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La démocratie participative au coeur de l'Euro-revolution

Clara Leal Esteve pour MyEurop

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31.05.2011 | 11:20

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Dimanche après-midi, Place de la Bastille, un petit air de liberté populaire soufflait sur les marches de l’Opéra. Dans le calme et la bonne humeur, les Indignés européens débattent et redéfinissent ensemble la démocratie participative. Reportage, avec les photos de Clara Leal Esteve. 

Des manifestants du mouvement espagnol Democracia real YA, des étudiants, des travailleurs, des retraités, des chômeurs..., tous ensemble ils débattent de la crise économique, des mesures d’austérité imposées par les gouvernements ou encore du concept de démocratie. Chacun peut s'exprimer devant la foule ou dans des cahiers de doléances mis à disposition. Une grand-mère prend la foule en photo avec son I-phone. Elle a onze petits-enfants, c’est par solidarité avec leur génération qu’elle est venue manifester.

Spontané et structuré

Ce n’est pas un campement organisé en village alternatif comme on peut en trouver à Madrid ou à Barcelone, mais le rassemblement de Paris est déjà bien structuré. Derrière les marches, une garderie avec activités et jeux pour les enfants des personnes venues en famille.

Dans l’assemblée, on se passe des bouteilles d’eau fournies par la commission logistique. En plein soleil, il fait une chaleur andalouse, mais pas question que le rassemblement se transforme en beuverie générale ("No es un botellon") alors pas de bière, si fraîche soit-elle. On accepte la règle, non sans un petit regret. L’ambiance est bon enfant. Sur l’abribus faisant face aux escaliers, des clowns ont monté leur tente et se livrent à une représentation tragicomique de la précarité.

Rester dans la légalité

Le mot d’ordre de la journée est "pacifisme", porté à l’ouverture des "concerts" par l’emblématique "Imagine" de John Lennon, jouée au synthé par un manifestant. Une sono a été installée, un tour de prise de parole s’organise. En quelques minutes, plus de 30 personnes sont inscrites. Chacun a droit à 3 minutes pour son intervention.

Les personnes continuent d’affluer sur le bout de trottoir qui sert de lieu de réunion. Des manifestants commencent à déborder sur le rond-point, mais des "organisateurs", tentent de les en dissuader. Une femme prend la parole:

On est là pour prendre la place, non ? Alors venez avec nous ! Vous nous mettez en danger en restant sur les marches !

Acclamation générale des Français. Les Espagnols préféreraient rester dans les limites de l’espace public où la manifestation est autorisée. Le débat va être clos avec l’arrivée des CRS qui, pour contenir les manifestants, les encerclent de leurs camions. Les Indignés ont gagné quelques mètres, mais ils n’auront pas plus.

Les interventions s’enchaînent dans le calme, tout est très policé. Les points de vue diffèrent mais on se respecte, à l’exception des références aux partis politiques. Les rares militants qui s’y risquent se font largement huer par la foule : le mouvement est a-partisan, et ce n’est pas négociable. Des membres des différentes commissions viennent présenter le travail de la semaine, avec un souci de transparence et une volonté de faire participer tout le monde aux débats.

Cahiers de doléances

Ici on laisse les étiquettes et les drapeaux de côté. En revanche, la politique est au centre de tout. Eglantine, de la commission logistique, nous explique le fonctionnement du stand:

"L’idée c’est de faire des cahiers de doléances comme en 1789 pour que le peuple vienne et propose des mesures concrètes, des lois, des revendications, mais aussi dénonce des injustices. C’est vraiment pour faire participer le peuple, pour partager. Ensuite, tout ça sera débattu lors de l’AG pour inscrire le mouvement dans le concret, lui donner une teneur politique. C’est un mouvement très politique".

En bas des marches, quelques personnes font la queue pour pouvoir y inscrire leurs revendications. Pêle-mêle: "Non à l’Europe, non à l’oligarchie", "nationalisation des banques, de l’eau, du gaz", "contre les expulsions", "régularisation des travailleurs sans papiers, plafond d’un salaire maximum"...

