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Taxi-driver entre les murs de Belfast

vendredi, 25 mars, 2011 - 11:56

Pendant le conflit qui a opposé les protestants  et les catholiques, les "Black taxis", souvent en première ligne, étaient le seul moyen de transport des habitants de Belfast-Ouest. Aujourd'hui, nombre de chauffeurs se sont reconvertis en guides touristiques. Visite d'un Belfast historique, mais avant tout politique, avec Seamus au volant.

Tous les jours depuis plus de dix ans, Seamus sillonne les quartiers de Belfast. Enfant de Belfast, il est né et a été élevé dans l’un des quartiers catholiques de la ville à quelques encablures du Peace Wall qui les sépare encore aujourd'hui du principal quartier protestant de Shankill.

Seamus conduit un taxi. Pas n'importe lequel: un "Black taxi". Ils sont apparus au début de la guerre, quand le gouvernement britannique a décidé de suspendre le service de bus qui desservait les enclaves catholiques.

Les habitants se sont organisés, ils ont acheté de vieux taxis pour se déplacer. Aujourd'hui encore, les taxis noirs restent le principal moyen de transport préféré des habitants de Belfast-Ouest.

Les conducteurs s’improvisent guides touristiques

L'histoire "compliquée" de Belfast, Seamus la connaît par coeur. Forcément. Il la raconte plusieurs fois par jour aux touristes venus visiter la capitale de l'Irlande du Nord. Les chauffeurs de Black taxis sont souvent d'anciens membres de l’IRA (Irish Republican Army), d'anciens prisonniers politiques qui trouvent là une des seules embauches possibles dans une partie de la ville où le taux de chômage avoisinait il y a quelques années encore les 50%.

Seamus est-il un ancien "résistant" à l'"occupation anglaise"? Il ne le confirme pas. Mais, dans le cimetière de Miltdown, où sont enterrés nombre de volontaires de cette armée républicaine, il fait un signe de croix devant certaines tombes, sans en dire plus.

Des murs chargés d'histoire

C'est en grande partie au travers des "murals", ces peintures symboliques et revendicatives qui ornent les murs des quartiers, qu'il explique l'histoire de sa ville, où se sont affrontés à partir de 1966 les loyalistes, protestants fidèles à la Grande-Bretagne, et les républicains, catholiques partisans d'une Irlande Unie.

La plupart de ces "murals" ont été peints dans les années 1960-70. Mais il y en a de nouveaux tous les mois. Un mur-hommage à un protestant, commandant de la brigade de West Belfast, surnommé Topgun en référence au nombre de catholiques qu'il a tué, a été effacé par la mairie. Une semaine après, le "mural" était repeint" [voir cette vidéo].

La paix, ou presque

Depuis le 6 février 2010, l’Armée irlandaise de libération nationale a déposé les armes, quelques jours après la conclusion d’un accord entre les partis catholiques et protestants, marquant l’application complète du processus de paix. Mais quelques actes de violence viennent encore troubler la paix relative, acquise avec l'accord du "Good Friday", en 2005. Et Seamus reste prudent: il ne s'exprime pas avec la même liberté en fonction du quartier où il se trouve.

Je pense que si elle pouvait, la Grande-Bretagne laisserait tomber l'Irlande du Nord, ça leur apporte plus de problèmes que de gains… Mais ils ne peuvent pas se permettre d'abandonner la communauté protestante. Enfin, ça je vous en parlerai plus de l'autre côté du mur".

Aujourd’hui encore, les black-taxis sont parfois pris pour cible dans les quartiers protestants. Des jets de pierres le plus souvent, des tirs à balles réelles parfois.

"Je vous en parlerai de l'autre côté du mur"

Leur plaque d'immatriculation les trahit et certains n’hésitent pas à la changer à chaque fois qu’ils passent "de l’autre côté". Arrivé dans la partie catholique, notre chauffeur de taxi parle plus librement et se laisse même aller à quelques confidences.

Nous étions souvent en tête de cortège lors des marches avant les enterrements des volontaires de l'IRA (Irish Republican Army) ou des catholiques tués par l'armée. Cela faisait de nous une cible privilégiée pour certains loyalistes: huit chauffeurs de black-taxis ont été tués au cours des conflits".

Comme ils n’ont jamais cessé leur activité, continuant leur travail jusque dans les heures les plus sombres des troubles, les Black taxis sont devenus des symboles du mouvement républicain.

Portraits de "martyrs"

Devant l'International Wall, un autre mur couvert de peintures hommages aux catholiques "martyrs" et aux luttes d’autres peuples partout dans le monde, c'est avec le sourire, et non sans fierté, que Seamus montre le mural consacré aux black-taxis. Dans chaque quartier catholique, il existe un mémorial.

A Ballymurphy, Seamus nous montre un portrait particulièrement important pour lui: celui de la femme d'un conducteur de Black-Taxis, tuée par des soldats britanniques qui visaient son mari. A Belfast, beaucoup d’habitants connaissaient une personne qui a perdu la vie pendant des actions de l'IRA, ou un civil pris pour cible par l'armée britannique ou les brigades protestantes.

Optimisme mesuré

Pourtant même dans les temps les plus meurtriers du conflit, Seamus n'a jamais quitté Belfast. "C'est chez moi ici. C'est là où vivent mes enfants, mes petits enfants et même mes arrière-petits enfants maintenant. Nous n'avons jamais songé à partir."

Aujourd'hui, malgré les séparations qui subsistent entre les communautés, la paix est préservée. Pour notre chauffeur de taxi/guide touristique, l'espoir subsiste d'être un jour rattaché à la République d'Irlande, même si celui-ci s'estompe avec les années.

Gerry Adams [président du Sinn Feìn, parti républicain et catholique en Irlande du Nord, et en république d'Irlande, âgé de 62 ans, ndrl] a dit un jour qu'il était sûr que l'Irlande serait unie de son vivant. J'espère que je le serai encore aussi".

C'est d'ailleurs devant le siège de ce parti que se termine la visite. La plupart des compagnies de taxis qui font visiter la ville sont catholiques. Une seulement est ouvertement loyaliste. Deux tours de taxis dans Belfast peuvent révéler deux histoires différentes.

Crédits photos : FRILET/ SIPA et Ron Sachs/NEWCOM/COM




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