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Les Belges de concert contre les prisons pour « sans papiers »

mardi, 10 mai, 2011 - 11:21

En Belgique, les immigrés illégaux sont détenus dans des centres fermés dans des conditions carcérales souvent inhumaines. En février, le centre de rétention administrative "127 bis" de Steenokkerzeel, non loin de Bruxelles, avait été le théâtre d’une révolte de ses détenus. Un concert de soutien vient d'être organisé devant cette prison pour "sans papiers".

Sur les champs émeraude, un soleil presque aveuglant. Il fait exceptionnellement beau, samedi 7 mai, quand les premières notes du Steenrock 2011 résonnent à Steenokkerzeel. Amassées devant la scène du concert, 500 personnes se sont rassemblées sur le terrain, à une dizaine de kilomètres au nord-est de Bruxelles.

Sans la silhouette sombre de trois bâtiments, l'atmosphère aurait été bucolique: le "127 bis", entouré de grilles et de barbelés, où les détenus se sont révoltés en février dernier ; un peu plus loin, l'aéroport, qui accueille le centre Inad, réservé aux personnes "inadmissibles", c’est-à-dire refoulées à la frontière; et le futur centre "127 ter", en cours de construction. Ce dernier devrait ouvrir en juin 2011 servira à remplacer l’Inad et le "127 bis", le plus ancien des centres fermés en Belgique.

Concert au pied des barbelés

C’est pour protester contre l'existence de ces "centres fermés" en Belgique que les associations Bruxelles laïque (BL) et la Coordination contre les rafles et les expulsions et pour la régularisation (Crer) ont monté l’estrade pour la seconde année, de l’autre côté de la route qui longe le centre.

Sur scène ou au pied des barbelés, les nombreux artistes à l’affiche se succèdent. Pendant quelques heures, les alentours habituellement désolés du "127 bis" retentissent de rythmes reggae, folk, ska, électroniques et hip-hop, ainsi que de la voix puissante du poète d’origine camerounaise Jah Mae Kân. A l’heure où le groupe reggae Jupiter & Ma Shi Faï joue à son tour, enfants et adultes se pressent pour témoigner leur solidarité aux détenus sortis pour la promenade quotidienne.

De l'autre côté des grilles, clame plat. Le Crer s'étonne de "l'absence de détenus aux fenêtres et [du] calme apparent des quelques femmes dans la cour." Explication :

ordre aurait été donné aux détenus de ne pas s'exprimer, de se taire, en les menaçant de les enfermer en cellule d'isolement s'ils n'obéissent pas. De plus, l'accès aux cellules donnant sur le champ et les concerts aurait été bloqué pour la journée,

assure l'association dans un communiqué.

7 000 à 8 000 personnes détenues

Chaque année, entre 7 000 et 8 000 personnes transitent par les six centres fermés belges, pour des périodes allant de quelques semaines à plusieurs mois. Dans un dossier réalisé par le Crer, on peut lire :

La situation juridique des personnes enfermées est très variée. Il y a des demandeurs d’asile dont la demande est en cours de traitement, des demandeurs d’asile déboutés, des sans papiers arrêtés par la police, des personnes ‘inadmissibles’ arrêtées à la frontière.

Ces étrangers ont, au moins, une chose en commun : ils sont privés de leur liberté sans avoir commis aucun crime. "En théorie, la détention ne peut dépasser cinq mois. En pratique, elle est illimitée, puisque le compteur est remis à zéro après l’échec d’une tentative d’expulsion", précise le Crer.

Cauchemar

A l’intérieur, c’est le début d’un cauchemar pour ces gens, qui souvent ne comprennent pas la raison de leur enfermement. Depuis des années, de nombreux rapports dénoncent les conditions de vie intolérables dans les centres : discipline carcérale, assistance médicale et psychologique insuffisante, peu ou pas de contacts avec l’extérieur, tentatives violentes d’expulsion… Le réalisateur belge Olivier Masset-Depasse a déclaré n’avoir rien inventé dans son film Illégal (2010), qui plonge brutalement le spectateur entre les murs de l’un de ces centres.

Suite à la publication, en juin 2009, d’un rapport du médiateur fédéral (une institution indépendante chargée d’examiner les réclamations relatives aux actes ou au fonctionnement des autorités administratives), Melchior Wathelet, le secrétaire d’Etat à la politique de migration et d’asile, a déclaré qu’il fallait "humaniser" les centres fermés.

Mesure extrême

Ces propos sont pourtant inacceptables pour les associations de défense des droits de l’Homme présentes au Steenrock, qui refusent tout compromis et demandent la fermeture immédiate de ces lieux. Officiellement, soulignent-elles, les centres servent à faciliter les procédures d’expulsion. Officieusement, ils devraient décourager l’immigration et rassurer l’opinion publique. Selon les associations, aucun de ces buts – par ailleurs discutables – ne justifie une mesure extrême comme la privation de la liberté d’innocents.

C’est la position exprimée dans la pétition "Ouvrons les yeux sur les centres fermés" lancée en 2010 par la Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers (Ciré), la Ligue des droits de l’Homme, le Centre d’action laïque, le Crer et d’autres associations, pour laquelle "on a recueilli environ 4 000 signatures, explique Benoît De Boeck, de la Ciré. Mais on voudrait arriver à 30 000."

Immobilisme politique

Le 7 mai, depuis le petit stand de la Ciré, on voyait clairement la nouvelle structure du "127 ter" se détacher sur le ciel sans nuages. Malgré la crise politique qui paralyse le niveau fédéral belge depuis un an, les 11 millions d’euros servant à construire ce nouveau centre ont pu être débloqués. Le gouvernement provisoire semble avoir jugé que le projet rentrait dans la catégorie des affaires courantes dont il a la gestion.

L’Europe – dénoncent les défenseurs des droits des sans papiers – ne se démarque pas vraiment de la politique belge de détention des immigrés illégaux. Par le biais de l’agence Frontex, l’Union européenne donne la priorité au refoulement plutôt qu’à l’accueil des immigrés. La Cour européenne des droits de l’Homme a, elle, condamné quatre fois la Belgique en matière d’asile, mais elle ne conteste pas l’existence des centres fermés.

Du côté des autorités belges, personne n’envisage la fermeture des centres ni une redéfinition des politiques de l’immigration. Alors, pour les associations, la seule solution est de parvenir à mobiliser les citoyens. Oscar Flores, porte-parole du Crer :

Nous menons un combat dans lequel les citoyens sont une pièce maîtresse. Réussir à mobiliser les gens, c’est l’aspect le plus compliqué. Mais s’ils commencent à s’intéresser à ce problème, s’ils comprennent la nécessité de fermer ces centres, les choses changeront.


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