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Tours de passe-passe pour subventionner le foot

jeudi, 7 juillet, 2011 - 10:22

Le Conseil municipal d'Eindhoven a voté un prêt de 49 millions d'euros au club de football local. En 15 ans, les autorités néerlandaises ont injecté plus d'un milliard d'euros dans leurs clubs sportifs, contournant allégrement la législation européenne. Mais les coupes budgétaires pourraient bien siffler la fin de la partie.

Le gemeenteraad – l'équivalent du conseil municipal – d'Eindhoven vient de voter un prêt de 49 millions d'euros au club de football local, le PSV Eindhoven. Le club recevra immédiatement 45 millions en vue d'acheter le terrain sur lequel se dresse actuellement le club de Lighttown. Les 4 millions restants seront versés en 5 ans afin d'assurer la gestion du club.

Un milliard d'euros en 15 ans

La nouvelle réjouira sans doute les supporters du club brabançon, moins le contribuable néerlandais. En effet, en 15 ans, ce sont plus d'un milliard d'euros qui ont été injectés dans les clubs de football néerlandais, dont certains proches de la faillite – comme celui de La Haye, qui a pourtant reçu lui aussi près de 50 millions d'euros pour la construction d'un nouveau stade.

Comment le football hollandais a-t-il pu coûter tant d'argent à la communauté ? Les subventions aux clubs sportifs eux-mêmes atteignent le montant impressionnant de 610 millions d'euros.  Les forces de police mobilisées pour assurer la sécurité des stades ont coûté 265 millions d'euros tandis que les droits de diffusion des matches de 1e division, par la télévision publique, ont totalisé 186 millions. Si on ajoute à cela les entreprises semi-publiques sponsorisant certains clubs à hauteur de 42 millions d'euros, le total dépasse allègrement 1,1 milliard !

Les clubs qui ont le plus profité de cette manne céleste sont Vitesse (75 millions), ADO La Haye (73 millions), SC Heerenveen, FC Groningen et NAC Breda (qui empochent chacun 40 millions). Un cercle très sélect à présent rejoint par Eindhoven avec ses 49 millions.

                                                                          Le stade d'Eindhoven

Une lecture très sélective du droit européen

La législation européenne, et notamment l'article 87 des traités, interdit toute "aide de l'Etat" qui engendrerait une distorsion de concurrence. Les clubs sportifs – et les associations à but non lucratif qui les gèrent souvent – sont considérés par le législateur européen comme des "agents économiques" et à ce titre, ils ne peuvent non plus recevoir des aides d'état qui fausseraient la concurrence entre eux.

Alors que l'Etat néerlandais soutenait ses clubs sportifs professionnels depuis la fin de la seconde guerre mondiale, en 2002, une lettre de la Commission européenne rappelle les Pays-Bas à l'ordre et siffle la fin de la partie: les Etats européens ne peuvent plus subventionner les clubs de foot.

Heureusement, les Pays-Bas ont lu attentivement les traités européens.  Les communes ou municipalités ne sont, elles, pas visées par les restrictions européennes. Et peuvent donc recevoir autant d'aides de l'Etat qu'elles le désirent. Or, elles ont tout intérêt à aider les clubs sportifs, qui constituent des lieux très attractifs pour les politiques locaux.

Ils participent ardemment à la vie locale et on ne compte plus les municipalités qui offrent des "business seats" ou des "loges" aux hommes d'affaires de passage. Ce sont aussi des lieux qui offrent un maximum de visibilité et qui pèsent très lourd dans la balance au moment des élections:  une majorité de supporters sont aussi des électeurs.

Du foot au sauna en passant par le mariage

Une fois l'argent de l'Etat en poche, reste à injecter ces sommes rondelettes dans les clubs. L'arsenal mis en place par les communes pour contourner la loi est particulièrement créatif.

Comme toujours, le pragmatisme néerlandais triomphe. La solution : des stades "multifonctions" où vous pouvez non seulement assister aux matches de division 1, mais aussi vous initier à la danse créole, au fitness, au powerlifting, réserver une séance de sauna, assister à un congrès universitaire sur l'économie du football – comme au stade de Twente en mai 2011 – ou vous marier dans une des superbes salles du PSV d'Eindhoven en terminant la journée par une séance de photos sur le gazon impeccable du Stade Philips.

C'est là toute l'astuce. Puisqu'ils participent à la vie sportive locale (et pas seulement professionnelle) et qu'ils incitent à la pratique sportive, gage d'une meilleure santé, ces stades "tout en un" ne sont pas considérés comme des "entités économiques", au sens de l'UE. Miracle, en confiant un stade multifonctions à une commune qui le finance avec de l'argent de l'Etat, on n'aide pas une entreprise économique et on ne fausse pas la concurrence. La boucle est bouclée. CQFD.

Des pratiques financières impensables au pays de la rente

Pour aider leurs clubs, les municipalités ont leurs ont octroyé des prêts massifs plutôt que des subventions. Sans que cela change grand-chose à l'affaire dans la mesure où les taux d'intérêts étaient faibles voire inexistants. Qui plus est, des prêts, comme celui de Vitesse (6,5 millions) ou d'ADO La Haye, n'ont tout bonnement pas été remboursés… ce qui ne laisse pas d'étonner dans un pays où la rente est quasi-sacrée. Autre technique: de nouveaux prêts accordés pour rembourser les anciens.

Résultat, les municipalités se sont portées garantes pour 56 millions d'euros de prêts auprès des banques afin de financer les clubs. Le plus souvent, auprès de la Banque Générale des Communes, comme la ville de Doetichem qui garantit un montant de 750 000 euros accordé au club local, le Graafschap.

Avec cet argent, on achète le terrain ou le stade, ce qui permet d'injecter un maximum d'argent – comme dans le cas d'Eindhoven, mais on pourrait ajouter Sittard, Groninge, La Haye… Parfois, le terrain acheté pour une bouchée de pain est cédé pour un montant astronomique à un opérateur immobilier local. La différence est réintroduite dans le club qui avec un bail emphytéotique de 99 ans est assuré de ne pas devoir déménager le lendemain.

Bientôt sur la paille?

Le supporter et le sportif s'y retrouvent, de même que l'élu local. Mais, pas sûr que le contribuable néerlandais laisse la coûteuse plaisanterie durer encore longtemps. La morale calviniste qui préside aux dépenses publiques pourrait bien avoir raison du supporter qui somnole en chaque Hollandais…

Les réductions de dépenses imposées par le gouvernement ultra-libéral de Mark Rutte mettront vite les communes dans une position difficile. Elles se sont engagées pour des montants astronomiques alors que l'argent ne vient plus de l'Etat central. Certains clubs – comme AZ Alkmaar – menacent déjà de déménager si la commune ne peut plus assurer un financement suffisant.

Pas étonnant que les élus impliqués dans la gestion des clubs aient récemment créé une plateforme nationale. Ils cherchent des solutions. Pour éviter de sombrer avec le coûteux navire…


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