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Le sexe par compassion

vendredi, 8 juillet, 2011 - 12:53

Handicapés moteur ou déficients intellectuels, la plupart des personnes en situation de handicap vivent leur condition comme un obstacle au plaisir. Les assistants sexuels sont là pour leur permettre d'assouvir leurs désirs et d'envisager de nouveau la possibilité d'une relation amoureuse.

Ni prostitué(e) ni infirmièr(e), l'assistant(e) sexuel(le) prodigue, contre rémunération, des soins "érotico-sexuels" à des patients handicapés et en situation de "manque" sexuel. Cela peut aller de caresses sensuelles, en passant par de la masturbation et des pratiques orales, mais sans pénétration. La première formation de ce type a démarré en 2003, en Suisse alémanique, à l’initiative de la sexo-pédagogue Catherine Agthe-Diserens :

Ce nouveau métier répond à une véritable demande et permet d'apaiser des souffrances. Il faut arrêter de prendre les handicapés pour des anges sans sexe. Comme nous, ils ont des besoins et des envies et une libido.

Ni des héros ni des saints

Les assistants sexuels ne sont ni des héros ni des saints. "Lorsque j’étais petite, la seule vision des personnes handicapées m’inspirait de l’effroi, voire du dégoût" dit Nina de Vries, assistante sexuelle.

En travaillant à Berlin dans une institution pour personnes handicapées, j’ai du surmonter mes réticences. Ma relation au handicap s’est complètement modifiée".

C’est avec le plus grand naturel aujourd’hui, que cette hollandaise met son corps en jeu aux rythmes des corps de ses patients handicapés. Depuis 15 ans, elle s’est installée à Berlin et défend le droit de tous au toucher intime.

A côté de sa profession de naturopathe dont il partage le cabinet avec sa femme, Lorenzo Fumagalli, assistant sexuel dans la région tessinnoise (Suisse alémanique) veut répondre à la demande de personnes handicapées. Il estime lui aussi que "la sexualité est un besoin humain que tout le monde a le droit de vivre". Christine, elle, ne se fait pas rémunérer. Cette esthéticienne-relaxologue marseillaise raconte comment elle a finalement "décidé de partir en combat avec eux". Christine parle de donner de la douceur, de la tendresse et du toucher.

L’assistance sexuelle : une forme de prostitution ?

Sur le plan légal, "l’accompagnement à la vie affective et sexuelle" est souvent assimilée à de la prostitution alors que ses promoteurs en jugent autrement. Après la Suisse, les premiers pays à avoir ensuite emboité le pas et reconnu ce genre de pratiques sont les Pays-Bas (le SAR), l'Allemagne (le SENSIS) et le Danemark. Depuis ce début d’année, l’assistance sexuelle des personnes handicapées devient également un sujet sensible et d’actualité en France.

Le métier d’assistant sexuel n'est certes pas facile et demande le franchissement de nombreuses barrières. Si actuellement la prestation ne comprend ni baisers ni pénétrations, elle peut ressembler à de la prostitution, d'autant plus qu'elle est rémunérée (100 euros de l'heure en Suisse et partiellement remboursée au Pays-Bas à raison de deux séances par mois).

Or, "la mise à disposition de son corps pour le plaisir d’autrui contre de l’argent" est la définition-même de la prostitution. Et même si l’accompagnateur sexuel doit recevoir une formation pour apprendre à connaître et à guider ces "corps différents ou paralysés", ce service à la personne fait débat.

Hypocrisie d’un système : les professionnels appellent à l’aide

En Belgique, depuis 2007, les travailleurs psychosociaux et professionnels du secteur, qui se trouvent isolés et sans soutien officiel, interpellent les autorités sur la question de leur rôle dans la dimension affective et sexuelle des personnes en situation de handicap. Gisèle Marlière, secrétaire générale de l’A.S.P.H., à Bruxelles, nous le confirme:

Quel que soit le type de handicap dont elle est porteuse, la personne demeure toujours le premier acteur de sa vie affective, relationnelle et sexuelle. A nous, parents et accompagnants de répondre au mieux à cette demande dans les limites du cadre légal et dans le respect de l’autonomie de la personne".

Mais la profession d’assistant sexuel n’est pas reconnue en Belgique et la prostitution, si elle est tolérée, son incitation est quant à elle formellement interdite.

Peu d’intimité dans les centres et lieux de vie communautaires.

En outre, les institutions ne sont pas adaptées à la vie sexuelle et affective. Pascal Coquiart, éducateur et sexologue dans le Brabant wallon, est confronté tous les jours au problème.

