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En Espagne, la jeunesse s’indigne et s’embrase

mercredi, 18 mai, 2011 - 16:24

Le Mouvement 15-M (15 mai) à l’origine du premier véritable élan de contestation spontané depuis le début de la crise économique s’inspire du livre de Stéphane Hessel Indignez-vous ! Le mot d’ordre en Espagne : "¡ Indignaos !" La jeunesse n'entend plus se résigner avec pour modèle le Printemps arabe.

"Vous avez lu Indignez-vous de Stéphane Hessel ? Ce livre, c’est la clé du mouvement !", explique José Luis, pré-retraité syndicaliste venu soutenir la protestation spontanée qui a pris la rue en Espagne depuis le 15 mai.

Après la manifestation organisée dimanche par le mouvement Democracia Real Ya ! (Démocratie Réelle Maintenant !), des centaines de jeunes campent sur la place de la Puerta del Sol, à Madrid. D’autres ont suivi le mouvement dans les grandes villes espagnoles. Des dizaines de milliers. Democracia Real Ya ! revendiquait hier plus de 130 000 manifestants en tout. Des jeunes et des moins jeunes, des salariés, des chômeurs et des précaires, des retraités et des activistes d’ONG.

Ce mouvement pourrait toutefois connaître un coup d'arrêt : après avoir délogé les campeurs, les autorités madrilènes ont interdit le rassemblement prévu ce soir. Motif invoqué : les manifestations pourraient affecter le libre exercice du droit de vote des citoyens. Les éléctions municipales et régionales ont lieu en fin de semaine.

Tous les participants réunis mardi sur la place madrilène ne connaissent pas l’ouvrage de l’ancien résistant français, énorme succès éditorial en France et sorti en Espagne cet hiver, mais les fondateurs du mouvement ne cachent pas qu’ils s’en sont inspirés.

Ras-le-bol général

L’appel à se rebeller pacifiquement contre un système qui donne la part belle aux puissants, financiers et autres, a été entendu de façon viscérale par cette poignée d’indignés espagnols. Ces "indignados" sont à l’origine de la création, il y a trois mois, du Movimiento 15-M (en référence au 15 mai).

Celui-ci se définit comme une plateforme citoyenne sans attaches partisanes ou syndicales, et à laquelle se sont ralliées des organisations civiles déjà existantes comme ATTAC.

Nous en avons assez des réformes antisociales, qu’on nous laisse au chômage, que les banques qui ont provoqué la crise augmentent le prix des hypothèques ou qu’elles récupèrent nos logements, qu’on nous impose des lois qui restreignent notre liberté au profit des puissants. Nous accusons les pouvoirs politiques et économiques de notre situation précaire et nous exigeons un changement de direction.

Dans cette présentation du mouvement sur Facebook, tout est dit…

La fin des illusions

… ou presque. Certes, le taux de chômage atteint 21,3%, le marché du travail fonctionne à coups de CDD et le logement reste inaccessible aux jeunes.

Mais, au-delà de la situation économique et sociale désastreuse, le message passé par les manifestants traduit la désillusion d’une génération bercée par la ritournelle d’une démocratie en tout bienfaisante.

Les voici donc aujourd’hui, déçus par la politique en général, dont la classe est perçue comme privilégiée, cynique et vendue aux intérêts des marchés financiers. "Je n’ai pas voté pour Botín !" clame une pancarte, en référence à l’amitié qui lie le chef du Gouvernement socialiste José Luis Rodríguez Zapatero à Emilio Botín, patron de la banque Santander.

"Abstention active"

Nombreux sont d’ailleurs ceux qui appellent à ne pas voter lors des élections municipales prévues dimanche.

Le PP [Parti Populaire, conservateur] et le PSOE [Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, progressiste], c’est du pareil au même ! Je n’en peux plus de ce système bipartisan qui nous empêche d’avoir une véritable représentation politique !,

s’insurge Rebecca, 33 ans, éternelle intérimaire dans l’Education Nationale. "Pourquoi voter pour des gens en qui nous n’avons pas confiance ? Ce serait un vote stupide", abonde Jorge, 29 ans, dont plusieurs membres de la famille sont au chômage. Sur Facebook, certains appellent à une "abstention active".

Finie la résignation

Ces rassemblements constituent un tournant fondamental dans la vie sociale du pays.

C’est génial de voir les gens se réunir pour autre chose que pour célébrer la victoire d’une équipe de foot ou d’un chanteur espagnol à l’Eurovision !,

se réjouit Carmen, la cinquantaine, et membre du collectif Zeitgeist Movement.

On nous a appris à nous satisfaire de pouvoir manger et payer notre hypothèque à la fin de chaque mois. Mais aujourd’hui la situation est insoutenable,

explique Alberto, 47 ans. "Il y a un moment où le corps dit non !", conclut Estrella, 43 ans, et salariée. C’en est fini de ce sentiment diffus de résignation dans lequel semblait s’être engluée la jeunesse espagnole.

Ainsi, la grève générale du 29 septembre dernier pour protester contre la réforme du travail n’avait pas connu la répercussion espérée par les syndicats organisateurs du mouvement. Ils faut dire que ces derniers sont considérés comme des rouages du système actuel par nombre des participants au Movimiento 15-M : "Des vendus !", s’indigne Miguel, trente ans, qui reconnaît avoir la chance d’être en CDI.

Suivre l'exemple du Printemps arabe

Facebook et Twitter fonctionnent à plein régime et alimentent les manifestations et les campements de nouvelles recrues toujours plus nombreuses. "Les révoltes dans les pays arabes sont pour nous un exemple. Nous devons nous en montrer dignes", affirme Estrella. Et comme tout le monde n’a pas accès aux réseaux sociaux, une commission a été créée par le mouvement afin de relayer dans la rue les informations et autres convocations de la protestation.

L’approche des élections et les querelles traditionnelles entre les deux grands partis ont fait déborder le vase du mécontentement, mais rien ne dit que la protestation s’éteindra quand les bureaux de votes fermeront leurs portes. "Je continuerai tant qu’il n’y a pas de changement, même après les élections", décrète Rebecca.

C’était avant que les autorités madrilènes interdisent la réunion de mercredi soir… Avec le PP donné pour grand gagnant des élections locales et un Gouvernement central socialiste qui maintiendra coûte que coûte la politique d’austérité, les précaires de l’Espagne n’ont pourtant pas fini de s’indigner.




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