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Ma nuit de cauchemar au commissariat

mardi, 28 juin, 2011 - 08:54

Jeudi dernier, quelques Indignés mais aussi de simples passants étaient pris dans une rafle policière à Bruxelles. Manon, 21 ans, nous raconte ses dix heures de vexations et humiliations.

A Bruxelles, il ne fait pas bon se réunir ou tout simplement se promener en "zone neutre" un jour de Sommet européen. Cette notion de "zone neutre" a un sens très particulier dans la capitale du Royaume. Ce n'est pas un territoire neutre aménagé pendant un conflit pour abriter les civils, blessés ou malades, mais une zone de non droit où l'on peut être arrêté "administrativement", sans avoir enfreint la loi. Ceci en vertu d'un décret pris par un bourgmestre de Bruxelles en… 1892.

Encore faut-il le savoir car rien n'indique que vous êtes entré dans ce no man's land où vous êtes déchu de vos droits. La zone comprend, notamment, le Parc Royal. C'est là que Manon, une étudiante française, a été arrêtée jeudi dernier avec 40 personnes sous prétexte que certaines d'entre elles étaient considérées comme de dangereux "Indignés". Elle nous raconte sa "détention administrative" dans des conditions indignes et dégradantes.
 

"Afin de décompresser après mes partiels, je décide jeudi matin de partir voir un copain d'enfance à Bruxelles. Une bien mauvaise idée. Ma ballade outre-Quiévrain va se terminer le soir même à 15h25 exactement. Je suis, à cet instant, privée de tous mes droits et de ma liberté.

"Papiers d'identité!" Alors que je me promène avec deux amis dans le Parc Royal une dizaine de policiers nous entourent. Nous ne les avons pas vus arriver. Je leur donne ma carte d'identité. Celui qui est de toute évidence le chef, donne un ordre à une fliquette: "Tu t'occupes de la fille, nous des garçons". "Contre le mur!" me voilà en quelques minutes jambes écartées, les bras en croix contre le mur. Je jette un coup d'œil à mes copains: ils sont dans la même position que moi. Personne n'a encore dit un mot, personne ne nous dit ce qui se passe.

Un seul droit: se taire

La fliquette qui m'a fouillée me met les mains dans le dos et me passe en serrant fort des fils de nylon, comme des Serflex qui font office de menottes. Dès ce moment là, pour les policiers, nous ne sommes plus des citoyennes et citoyens déchus de leurs droits, mais des sous-hommes et des sous-femmes sur qui ils ont tout pouvoir. Il n'est donc même pas nécessaire de nous expliquer quoi que ce soit. On ne sait toujours pas pourquoi nous sommes menottés.

Nous n'avons plus qu'un seul droit, celui de se taire. Un policier me prend par le bras avec mépris en me serrant très fort. Plusieurs jours plus tard, les ecchymoses sont encore visibles. Les policiers ne parleront désormais devant nous plus jamais en français mais en flamand. On remonte la rue jusqu'à un car. Nous sommes une quarantaine à être alignés à coté du bus. Interdiction de bouger.

Hospitalité belge!

J'ai les deux pieds dans une flaque d'eau, la pluie vient de s'arrêter. Ni une ni deux, le policier me fait une balayette, m'écarte les jambes, une de chaque coté du poteau, je me retrouve embrassant un poteau, les fesses dans l'eau, son genoux dans mon dos. On me tire brutalement par le bras pour me remettre debout, on me retourne. On m'ordonne de m'assoir derrière une autre personne. Re-balayette, jambes écartées contre la personne de devant, et hop, une autre derrière-moi.

Le garçon devant moi me dit dans un anglais approximatif qu'il est un touriste taiwanais, et qu'il ne comprend rien à ce qui se passe et que ses papiers sont restés à l'hôtel. Il se rappellera probablement toute sa vie de l'hospitalité belge!

Au commisariat de l'Amigo

Le temps qu'ils alignent tout le monde et qu'ils nous étiquettent avec un nouveau "Serflex" (j'apprendrai dans la nuit qui suit que cela s'appelle des bracelets "Colson"), j'ai les abdominaux qui commencent à faire mal, les poignets en feu car le plastique me brule et les épaules en charpie.

Puis, un par un, ils nous soulèvent, nous refouillent et nous font monter dans un car. Nous voilà à 37, direction le commissariat central de Bruxelles, bien mal nommé "Commissariat de l'Amigo".

A l'arrivée, la personne devant moi interpelle les passants pour dénoncer les conditions d'arrestation. Un policier la prend par les cheveux et la tire dans le commissariat. Un avertissement à tous ceux qui auraient l'intention de s'exprimer!

Nous revoilà de nouveau par terre, en colonne, dans la cour extérieure du commissariat. La pluie reprend, les flics nous regardent nous faire doucher sans pouvoir bouger pendant qu'eux s'abritent. Ils se payent notre tête en flamand. Finalement, ils nous emmènent un par un. D'abord, ils me mettent contre un mur pour me photographier. Le photographe se marre: "avec cette tête tu ne vas pas faire la cover d'un magazine de mode". C'est vrai qu'après une heure sous la pluie, je suis non seulement frigorifiée mais pas vraiment présentable.

Humiliations à répétition

On me demander d'enlever mes chaussures, on me met dans une première cellule, devant deux femmes flics, dont celle qui m'a arrêtée. Sur son badge, son nom: Katia. Les mains sur les hanches, une main près du flingue, l'autre sur la matraque. Elle me demande de me déshabiller intégralement et de lui tendre un à un chacun de mes vêtements à tordre qu'elle fouille avec dégout.

Une fois rhabillée, délestée de ma veste et de mon soutien gorge, je me retrouve en cellule avec les douze autres filles ayant subit les mêmes humiliations. A l'entrée, il y a des toilettes, séparées du reste de la cellule par un petit muret.

Le sol est en pente et six matelas sont déposés au sol ainsi que quelques couvertures puantes. L'endroit est éclairé par un néon blafard et aveuglant. Au bout de deux heures, nous avons complètement perdu la notion du temps. Les filles tentent de déterminer l'heure grâce à la lumière qui passe à travers les carreaux en verre dépoli.

Comme à Cayenne

Finalement, vers 19h, nous avons droit à une "collation". Humour belge sans doute: c'est …une gaufre sous cellophane et un gobelet d'eau. Au bout de quelques heures, dans 10 mètres carrées à 12 détenues, l'air est lourd, la tête raisonne car le bruit est amplifié par la cellule qui fait caisse de résonance. Et puis l'odeur! On ne peut pas tirer la chasse. Il faut demander au policier, en tapant sur la porte, comme à Cayenne dans le film "Papillon".

Mais il est tard et plus personne ne répond. Impossible de dormir car nous n'avons pas assez d'espace pour nous allonger toutes et quand on essaye à tour de rôle, on glisse sur les matelas posés sur le sol glacé et en pente. On discute, on chante pour nous remonter le moral.

Les garçons de la cellule d'à coté hurlent et tapent sur la porte puis applaudissent à nos performances vocales. On s'occupe pour ne pas penser au fait que l'on ne sait pas combien de temps on va rester enfermés. Le temps me paraît de plus en plus long. On vient finalement nous annoncer que l'on sera libéré(e)s à l'issue du Sommet européen. La moitié des filles de ma cellule ne savaient même pas qu'il y avait cette réunion des dirigeants européens.

Enfin, vers 1h du matin, ils commencent à faire sortir les filles une part une. Heureusement, des copains nous attendent à la sortie avec une barquette de frites et des bières. Belgique oblige.




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