Pierre reçoit son amie dans sa chambre. Cette visite est prévue et l’équipe est au courant. Un éducateur entre sans frapper pour déposer le linge. Ne pouvait-il pas le laisser devant la porte et revenir plus tard ? Marie se rend chez son gynécologue avec son éducateur. La consultation révèle qu’elle n’est plus vierge. L’éducateur consigne cette information dans le cahier de communication destiné à l’ensemble du personnel … alors que Marie ne voulait pas que cela se sache.

Marc aimerait rencontrer une femme. Il consulte les petites annonces et prend des contacts par téléphone. Mais comment recevoir une femme au centre, prostituée ou autre, lorsqu’aucune structure d’accueil n’est mise en place. Et comment aller voir une prostituée à l’extérieur lorsque l’on est à mobilité réduite et que l’on a besoin d’aide pour se déplacer ?

Lorsqu’une fois par mois, je quitte le centre en minibus avec un résident tétraplégique pour aller voir la prostituée qui le reçoit à sa demande, tous les résidents savent où il va et il fait l’objet de commentaires ou de regards moqueurs quand il rentre. Où est sa vie privée, son intimité, lorsque des tiers, éducateurs ou cohabitants, vont : voir, entendre, savoir … et souvent juger ?"

nous précise Pascal Coquiart.

Des parents qui se voilent la face

Le discours de bon nombre de parents de personnes handicapées se veut logiquement protecteur et prudent mais il en devient très souvent "voilé" car dénégateur d’une sexualité chez leur enfant, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une fille que l’on veut en outre protéger d’une grossesse éventuelle. Leurs corps meurtris crient famine mais les oreilles de ces parents n’entendent pas et leurs yeux ne voient pas que leur enfant, malgré son handicap, n’est pas une chose vivante asexuée.

Guillaume, 26 ans, présente un retard mental modéré et semble avoir trouvé sa solution, grâce à l’écoute et à l’ouverture de ses parents à l'égard de la prostitution: "On lui donne de l’argent à intervalles réguliers pour qu’il ne vole pas dans notre portefeuille et on limite à certains jours". Au fil des années, Guillaume a développé un véritable tissu social parmi les prostituées qui l’on véritablement pris en affection. Un seul point sur lequel ses parents se doivent d’insister :

Ce n’est pas ta petite amie. Tu paies une prestation. Ne l’oublies pas".

La prostitution : une évidence naturelle

Benjamin Apt, prostitué homosexuel depuis 22 ans, compte aujourd’hui, six hommes handicapés parmi ses clients.

Je pensais au début qu’il fallait une formation particulière voire 'médicale' pour aborder ce genre de passe. Et finalement je me suis rendu compte que la sexualité de personnes 'différentes' n’est pas si 'différente' ".

La position de Sonia Verstappen, prostituée à Bruxelles, semble être elle aussi tellement simple :

Pourquoi se poser la question pour une personne handicapée, alors que pour une personne sans handicap, si elle a les moyens d’aller au bordel et bien elle y va ! Au début, on peut être effrayée, tout en ayant peur de leur faire mal, mais ce rapport à l’autre est tellement enrichissant. J’ai servi de psychologue à tellement d’hommes, alors quoi de plus naturel que l’accompagnement sexuel d’un handicapé !"

Le droit à une vie affective et sexuelle

Finalement, la question de savoir s’il faut créer un statut d’assistant sexuel repose plus largement la question de la place de la prostitution dans notre société. Elle soulève aussi un autre problème : celui de la misère sexuelle, qui ne touche certainement pas que les personnes handicapées.

Dès lors, si avoir une vie sexuelle est considéré comme un droit, ce droit ne doit pas être réservé aux personnes valides. Quant à la prostitution, elle semble être, depuis la nuit des temps, un moyen "satisfaisant" pour certains hommes et certaines femmes de répondre à une insatisfaction sexuelle et affective.

Avant, j'avais un grand trou noir dans la tête, maintenant j'ai un grand rayon de soleil"

avoue Sébastien, infirme moteur cérébral, qui nous résume ainsi sa découverte des bras d'une femme.

Le plaisir est-il ainsi uniquement réservé aux corps parfaits que les images publicitaires font miroiter pour les rendre inaccessibles ? Pour Catherine Agthe-Diserens, responsable de la formation en Suisse, "ce n'est pas un problème de passe ou de cul, mais un problème de ré-humanisation des personnes handicapées".

Parce que finalement, l’équation est simple : accessoirement "handicapé" mais essentiellement "humain", on a tous envie un moment ou à un autre de grimper au 7ème ciel.


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