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"La résistance des Grecs a atteint ses limites"

15.06.2011 | 18:47

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Pour Norbert Gaillard*, consultant à la Banque mondiale, seule une européanisation de sa dette peut encore sauver la Grèce, aujourd'hui en grève générale, du défaut de paiement. Il nous révèle également la faiblesse des moyens mis en œuvre par les agences de notation omnipotentes. Un seul analyste décide de l'avenir d'un pays!

Standard & Poor's ne fait pas dans la dentelle: de mauvais élève avec la note "B" ("hautement spéculatif"), l'agence américaine dégrade de trois crans cette note, à "CCC" ("extrêmement spéculatif"). C'est le stade ultime avant la note "D", la mise "en défaut" de paiement. Est-elle désormais inévitable?

Probablement. En fait, Standard & Poor's dit tout haut ce que les acteurs de marché pensent tout bas, à savoir que la dette publique grecque n’est plus soutenable et que sa restructuration est inéluctable. La note "D" est sévère, ceci d'autant plus qu'elle est assortie d'une 'perspective négative'. En général, cela annonce la mise en défaut de paiement.

Il faut, de toute façon, arrêter de se voiler la face. Cela a trop duré. On a constaté l'endettement dramatique de la Grèce en octobre 2009. On pensait avoir surmonté le problème en mai 2010 avec le premier plan d'aide de l'Union européenne et du FMI de 120 milliards d'euros. Mais cela n'a pas suffit. Le plan de privatisations destiné à faire rentrer d'urgence de l'argent frais dans les caisses de l'Etat grec a tardé à être mis en œuvre, les prévisions de croissance sont négatives et le déficit budgétaire est encore plus important qu'attendu.

L'endettement est trop élevé, c'est un puits sans fond. Il faut alléger le fardeau d'Athènes, sinon les conséquences seront dramatiques. Le degré de résistance des Grecs a atteint ses limites alors que les mesures de rigueur et les coupes budgétaires sont déjà très sévères. Le pays n'a pas la capacité de créer assez de richesses pour rembourser. Son industrie est quasi-inexistante et les services sont concentrés pour l'essentiel dans le tourisme.

Alors qui va payer? Les grandes fortunes grecques ont fui le pays. On va demander aux pêcheurs, aux restaurateurs, aux fonctionnaires de rembourser des centaines de milliards? Ce n'est pas sérieux. Aujourd'hui c'est la grève générale, demain ce sera des révoltes sociales violentes.

L'Europe peut-elle assumer un défaut de paiement de la Grèce?

Aujourd'hui la crise grecque est catastrophique pour l'image de l'Union européenne vis-à-vis du reste du monde, mais, surtout, vis-à-vis de ses citoyens. Elle est perçue comme un père fouettard incapable de prendre ses responsabilités. C'est pourquoi il faut restructurer la dette grecque ou l'européaniser totalement.

Pour les Grecs, une mutualisation européenne de leur dette permettra de rendre acceptable les sacrifices demandés. Si on renfloue vraiment la Grèce, on écarte le risque de crise systémique. C'est aussi une question d'aléa moral pour les banques qui ont pris des risques en prêtant massivement à la Grèce, en estimant que sa dette serait mutualisée à l'ensemble des pays de la zone euro si nécessaire.

Sinon, il faut s'apprêter à assumer au niveau européen la mise en défaut de paiement. Il faut alors la préparer minutieusement pour éviter un risque de contagion générale. On devra examiner, au cas par cas, quelle seront les banques et institution financières qui ne seront pas capables d'encaisser le choc et les aider. Ce nouveau transfert de la dette privée aux Etats est, de fait, une autre forme de mutualisation de la dette grecque.

L'Union Européenne et le FMI détiendront, si le nouveau plan d'aide européen est avalisé, plus de la moitié de la dette grecque. Il s'agirait donc pour l'Europe de prendre en charge sa totalité?

Oui. Ce n'est pas moi qui le dit, mais Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France. Il a été on ne peut plus clair en expliquant que si on n'arrive pas à un accord avec les créanciers privés, pour les mois et années à venir, ce sera aux Européens à financer intégralement l'économie grecque.

"Rééchelonnement", "restructuration", le résultat est le même pour les agences de notation. Pour elles, la ligne rouge est franchie: c'est la "mise en défaut"?

Exactement. Les agences de notation constatent que le bénéficiaire d'un prêt a rompu les termes du contrat signé avec son créancier. A l'inverse, si un pays renégocie de nouveaux prêts alors que les précédents sont arrivés à échéance et que cette négociation se fait sans contrainte, il n'y a pas de problème. Mais attention: si les agences de notation estiment que cette négociation a été contrainte, c'est-à-dire que la puissance publique a fait pression sur les banques pour accepter ce "roll over", elles peuvent considérer que cela équivaut également à une mise en défaut du pays bénéficiaire.

Vous avez publié sur votre blog un article avec un titre sous forme de question: " Faut-il se "désintoxiquer" de la notation financière ?". Vous répondez qu'il n'y a pas d'alternative idéale qui exclurait, notamment, tout conflit d'intérêt. Mais si on ne peut pas se désintoxiquer, peut-on, au moins améliorer leur fonctionnement?

C'est certain. C'est, avant tout, une question de moyens humains. Savez-vous combien d'émetteurs de dette, que ce soit des Etats, des collectivités locale, des entreprises, des banques ou des produits financiers complexes, a en charge un analyste chez les trois majors, Moody's, Standard & Poor' et Fitch? Entre 12 et 20! Et avant la crise des subprimes, c'était encore pire. Même le meilleur analyste hyper efficace ne peut pas faire face. Ce n'est pas sérieux.

Aujourd'hui, la note de la dette souveraine de la Grèce repose sur un seul analyste aidé par adjoint en "back up". Une note qui décide de l'avenir de millions de Grecs, qui a des incidences financières incalculables. Et le plus souvent, un analyste va dans le pays concerné qu'une fois par an, pour un court séjour de moins d'une semaine!

* Norbert Gaillard est Docteur en Economie (Sciences Po Paris et à l’Université de Princeton) Consultant à la Banque mondiale. Auteur de l'ouvrage « Les agences de notation » (collection Repères, éditions La Découverte, 2010). Son blog: cliquez ici





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