Beaucoup de gens passaient devant nous lors des AG cette semaine, et ils s’arrêtaient pour regarder. On leur proposait alors de rester et 5 minutes pour voir, en leur disant qu’ils pouvaient prendre la parole et faire des propositions, ou simplement des observations. C’est ça le débat participatif ! Et les gens nous disaient 'moi si je peux participer et parler, ça m’intéresse' et du coup ils restaient,

poursuit Eglantine.

Il y a une envie générale de se réapproprier le politique et ces exemples le prouvent bien. Les gens ne se fichent pas de la politique, ils ont simplement l’impression d’en être dépossédés, mais là on leur donne la possibilité de participer, et ils ont pleins de choses à dire.

Une "mobilisation par en bas"

Toutes les interventions sont extrêmement politisées. Système politique, mode de scrutin, organisation de la vie démocratique, rapports aux dirigeants, place du capital, temps de travail, défense du service public, solidarités européennes … La pensée n’est pas toujours très structurée, mais qu’importe, les idées sont là, et elles donnent matière à penser.

"On fait partie d’un tout", lâche Orianne, membre active du mouvement. Compromis et consensus sont les maitres mots des débats rapporte-t-elle, même si ce n’est pas toujours évident d’y parvenir. La preuve, avec le nom de la commission à laquelle elle participe, "Démocratie réelle au sein du mouvement".

Spécialiste de la démocratie participative, Yves Sintomer, directeur adjoint du Centre Marc Bloch (Berlin) et professeur en sciences politiques à Paris 8, voit dans ce mouvement spontané une vraie nouveauté, sur le modèle des révolutions latino-américaines.

Il y a une différence importante entre le Movimiento 15-M [et les mouvements de protestations classiques]. Il s’agit d’une mobilisation par en bas, ce qui est le cas dans beaucoup d’expériences participatives sur d’autres continents, mais très rarement en Europe où les processus de démocratie participative viennent du haut.

Un mouvement profondément européen

Le "non" à la Constitution européenne est souvent cité en exemple comme moment de victoire sur une classe politique indifférenciée. Pour autant, le mouvement se veut profondément européen, et nombreux sont les témoignages d’Espagne, du Portugal, de Grèce ou encore d’Allemagne. Yves Sintomer explique :

La construction européenne s’est toujours faite de façon extrêmement technocratique et éloignée des citoyens, même sa dimension politique passait essentiellement par l’intergouvernemental. Certes, les pouvoirs du Parlement européen ont été renforcés récemment, les citoyens ont désormais la possibilité de lancer des initiatives. Mais c’est encore très balbutiant. Jusqu’à présent, la constitution de l’espace public européen était finalement très artificielle, assez réduite car elle se résumait aux organisations de la société civile et à des panels de citoyens. Avec ce mouvement, on s’aperçoit qu’il peut y avoir un espace beaucoup plus dynamique. Il est encore embryonnaire, mais on voit poindre autre chose.

Grâce à internet et aux réseaux sociaux, les manifestants ont véritablement la possibilité de discuter ensemble, et plus seulement de discuter au même moment, des mêmes choses, dans les mêmes termes mais dans leurs sphères nationales respectives.

"Un souffle nouveau"

Sur les escaliers, une femme d’une quarantaine d’années tient une banderole où l’on peut lire "Faim de vivre en paix". Elle et son groupe d’amis ont lu le manifeste de Stéphane Hessel et sont venus aujourd’hui car ils pensent que le partage des richesses est la seule alternative pour s’en sortir. Elle avoue qu’elle attendait ce "souffle nouveau" depuis longtemps.

Le vent d’une forme de démocratique nouvelle a soufflé tout l’après-midi Place de la Bastille, mais à 20 heures, les CRS jusque là dans leurs camions ne se contiennent plus : les derniers Indignés qui profitent de la douceur de cette soirée quasi estivale seront délogés à coups de matraque et de gaz lacrymogène. "Il n’y a que ceux qui poursuivent des utopies qui accomplissent l’impossible", écrivait Miguel de Unamuno, philosophe espagnol du XXème siècle.

D’utopies, les Indignés n’en manquent pas, et qu'importe si la révolution ne prend pas, ils auront prouvé que quelque chose d'autre est possible en redonnant tout son sens au mot citoyen.





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