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« Les soldats ne voulaient pas tirer, ils ont été exécutés »

vendredi, 17 juin, 2011 - 14:15

Près de 10 000 Syriens, fuyant la répression, ont trouvé refuge dans des camps en Turquie. Ils sont sans doute aussi nombreux à attendre de l'autre côté de la frontière. Ils dénoncent les actes de torture et les exécutions sommaires commises par le régime de Bachar El-Assad. Un reportage de notre envoyée spéciale à Guveçci.

Les petites bourgades de Yayladagi et Altinozou n’ont jamais vu passer autant de personnalités que cette semaine. Après la visite mercredi du ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, à Yayladagi, c’était au tour d’Angelina Jolie ce vendredi de se déplacer à Almitozou, située à la frontière syrienne.

L'actrice américaine, ambassadrice de bonne volonté des Nations Unies, est venue se rendre compte en personne de l’accueil réservé aux 9 700 Syriens pris en charge par le Croissant-Rouge turc.

Pour faire face à l’afflux de réfugiés, les autorités turques ont dressé depuis début mai cinq villages de tentes dont trois sont en service. "Ils ont tout ce qui leur faut" constate Fatma, une mère de famille turque venue rendre visite à son beau frère, un syrien de Djirs el Chougour. "Ils ont des lieux de prière, une école primaire. Ils disposent le plus souvent d’une tente par famille" raconte-t-elle en choisissant des chaussures de toutes les tailles pour ses neveux bloqués au camp.

Les réfugiés coupés du monde

Dans cette région arabophone, impossible en revanche pour les familles turques de loger leurs proches syriens. Seuls les parents les plus proches sont autorisés à entrer dans les villages de tentes. Quant aux journalistes, ils n’ont aucun contact avec les réfugiés. A Yayladagi, des bâches bleues ont même été tendues le long de la barrière pour éviter tout contact visuel. Une femme au foulard blanc parvient toutefois à faire signe et commence à s’épancher à travers la bâche.

Le gouvernement syrien nous demande de rentrer mais nous ne le ferons pas. Ils veulent nous tuer à notre retour. Là bas, ils torturent. Dans ce camp il y a une femme à qui on a coupé la poitrine après l'avoir violée. Moi et ma famille n’avons rien à voir avec les manifestations mais nous avons été menacés par la shabiha [milice]. Mon frère est militaire. Il a été battu par un de ses supérieurs parce qu’il tentait de fuir. Il est encore là-bas, je m’inquiète pour lui."

Surprise par un policier turc, notre interlocutrice interrompt soudain son récit.

La rigidité des autorités en matière de presse surprend. "Les réfugiés ont généralement besoin de parler" estime Laurence Bodart, une militante belge qui, en mai dernier, avait réussi à entrer dans le camp tunisien de Dehiba, à la frontière libyenne. "Là-bas, nous pouvions entrer sans souci, aider les gens, les filmer". A Ankara, un diplomate affirme que ces restrictions sont des mesures de sécurité. "Notre priorité est d’assurer le bien être et la sécurité des réfugiés afin qu’ils puissent rentrer chez eux."

Détresse du côté syrien

La situation est toute autre dans le camp improvisé du coté syrien, au pied du village turc de Guveçci. Ici pas de toilettes ni d’eau courante pour ces populations parties en catastrophe mais qui répugnent à demander l’aide du Croissant-Rouge. "Inch allah, Bachar [el Assad, le président syrien] tombera bientot" espère Bechir, un boulanger de 27 ans originaire de Jisr al-Choughour, une ville située à 30 km de là.

Depuis son arrivée samedi 11 juin dans ce camp, Bechir s'approvisionne auprès des villageois de Guveçci qui organisent des collectes de fonds auprès d’hommes d’affaire locaux afin de distribuer couches, eau potable, pain et médicaments. Un sac de pain dans la main, Bechir commence à raconter ce qu’il a vécu. "Nous avons décidé de fuir quand nous avons appris que des tanks encerclaient la ville voisine de Sarmin. Il parait qu’il n’en reste rien, qu’ils ont tout brulé et tué les troupeaux."

Tendu et grave, Bechir réfute les informations selon lesquelles des bandes organisées auraient tué 80 militaires dans la ville de Jisr al-Choughour. "J’ai manifesté chaque vendredi depuis le début des événements" explique-t-il.

A chaque fois, les forces de sécurité ont ouvert le feu. Personne n’a tiré sur la police ou l’armée. Ce sont les hommes de la mukhabarat (police secrète) qui tuent ces soldats mais ils nous mettent tout sur le dos."

Bechir raconte avoir vu de ses propres yeux des corps de soldats exécutés d’une balle dans la nuque.

Ils ne voulaient pas exécuter les ordres ni tirer sur la foule. Ils ont été tués avant d’être jetés dans des fosses communes. Je n’en avais jamais vu avant."

Malgré la repression, le mouvement ne s'essouffle pas

Karim, un autre réfugié originaire d’Idlib se lamente. "Ce que nous avons vu de nos propres yeux ne représente que très peu de choses de la réalité." Et de poursuivre.

"Lorsque les révolutions en Tunisie et en Egypte ont débuté, nous avons vu à la télévision que des slogans anti gouvernementaux avaient été taggés sur certaines rues du Caire et de Tunis. Dans mon village, près d’Idlip, des enfants ont fait la même chose. Ils ont écrit sur un mur 'A bas le gouvernement'. La police les a arrêtés et les ont placés en garde à vue. Lorsqu’ils ont été rendus à leurs parents quelques jours plus tard, ils avaient les ongles arrachés."

La colère et la peur se mêlent dans sa voix.

"Nous méritons la liberté autant que les Egyptiens et les Tunisiens. J’ai toujours apprécié Bachar el Assad (le président syrien) mais il est mal entouré. J’ai vite compris qu’il ne nous donnera pas notre liberté."

Pour ces deux jeunes hommes, pas question de rentrer chez eux tant que la situation ne se sera pas améliorée. En attendant, la vie s’organise dan ce camp improvisé. Dimanche, un bébé y est né. Sa mère l’a prénommé Recep Tayyip, en hommage au premier ministre turc dont la popularité est au summum.


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