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L’histoire aux fourneaux

vendredi, 1 avril, 2011 - 10:02

Les conflits européens du XXème siècle ont été rythmés par les repas des soldats. Ils étaient cuisinés, au prix de mille risques, par des hommes et des femmes auxquels le réalisateur slovaque Peter Kerekes a voulu rendre hommage. De passage à Bruxelles, il nous a parlé de son surprenant documentaire Cooking History.

Goulasch roumain, blintchiki russes, coq au vin français, pain allemand ou anti-nazi (cette dernière version prévoit un saupoudrage d’arsenic): voilà quelques-uns des plats dont le documentaire Cooking History présente auteurs et recettes. Des mets spéciaux, sans lesquels l’histoire de l’Europe au XXème siècle aurait peut-être été différente.

Après tout, remarque l’un des incroyables personnages interviewés par le réalisateur slovaque Peter Kerekes, si les cuisiniers des armées arrêtaient de cuisiner, il n’y aurait plus de guerres.

Autre grande vérité: les soldats qui mangent bien combattent mieux. Et la dernière, livrée par un cuisinier allemand qui a survécu, lui seul, au naufrage d’un sous-marin dans la Mer du Nord: il n’y a pas de recette contre la peur, chacun doit trouver celle qui lui convient.

Sorti en 2009, Cooking History était l’un des films proposés dans le cadre du festival The Best of Visegrad, organisé à Bruxelles pour fêter les 20 ans du groupe de Visegrad (un groupe de coopération régionale qui réunit Pologne, Hongrie, République Tchèque et Slovaquie). Kerekes était parmi les réalisateurs présents à l’occasion. Entre deux rendez-vous, ce cinéaste au regard rieur, passionné d’histoire et de cuisine, a bien voulu répondre à quelques questions.

Comment l’idée de tourner un documentaire sur les cuisiniers des armées vous est-elle venue ?

Je vais vous donner une réponse un peu longue, mais qui permet de comprendre comment naissent mes projets. Il y a dans le centre Sarajevo un très beau mausolée du XVIIème siècle, qui accueille les dépouilles de sept frères assassinés. Si on veut connaître l’avenir, on dépose une pièce sur chacune des sept tombes, tout en se concentrant sur une question bien précise. Puis on sort, on fait le tour de l’édifice, et la première phrase que l’on entend sera la réponse. Voilà, c’est ainsi que je réalise mes documentaires.

Je suis très pris par un thème, par une question, et j’essaye de trouver la réponse autour de moi, en me promenant dans ma ville natale ou ailleurs. Je ne suis pas assez intelligent pour trouver les réponses tout seul, sinon je ferais des films de fiction. Dans le cas de Cooking History, il y a quelques années je m’interrogeais sur le rôle que le commun des mortels peut jouer dans l’Histoire. Et puis un jour, pendant que je cuisinais avec mon père, l’idée m’est venue…

Vous avez interviewé 106 cuisiniers, mais une dizaine à peine a été retenue pour le documentaire. Quels ont été les critères de votre sélection ?

Je me suis dit: puisque tu veux faire une sorte de programme de cuisine, il faut qu’il y ait des recettes. Ces recettes ont évidemment un côté philosophique: ce sont des recettes de vie, ou plutôt de survie. Chaque cuisinier, à travers son plat et son histoire, exprime une certaine approche à la vie, et j’ai choisi les approches les plus différentes entre elles.

Avez-vous trouvé des traits communs à ces personnes aux histoires si différentes ?

Les cuisiniers ont toujours couru beaucoup de risques en guerre. Ceux qui ont participé à la guerre du Kosovo m’ont raconté qu’ils étaient particulièrement exposés à cause des missiles à guidage infrarouge, qui visent les sources de chaleur. Or la cuisine était souvent le lieu le plus chauffé. Du coup les cuisiniers étaient obligés de se tenir un kilomètre à l’écart des troupes. C’était eux les vrais héros du conflit.

Cooking History a été loué pour son style très particulier, qui entremêle le témoignage historique à une veine d’humour surréaliste. Quels sont les cinéastes qui vous ont le plus marqué ?

Les films documentaires tchèques ont été fondamentaux pour moi. Je pense notamment a des réalisateurs comme Jan Gogola et Filip Reminda, dont les documentaires obligent le spectateur à réfléchir. Ils ne se limitent pas à trouver une histoire poignante, ils ne cherchent pas l’émotion facile. Ils se basent sur le sourire, un sourire qui n’est jamais aux dépens des autres mais qui est partagé avec les autres, et qui doit servir à susciter une réflexion. C’est tout le contraire des documentaires "engagés", qui à mon avis ressemblent à des rues sans issue.

Voyez-vous un dénominateur commun entre les films produits dans les quatre pays du groupe de Visegrad ou, plus généralement, dans les pays de l’ex-Union Soviétique?

Les réalisateurs de ces pays sont souvent très relativistes, car ils ont un mauvais souvenir du concept de vérité unique. Bien entendu, il y a aussi des films à thèse, comme dans le reste du monde. Mais les meilleurs films de cette région sont ceux qui gardent une certaine distance du sujet. Ce n’est pas par cynisme, mais parce qu’ils sont animés par un humour très semblable à l’humour juif.

Le groupe de Visegrad réunit des pays dont les rapports ont pourtant connu des périodes très tendues. Je pense notamment à votre précédent premier ministre, Robert Fico, et à ses positions nationalistes à l’encontre de la minorité hongroise en Slovaquie. Depuis juillet 2010 le gouvernement est dirigé par Iveta Radičová. Comment la situation a-t-elle évolué?

L’actuel gouvernement essaye de limiter les affrontements directs avec la Hongrie, et c’est admirable, parce qu’il est toujours très pratique d’avoir un ennemi à accuser, cela détourne l’attention d’autres problèmes. Ce qui m’inquiète, aujourd’hui, c’est l’attitude de la Hongrie. Je suis moi-même d’origine hongroise: à un certain moment, les frontières ont bougé, ma grand-mère est restée où elle était, et voilà, notre famille s’est retrouvée en Slovaquie.

Ma langue maternelle est le hongrois, mais j’ai inévitablement une certaine distance par rapport à la Hongrie. Et je remarque que leur gouvernement tient aujourd’hui les mêmes discours que nous tenions il y a quelques années. C’est une situation dangereuse, mais je suis rassuré par les efforts de la Slovaquie. Qui sait, notre attitude a peut-être changé parce que, pour la première fois dans l’histoire, nous avons une femme à la tête du gouvernement.




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