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Le vrai bilan de DSK au FMI

lundi, 16 mai, 2011 - 14:54

Avec un art consommé du compromis associé à une réelle efficacité, DSK a habilement surfé sur l'effondrement de l'ultra-libéralisme pour inoculer une dose de keynésianisme au FMI. Il a essayé de limiter la casse sociale des plans de sauvetage, sans vraiment y parvenir. Bilan de 4 ans à la tête du Fonds monétaire.

Relativiser et minimiser l'impact pour la zone euro de l’inculpation de Dominique Strauss-Kahn pour agression sexuelle. Tel était le mot d'ordre, répété à l'envie par la Commission européenne et les ministres des Finances de l'UE, réunis aujourd'hui à Bruxelles.

la Grèce et l’Irlande, en particulier assurent qu’il n’y aura pas de conséquences pour les plans de sauvetage. Sauf que Dominique Strauss-Kahn a joué un rôle personnel clé pour faire avancer ces programmes d'aide, et était considéré comme un allié d'Athènes. 

L'arrestation puis l'incarcération du patron du FMI tombe au plus mauvais moment. Les ministres de Finances discutaitent justement ce lundi d'un allongement des délais de remboursement de la dette grecque ainsi que d'un nouveau coup de pouce financier.

Avant de s'engager, l'Allemagne et l'Autriche poussent à de nouvelles coupes dans le budget grec et souhaitent que les privatisations s'accélèrent. Tout ce que ne voulait pas DSK, soucieux de ne pas fragiliser la reprise économique. Mais, il n'est plus là pour convaincre. Ni défendre les nouvelles orientations du FMI.

Le FMI a-t-il changé avec DSK?

Le FMI, l’institution ultra-libérale par excellence, a-t-elle viré de bord sous la direction de DSK? Loin s’en faut. Les plans de rigueur imposés aux pays endettés en échange d’une aide financière ont eu des conséquences sociales dramatiques : réduction drastique des allocations chômage et du traitement des fonctionnaires, hausses de TVA, emplois publics supprimés… Les recettes classiques.

Au point, que des pancartes à l’effigie de Strauss Kahn ont été brulées lors de certaines manifestations. Avec la mise à l'écart de DSK, la Grèce perd néanmoins un allié de poids qui a constament cherché à adoucir les mesures décidées par l'Union européennes et la Banque centrale européenne. Pas toujours avec succès.

Ce virage "social" du FMI, Dominique Strauss Kahn n'a pas manqué de le mettre en scène lors de son passage, en février dernier, sur le plateau du JT de France 2.

Je connais bien les critiques qui sont faites. Mais quand je vois comment on a sorti des pays de l'effondrement, l'Islande par exemple […] : on a sauvé ce pays. Dans la difficulté, dans la douleur pour les citoyens, parce que ça ne pouvait pas se faire pour rien, gratuitement. Mais je fais ce que je crois utile pour résoudre les problèmes des gens (…) Mon travail c'est de faire en sorte que pays par pays, on essaie d'arranger les choses […] pour que les situations aillent mieux, pour que les plus vulnérables soient protégés. Aujourd'hui au FMI, je m'occupe des problèmes des gens,

a-t-il plaidé.

A l’époque, DSK est encore un probable candidat aux primaires socialistes. En tant que directeur général du FMI, il est tenu à un strict devoir de réserve concernant les affaires de politique intérieure française. Ce qui n’empêche pas de faire passer un message aux électeurs de gauche.

Au-delà des effets de manche et d'une communication parfaitement orchestrée, ce discours reflète également l’évolution du Fonds monétaire ces dernières années.

Dès le début de la crise des subprime, le patron du FMI a plaidé pour des plans de relance keynésiens, qui impliquent un creusement des déficits publics. Le Fonds ira même jusqu'à pousser les État à consacrer 2% de leur PIB pour stimuler la reprise et éviter les destructions massives d'emplois. Une petite révolution, loin des remèdes habituellement proposés par le FMI, qui lui a valu récemment les félicitations de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie (en 2001) et marqué à gauche.

Effets d'annonce

Changement de vocabulaire et de priorités. Finies les  traditionnelles mesures d'ajustement structurel – qui préconisent de tailler en priorité dans les budgets sociaux. Sous la direction de DSK, l'heure est la mise en place de "filets de sécurité" sociaux. "Une partie de l'aide devra être utilisée pour protéger les plus vulnérables", expliquait DSK en mars 2009.

L'intention est louable, mais son efficacité cosmétique, assure néanmoins l'économiste Mark Weisbrot du Center for Economic and Policy Research (CEPR), un think tank américain, cité par l'AFP:

Si on prend un pays comme le Pakistan, le FMI impose des conditions qui ont rétréci l'économie. Qu'il y ait des mesures de protection sociale qui coûtent un quart de pour cent du PIB, ça ne rattrape pas tous les dégâts qui ont été faits"

"Ne pas tuer le malade"

Par contre, personne ne conteste l'activité et l'engagement de Dominque Strauss-Kahn en faveur de la mise en place des plans de sauvetage. Il a fait jouer ses contacts personnels et son autorité. D'abord pour convaincre les dirigeants européens réticents que ne pas les aider les pays en difficulté pourrait être destructeur pour la zone euro et, au final, leur coûter plus cher.

Ensuite, pour les inciter à modérer l'austérité, atténuer les effets de la rigueur et ne pas tuer dans l'oeuf les efforts de reprise économique. C'est lui qui a obtenu l'allongement d'un an de la période accordée à l'Irlande pour ramener son déficit de 32 à 3% du PIB.

