste fausse et ternit l’image de l’Allemagne", souligne le site du quotidien.

L’hebdomadaire de centre gauche Die Zeit dénonce quant à lui sur son site une position "lâche". Le comportement du gouvernement s’explique par des "considérations de politique intérieure", mettant en avant le risque que courait Berlin a accepter d’aller à l’encontre de la majorité de la population avant trois élections régionales. "Mais en aucun cas, cela peut être un motif pour pratiquer une politique étrangère irresponsable."

"Honteux, honteux"

Comme la plupart des journaux, Der Spiegel On line rappelle que par son abstention, Berlin s’est retrouvé sur la même ligne que la Russie et la Chine, "un incroyable trio" composé "d’un Etat de droit démocratique, comme l’Allemagne qui défend les droits de l’homme" qui se retrouve aux côtés "d’une dictature communiste  et d’un pays sur lequel pèsent de nombreux doutes en matière de liberté." Et le Spiegel d’enfoncer le clou : "pendant que la France et la Grande-Bretagne se préparent à des actions militaires, Kadhafi loue la position allemande. Honteux, honteux."

Le quotidien Süddeutsche Zeitung s’en prend sur son site, à "l’entêtement" de l’Allemagne. "Contre les despotes, il ne peut pas y avoir d’entêtement". Rappelant les propos de Guido Westerwelle qui a expliqué que l’Allemagne ne pouvait pas se battre dans tous les pays où il y a le feu (du Soudan, à la Côte d’Ivoire), le quotidien estime que la Libye, "un état voisin de l’Union européenne" constitue un cas à part : "Ce pays qui a d’importantes réserves de pétrole et de gaz occupe également une position stratégique. Il semble que cela soit égal au ministre des Affaires étrangères. "



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