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Le Vatican devant la justice des hommes

lundi, 6 juin, 2011 - 10:58

Des victimes présumées d'abus sexuels commis par des religieux ont lancé une action judiciaire contre le Saint-Siège. Une première en Europe. Elles tiennent le pape et l’Eglise belge pour responsables des "erreurs" des évêques.

Le Saint-Siège attaqué en justice. Le Vatican et plusieurs évêques belges sont visés par une action judiciaire collective lancée par environ 80 victimes présumées d’abus sexuels commis en Belgique. Faute de pouvoir assigner Benoît XVI – protégé par l’immunité en tant que chef de l’État de la cité du Vatican -, il est reproché à l’Église sa négligence dans les affaires de pédophilie.

Après quelques péripéties juridiques, la plainte a été déposée le vendredi 16 septembre devant le tribunal de première instance de Gand. C’est la première fois en Europe qu’une procédure juridique est lancée à l’encontre des autorités ecclésiastiques. Les plaignants espèrent que d'autres suivront. [Une association américaine de victimes de prêtres pédophiles vient de demander à la Cour pénale internationale (CPI) de la Haye l'ouverture d'une enquête contre le pape Benoît XVI et plusieurs hauts dignitaires du Vatican, pour de possibles "crimes contre l'humanité".]

Le Vatican a une énorme part de responsabilité dans les dommages causés à tant de victimes parce qu’il n’est pas intervenu au moment où il devait nécessairement savoir que ce type de méfaits était commis par tant de prêtres. Il n’a donc pas agi correctement et puis il apparait que des instructions ont été données par le Pape lui-même pour faire en sorte de garder ces affaires secrètes,

explique l’une des avocates des victimes, Christine Mussche, sur Euronews.

Le Saint-Siège est visé en tant qu’administration centrale de l’Église catholique romaine. Mes Walter Van Steenbrugge et Christine Mussche estiment que le pape est non seulement responsable des erreurs de ses évêques – qu'il nomme et sur qui il a autorité. Il lui est également reproché de ne pas être intervenu personnellement pour donner des instructions, "ce qui a permis aux abus de se poursuivre et au préjudice de s’aggraver".

Prescription

Fin avril 2010, le scandale éclate au grand jour quand Roger Vangheluwe, jusque alors évêque de Bruges, démissionne après avoir reconnu qu'il avait abusé d'un jeune garçon de son entourage. M. Vangheluwe devenait ainsi le premier évêque à quitter son poste pour des faits de pédophilie.

L’Église belge, plongée dans la tourmente, met alors sur pied une Commission chargée de traiter les plaintes pour abus sexuels afin d’évaluer l’ampleur du phénomène. Au total, 327 hommes et 161 femmes ont fait part à la Commission d’abus sexuels.

Les faits rapportés se sont déroulés essentiellement dans les années 1960 et jusqu’au milieu des années 1980. En Belgique, en matière d’abus sexuels sur mineurs, le délai de prescription est de dix ans maximum à partir du moment où la victime a 18 ans. Les auteurs présumés des abus ne risquent donc, en principe, aucune poursuite pénale.

Les victimes veulent être indemnisées

L’objectif de la procédure judiciaire orchestrée par Mes Van Steenbrugge et Christine Mussche est de faire constater la responsabilité de la hiérarchie ecclésiastique et d’obtenir un jugement en faveur d'une indemnité provisoire pour les victimes. Il s'agit donc d’éviter que les faits ne soient déclarés prescrits pour ladite indemnisation.

L’assignation à comparaître devrait être envoyée à la mi-juin 2011, après sa traduction en italien. Elle s’adresse au Saint-Siège, à l’archevêque de Belgique André-Joseph Léonard, aux évêques de Belgique, à l’ex-cardinal Godfried Danneels, qui exerçait à l’époque l’autorité religieuse suprême en Belgique, à l’ex-évêque de Bruges, M. Vangheluwe, ainsi qu’aux supérieurs des ordres et des congrégations. A tous il est reproché leur silence et leur absence d'intervention.

