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La Suisse refuse d’interdire le voile intégral

jeudi, 26 mai, 2011 - 14:29

Un an et demi après le référendum qui a interdit la construction de minarets en Suisse, le débat se porte sur le voile islamique.

Le port de vêtements couvrant l’intégralité ou une grande partie du visage pour des raisons religieuses ne pose pas de véritable problème en Suisse.

Par ces quelques mots, la commission des institutions politiques (CIP) du Conseil national s’est prononcée contre l'interdiction du port du voile intégral dans l’espace public, vendredi 20 mai. Présageant l'issue du débat qui devra se tenir ensuite en séance plénière du Conseil national, l'Assemblée qui représente le peuple suisse.

Une décision qui ne saurait pour autant masquer un climat politique et social toujours aussi tendu sur la question de l’islam, un an et demi après l’interdiction de la construction de minarets sur le sol helvétique par référendum.

Les minarets, avant la burqa

Au soir du référendum, le 20 novembre 2009, Christophe Darbellay, le chef du parti démocrate chrétien (PDC) annonçait la couleur : prochaine étape, l’interdiction de la "burqa".

Depuis, les initiatives se multiplient dans les cantons pour demander l’interdiction du voile intégral. En 2010, les parlements d’Argovie, Berne, Saint-Gall, Tessin, Vaud et Zurich ont dû se prononcer sur la question.

Seule l’Argovie l’a approuvée. Avant donc que la CIP se prononce contre l'interdiction la semaine dernière.

Pas de quoi décourager les plus ardents, comme Giorgio Ghiringhelli. Le fondateur du mouvement Il Guastafeste (Le Trouble-fête) est reparti de plus belle dans le canton de Tessin (sud). Mardi 24 mai, il a annoncé être en mesure de soumettre la question au peuple, fort des 11 000 signatures soutenant son initiative (10 000 sont nécessaires pour que le parlement du canton se saisisse de la question).

Tension

"La situation s’est crispée, dénonce Qaasim Illi, porte-parole du Conseil central islamique suisse de Berne (CCIS). Pas en terme de sécurité, mais on le perçoit dans les événements de la vie quotidienne."

Selon le CCIS, l’offensive porte au-delà du voile intégral. "Dans les écoles, on remet en question le simple port du hidjab", le foulard islamique. La loi fédérale autorise les élèves et les étudiants à porter le voile, au contraire des enseignants.

Au travail, des femmes qui ont toujours été voilées se font maintenant contester leur droit. On remet en cause aussi le port de la barbe, les horaires de prière…

"Le débat sur le foulard semblait avoir été refermé, mais depuis le vote sur les minarets, on voit clairement que ce n’est pas le cas", estime Stéphane Lathion, coordinateur du groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS).

La motion discutée dans le canton de Vaud en décembre visait bel et bien le foulard islamique. Fin janvier, la polémique a enflé autour de Lucia Dalhab, candidate au conseil municipal de Vernier (Genève) qui faisait campagne voilée. Inscrite sur la liste des Verts, la femme de 45 ans est également connue pour s’être battue pendant des années (en vain) pour porter le voile dans la classe où elle enseigne.

Provocations

"Le climat social est tendu, parce que les deux camps jouent la provocation, constate le chercheur du GRIS." D’un côté, l’Union des démocrates chrétiens (UDC) tient un discours médiatique très offensif. Oskar Freyzinger, élu dans le Valais (sud-ouest), vient d’inviter le très controversé Geert Wilders, député néerlandais fondateur du Parti pour la Liberté (extrême-droite)… pour une conférence sur l’islam.

De l’autre, la communauté musulmane, qui a perdu confiance, souffre de l’absence de leader mesuré. "Les institutions arabes monopolisent la prise de parole, pourtant la majorité des musulmans du pays* sont originaires des Balkans", regrette Stéphane Lathion.

Alors que les vrais problèmes de la communauté musulmane sont de nature économique et pratique (manque de salles de prière par exemple), leurs "élites" produisent un discours de victimisation, fondé sur des aspects culturels.

Preuve en est, le Conseil central islamique de Suisse a annoncé cette semaine son intention de lancer une pétition à l’automne pour demander un nouveau référendum sur les minarets.

Les forces centristes, parti démocrate chrétien (PDC) et radicaux-libéraux (PLR) ne se sont elles pas engagées clairement sur une position plus modérée. Au parlement d’Argovie, seuls les socialistes et le Verts n’ont pas approuvé la motion sur la burqa, adoptée il y a un an.

"Sortons de la question de l’islam"

Pour le chercheur, il est urgent de changer de discours. "Sortons de la question de l’islam. On en a trop parlé, et auprès de Suisses, même un discours respectueux ne passe plus. Traitons du vrai débat, qui est celui de la place que l’on accorde aux religions dans un Etat laïc."

C’est ce que la Belgique semble avoir réussi — elle a interdit de se couvrir le visage dans l’espace public en avril. "Alors qu’en Suisse, comme en France lors du débat sur la laïcité ou sur l’identité nationale, on retombe toujours sur l’islam."

Yvan Perrin, le président (UDC) de la commission des institutions politiques, préfère justement que le débat évite de se concentrer sur le voile islamique, qui est pour lui secondaire.

Je regrette que la commission ait rejeté l’initiative d’Argovie, car il s’agissait d’abord de prendre des mesures contre les hooligans et les "Black blocks", les groupes de casseurs, qui sévissent masqués dans les manifestations. Or, aujourd’hui, nous sommes démunis, nous n’avons pas le droit de les interpeler avant qu’ils agissent,

plaide le politique, inspecteur de police de formation.

Mieux vaut ne pas légiférer

La proposition doit encore être examinée en séance plénière par le Conseil national. Mais le conseiller national de Neufchâtel craint que ce ne soit pas la priorité : elle n’a pas été inscrite à l’ordre du jour de juin.

Tant mieux, pourrait être tenté de penser Stéphane Lathion.

La loi n’est vraiment pas la bonne solution. La priorité est de détendre l’atmosphère. Il faut parler de paix sociale, d’intégration. Déconstruire les peurs demande de ne stigmatiser personne, mais de faire prendre conscience que le malaise existe des deux côtés.

Malheureusement, l’interdiction des minarets a eu des conséquences symboliques désastreuses : "On a interdit quelque chose que personne ne demandait." Pour en faire l’emblème de la contestation.

 

* En 2005, la Suisse abritait 310 000 personnes de confession musulmane (4,3% de la population), avant tout des ressortissants ex-yougoslaves (100 000) et turcs (60 000). Seuls 36 000 musulmans sont de nationalité suisse. Pour plus d’informations, consulter les rapports du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse




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