Il avait aussi milité pour étaler sur quatre ans, et non trois, le remboursement du prêt colossal accordé à Athènes. Sans succès. Il avait cherché à écarter de la table des négociations la privatisation de grandes entreprises publiques en Grèce. En vain, là encore.

Pour l'éditorialiste du quotidien To Ethnos, l'image bienveillante (envers la Grèce) que s'est forgée le patron du FMI lui a surtout permis de se construire un profil international et une légitimité sur la scène française:

Il jouait sa carrière politique française avec le cas grec. C'est presque aussi vicieux qu'étouffer des Etats appauvris par de mauvaises politiques,

peste Giorgos Delastik.

Deux poids, deux mesures

Cette inflexion du FMI, soutenue par DSK, ne date pas de sa prise de fonction, en 2007. Les orientations libérales ont, par ailleurs, été mises à mal par la crise financière. Le FMI a dû s'adapter à la nouvelle donne mondiale.

Le FMI s’est montré moins dogmatique et plus flexible qu’avant pour octroyer des crédits. On peut dire que [DSK] a eu une approche moins conservatrice que ses prédécesseurs. En fait, les décisions du FMI correspondent plus ou moins aux théories économiques actuellement en vogue dans les milieux universitaires, notamment américains. C’est-à-dire un abandon du libéralisme tel que prôné par le passé,

nuance Axel Dreher, spécialiste allemand des organisations financières internationales à l’université de Göttingen, cité par France 24.

La politique menée par le FMI sous la direction de Dominique Strauss-Kahn aura surtout été à géométrie variable. Le CEPR a passé au crible 41 accords conclus par le FMI en pleine crise financière (jusqu'à mi-2009).

Les conclusions sont accablantes: dans 31 cas, le Fonds a imposé en période de récession ou de ralentissement de croissance des mesures de rigueur dites "procycliques" – autrement-dit des mesures qui allaient exacerber la récession.

Une menace pour les plans de sauvetage?

Nous sommes tout à fait confiants (dans le fait) qu'il y aura une continuité dans les opérations et dans le processus décisionnel du Fonds monétaire international. Ceci ne devrait pas avoir d'impact quelconque pour les programmes pour la Grèce, l'Irlande ainsi que pour celui qui vient d'être négocié en faveur du Portugal,

répond le porte-parole de la Commission pour les questions économiques, Amadeu Altafaj.

Athènes aussi feint d'y croire: "La Grèce continue sans problème l'application du programme de redressement de l'économie pour faire sortir le pays de la crise", assure le porte-parole du gouvernement, Georges Pétalotis. "Ce n'est pas une affaire de personnes. Mais bien une configuration institutionnelle"

A l'évidence, les plans de sauvetage de la Grèce (110 milliards d'euros), de l'Irlande (85 milliards) et du Portugal (78 milliards), que le FMI finance à hauteur d'un tiers, ne vont pas être directement remis en cause.

Ce lundi, les ministres européens des Finances ont d'ailleurs sans surprise donné leur feu vert à un plan d'aide au Portugal prévoyant 78 milliards de prêts octroyés conjointement avec le FMI.

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ces plans étaient un succès. Si l'affaire était réglée. C'est loin d'être le cas. En particulier pour la Grèce, sauvée du naufrage mais dont les déficits restent problématiques, au point qu'une restructuration de sa dette est désormais ouvertement évoquée.

C'est pourquoi Dominique Strauss Kahn devait rencontrer hier la chancelière allemande: il lui aurait demandé de donner plus de temps à la Grèce pour rembourser sa dette. Cette rencontre n'aura jamais lieu. DSK n'a même pas été remplacé au pied levé par un autre ponte du FMI

Le pire moment

Aujourd'hui, il devait également assister au conseil des ministres européens des Finances de l’eurozone. Objectif: finaliser le plan portugais et envisager une rallonge (de 30 à 100 milliards selon les estimations) à accorder à la Grèce. Autant dire que nombre de dirigeants n'y sont guère favorables.

A cours terme, l'absence de DSK n'est pas forcément préjudiciable. Mais, la Grèce vient de perdre un allié de poids, proche de son premier Ministre et qui avait fustigé l'inaction des dirigeants européens.

Il a été le premier a avoir accepté, dès l’année dernière, la demande grecque d’aide financière, avant que les européens ne s’y résolvent, après maintes négociations avec l’Allemagne. Il avait tendance à mieux comprendre le problème de la Grèce (et des pays du Sud en général), contrairement à de nombreux pays européens du Nord,

note le quotidien grec (de gauche) Eleftherotypia.

Yannis Hardouvelis, professeur d'économie, s'attend également à "une phase difficile pour la Grèce":

Les européens vont vouloir des résultats et vite. On peut s'attendre à des coupes sur les dépenses sociales, plus de privatisations et une nouvelle cure de rigueur drastique. L'absence de DSK risque de (…) laisser libre court aux éxigences d'austérité des Européens et de facto des Allemands.

Les tractations qui vont désormais entourer la désignation du prochain patron du FMI, un poste que convoitent les pays émergents, risquent de détourner l'attention du Fonds de la zone euro, au moment où elle en a le plus besoin. Celui qui sera choisi devra ensuite s'attacher à restaurer la stabilité et la crédibilité de l'institution.

En attendant, le FMI pourrait bien être inaudible. Avec pour conséquence un déchaînement de la spéculation sur la dette grecque. La restructuration et de nouvelles mesures d'austérité seraient alors inévitables.

Article actualisé le mardi 17 mai, à 13h00




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