Objectif : "des aveux"

De nombreuses victimes présumées souhaitent garder leur anonymat, elles ont donc choisi de se faire représenter lors de la procédure par le journaliste et auteur Roel Verschueren, lui-même victime d’un prêtre pédophile pendant sa jeunesse.

Notre objectif est le même: aveu, aide, une indemnité équitable pour un préjudice irréversible et la garantie que plus jamais un seul enfant ne sera abusé au sein de l’Eglise catholique. Ni le vôtre, ni le nôtre, ni plus aucun enfant,

écrit-il.

Quelques jours avant l’annonce officielle de l’assignation du Saint-Siège en justice, les évêques belges – "conscients de leur responsabilité morale" – s’étaient engagés, en parallèle, à indemniser les victimes de prêtres pédophiles à travers une procédure d’arbitrage non judiciaire, pour répondre aux centaines de cas prescrits sur le plan pénal.

Cette initiative risque d’être rendue obsolète. En lançant une action judiciaire, les plaignants souhaitent précisément prendre leur destin en main et ne pas avoir à faire aux représentants de l’Eglise.

Par notre participation à cette action de groupe, nous voulons montrer clairement aux milliers de compagnons d’infortune en Belgique et à l’étranger qui ont raconté leur histoire, déposé plainte, en ont parlé au sein de leur famille, mais vivent toujours dans l’incertitude, qu’ils peuvent également prendre eux-mêmes l’initiative et ne doivent pas attendre que quelqu’un d’autre le fasse à leur place,

écrit Verschueren.

Vaste scandale aux États-Unis

Depuis quelques années des scandales de pédophilie secouent l’Église de toute part. Deux vastes affaires ont éclaté aux États-Unis (2002) et en Irlande (2009). En Allemagne aussi, des cas d'abus sexuels commis sur des enfants et des adolescents par des prêtres et des religieux au collège Canisius de Berlin ont été révélés, en février 2010, par le magazine allemand Der Spiegel.

Coopération avec les autorités civiles

Le Vatican réagit, lentement. Mi-mai, une circulaire a été rendue publique. Elle est destinée à aider les Conférences épiscopales à établir des directives pour le traitement des cas d’abus sexuel commis par des clercs à l’égard de mineurs. La coopération avec les autorités civiles y est prônée :

L’abus sexuel de mineurs n’est pas seulement un délit au plan canonique. C’est aussi un crime qui fait l’objet de poursuites au plan civil. Bien que les rapports avec les autorités civiles diffèrent selon les pays, il est cependant important de coopérer avec elles dans le cadre des compétences respectives. En particulier, on suivra toujours les prescriptions des lois civiles en ce qui concerne le fait de déférer les crimes aux autorités compétentes, sans porter atteinte au for interne sacramentel,

expliquent les auteurs de la circulaire.

Le Vatican a également donné une année à toutes les conférences épiscopales du monde et à tous les ordres religieux afin de mettre en place une loi unique pour gérer les affaires de pédophilie qui impliqueraient des clercs.

Le célibat remis en cause par un evêque pédophile

Le célibat des prêtres n’est pas remis en question par le Vatican mais le débat a été néanmoins ouvert. Plus de 300 théologiens catholiques, dont environ 240 de langue allemande, ont ainsi appelé à une réforme de fond de l'Église qui mettrait notamment fin au célibat, rapportait le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung en février dernier.

En Belgique, ce débat avait été coupé court par l'archevêque Léonard avant même le lancement de la pétition des théologiens allemands. "On n'a jamais vu de prêtres se marier et on ne le verra jamais", avait-il déclaré en janvier dans une interview à l'hebdomadaire flamand Humo.

Roger Vangheluwe, bien placé pour pouvoir en témoigner, avait pourtant évoqué une nécessité d’y réfléchir.

Je pense que l’obligation de célibat devrait être adaptée. D’après mon expérience, de nombreux prêtres sont heureux dans le célibat. Mais il y en a aussi qui ne sont pas épanouis. Ce n’est pas un secret, ils ne sont pas tellement nombreux,

disait l’ancien évêque de Bruges dans l’entretien télévisé avec VT4.


Actualisé le 16 septembre après le dépot de la plainte collective devant le tribunal de première instance de Gand.




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