Connexion

Syndicate content

L’abattage rituel bientôt interdit aux Pays-Bas

mercredi, 29 juin, 2011 - 13:45

Les députés néerlandais ont approuvé l'interdiction de l’abattage des animaux selon les rituels juifs et musulmans. Ailleurs en Europe, du Front National à la Ligue du Nord, le thème de la souffrance animale est instrumentalisé par les partis populistes et d'extrême droite. 

La Tweede Kamer des Pays-Bas – Seconde chambre, l’équivalent de l'Assemblée nationale – vient d’approuver massivement, par 116 voix pour et 30 contre, une nouvelle proposition de loi visant à interdire l’abattage rituel des animaux. Il s’agit de l’abattage juif – kasher – et musulman – halal – au cours desquels on tranche la gorge de l’animal afin qu’il meure rapidement en perdant son sang.

Au dernier moment, les députés ont ajouté une clause autorisant la poursuite de l’abattage rituel si les pratiquants peuvent prouver que les animaux ne souffrent pas… Un compromis typiquement hollandais !

Cette proposition, émanant du Parti pour les Animaux (Partij voor de dieren) a reçu le soutien de tous les partis à l’exception notable des partis chrétiens: le CdA (catholiques et luthériens, le SGP (parti orthodoxe réformé) et la Christen Unie (protestant).

Le député Wim Kortenoeven, est le seul membre du très populiste Parti de la Liberté (PVV) de Geert Wilders a avoir voté contre cette loi, enfreignant par la même occasion la consigne de son patron. Interrogé par un journaliste de l’Algemene Dagblad sur les motifs de ce choix, il a répondu… qu’il ne savait pas.

Droit des animaux contre liberté religieuse

Si la proposition de loi bénéficie de la sympathie massive de la majorité des Néerlandais sensibles au bien-être animal, elle suscite chez leurs concitoyens juifs et musulmans de vives inquiétudes quant à l’avenir de la liberté religieuse dans ce pays.

Lors des auditions conduites par la Seconde Chambre, le Grand Rabbin Jonathan Sacks fait part de la déception de la communauté juive :

Les Pays-Bas sont le pays où est née la liberté religieuse. Avec cette interdiction de l’abattage rituel, les communautés juives et musulmanes se voient dépouillées de leur droit à vivre librement leur religion. Ceci est une rupture avec la tradition néerlandaise de liberté religieuse. Je trouve cela profondément triste et cela marque une décadence de notre état de droit démocratique.

Les musulmans ne sont pas en reste. Les pratiquants locaux sont anxieux mais, à l’étranger aussi, ces attaques répétées contre l’Islam par le PVV et d’autres mouvements inquiètent les pays musulmans. Le premier ministre turc, Tayyp Erdogan, s’est dit préoccupé "de la radicalisation des Pays-Bas" à l’égard de ses coreligionnaires.

D'autres politiciens néerlandais, pour la plupart issus du monde protestant, ont également regretté cette compétition entre le droit des animaux et la liberté de pratique religieuse.

Une "pratique humaine"

Esmé Wiegman, députée Christen Unie, est la seule à avoir assisté à un abattage kasher dans l'unique abattoir habilité d'Amsterdam. Elle en revient avec une impression plutôt favorable, très éloignée du cliché du "mouton abattu dans la baignoire" trop souvent brandi par les opposants.

"Impressionnée par l’expérience et le professionnalisme avec lesquel [l’abatteur] accomplit sa tâche", elle regrette, tout comme Ronnie Eisenmann, président de la communauté juive d’Amsterdam, que ses collègues ne se soient pas rendus sur place pour voir comment cela se passe réellement. "C’est une pratique humaine, respectueuse du bien-être animal", conclut-elle.

Un souvenir douloureux pour la communauté juive

Ce mercredi 28 juin, sur les ondes de la radio nationale, l’historien Jaap Cohen a rappellé que l’abattage rituel a déjà été interdit par le passé, un douloureux précédent : c’était durant l’occupation allemande  – qui reste très vive dans les mémoires, la communauté juive des Pays-Bas ayant payé un lourd tribut à l’Holocauste. Adolf Hitler alors avait promulgué une loi interdisant l’abattage selon le rituel juif.

Le parallélisme entre les deux époques est traumatisant pour la communauté juive néerlandaise.

Une vache pour les amis des bêtes

Mariane Thieme, présidente du Parti pour les Animaux devra donc défendre son projet de loi devant la Première Chambre – l’équivalent du sénat. Mais il y a de fortes chances que l’agenda sénatorial ne lui permette pas de se prononcer sur ce texte avant la fin de la pause estivale.

Le Parti des Animaux espère, bien entendu, que la sympathie gagnée auprès des amis des bêtes avec cette proposition de loi se traduira bientôt par un afflux de nouveaux membres. Il ne lésine d’ailleurs pas sur les techniques de marketing, puisqu’il offre à tout nouvel adhérent un cadeau de bienvenue: une vache en peluche – nous sommes en Hollande ! – une radio, des livres de recettes végétariennes ou encore les livres à thèses de la fondatrice…

Un boulevard pour les populistes

Mais au-delà des Pays-Bas, cette victoire acquiert des résonnances inquiétantes : l’extrême-droite et les partis populistes surfent sur deux vagues à la fois, l’islamophobie et la sensibilité de nos contemporain pour la souffrance animale.

En France, par exemple, le Front National en fait un élément de son programme. En effet, après s’être posée en défenseur de la laïcité, Marine Le Pen endosse le costume de militante du droit des animaux. Et après l’interdiction de la vivisection des primates pour la recherche scientifique, le Front National est, si on en croit Nation Presse, le seul parti de France qui s’oppose à ce qu'il nomme "l’impôt islamique" [qui serait versé aux organismes musulmans de certification].

En Belgique, le Vlaams Belang, le parti d’extrême-droite dirigé par l’Anversois Filip Dewinter qui atteignait encore des scores de 24 % aux élections régionales avant l’arrivée du concurrent populiste N-VA, a manifesté chaque année contre l’abattage rituel, image, selon lui, des valeurs immigrées "incompatibles avec les valeurs occidentales".

En Italie, les populistes de la Ligue du Nord entament le même refrain : "L’histoire de l’Occident, et donc de l’Europe, est toujours liée aux principes découlant de l’éthique et de la culture chrétienne", affirme-t-il sur son site Internet. Le parti régionaliste a déjà introduit deux projets de loi visant à interdire l’abattage rituel des animaux.

Il serait dommage qu’à terme, la sensibilité légitime à l’égard de la souffrance animale serve de légitimation à des politiques extrémistes ou – tout au moins – attire vers des mouvements liberticides, de vrais démocrates qui ignorent leurs agendas cachés.


Pays