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Geert Wilders: portrait d’un opportuniste islamophobe

jeudi, 14 juillet, 2011 - 09:11

Geert Wilders, le chef absolu du Parti de la Liberté, est omniprésent dans les médias néerlandais. Un jour sans "Captain Peroxyd" est un jour perdu. Qui est-il vraiment ? Habile et séducteur, sans aucun doute, toujours plus populaire aussi. Et que cherche réellement cet opportuniste dont la seule constante est l'obsession de l'islam?

Comme pour tous les personnages hyper-médiatisés, on entend tout et son contraire au sujet de Geert Wilders. Pour les uns il est la réincarnation d’Anton Mussert – le fuhrer des Pays-Bas sous l’occupation allemande -, pour les autres, sauveur de la civilisation occidentale face au tsunami fondamentaliste islamique prêt à déferler sur l’Europe… Pour d’autres encore, c’est un grand malade dont les troubles mentaux rejoignent ceux du pays, en crise profonde de valeurs et d’identité.

Le leader absolu du Parti de la Liberté (PVV) est passé maître dans l’art de brouiller les pistes et cette confusion – largement entretenue par les médias – contribue sans doute énormément à sa popularité croissante.

Essayons donc de débrouiller quelque peu la pelote des rumeurs et des enflures médiatiques pour dégager quelques fils conducteurs. Qui est-il ? D’où viennent ses idées politiques ? Et D’où tient-il cette islamophobie délirante qui attire tant ses partisans ?

Entre Che Guevarra et les Sex Pistols

Geert Wilders est né à Venlo, en 1963, le plus jeune de 4 enfants. Venlo est une ville moyenne à l’échelle des Pays-Bas. Au Nord de la province la plus méridionale, le Limbourg, elle est frontalière avec l’Allemagne.

Mais le jeune Geert ne mettait pratiquement jamais les pieds dans le pays voisin. Son père, qui avait été fait prisonnier pendant la guerre, en avait développé une aversion chronique pour le frère ennemi et refusait catégoriquement de passer la frontière…

Geert a également hérité de cette répugnance et s’est réjoui, pendant son service militaire de "n’avoir pas dû partager sa tente avec des Allemands pendant les exercices communs".

Sa mère appartient à la famille mi-indonésienne mi-néerlandaise Meijer, une famille intensément catholique dans le pays musulman le plus peuplé du monde. Le petit Geert a été élevé en bon petit catholique – "j’étais un enfant gentil et bien élevé" – mais dès l’âge adulte, il est devenu agnostique et a demandé l’annulation de son baptême.

Un ami d’enfance qui souhaite garder l’anonymat décrit un jeune attiré par la politique… de gauche et qui fréquentait les concerts de musique punk, avec une nette préférence pour les Sex Pistols et leur vision "no future".

De Jérusalem à Utrecht

Adolescent, il voulait voyager et rêvait de découvrir l’Australie. Par manque de fonds, il travaille pendant deux ans dans un moshav, une ferme israélienne, où il se frotté à la vie des colons mais aussi à leur idéologie qui a laissé des traces dans ses convictions. Il appelle d’ailleurs Israël "ma maison".

A son retour, il suit une formation universitaire en assurances auprès de la Dutch Open University puis travaille plusieurs années pour la sécurité sociale où il acquiert une connaissance profonde des mécanismes de l'aide sociale aux Pays-Bas. Et aussi une détestation profonde des immigrés qui, selon lui, profitaient honteusement du système.

De 1990 à 1998, membre du VVD, le parti libéral, il écrit les discours relatifs aux affaires économiques et sociales pour les membres du Parlement. Il y rencontrera Ayaan Hirsi Ali, réfugiée politique somalienne devenue politicienne néerlandaise ultralibérale. Une autre ennemie déclarée de l’islam qui sévira ensuite dans un think tank néoconservateur américain, the American Enterprise Institute.

Le conseil municipal d’Utrecht dont il devient membre en 1997 va lui donner l’occasion de tester sa rhétorique dans l’espace public.

Il entre ensuite comme député libéral à la Deuxième Chambre – le Parlement – où ses discours lui valent un franc succès mais aussi des inimitiés solides et durables.

La rupture avec le VVD

Fin 2005, la rupture est consommée avec le VVD. Frits Bolkestein, l’ami et le mentor, contre toute attente, n’a pas accepté le poste de ministre des Affaires étrangères, mais a été sensible aux sirènes de l’Europe. Il devient commissaire et l’auteur de la célèbre directive sur la libéralisation des services qui porte son nom.

Son successeur, Herman Dijkstal est plutôt un centriste qui cherche le consensus. Et qui envisage avec bienveillance la candidature de la Turquie au sein de l’Union européenne. C’en est trop pour le libéral viscéral et islamophobe [voir la vidéo ci-dessous, traduite par les soins d'un groupe "islamo-vigilant" – sic] qu’est Wilders. Il devient si cassant avec tout le monde qu’à la fin de 2005, la cohabitation devient impossible et il s’exclut lui-même. Il est désormais député indépendant.

Il crée d’abord une fondation, la Stichting Groep Wilders, dont il est le seul membre et ensuite un parti politique dont sa fondation et lui-même seront les premiers et uniques membres pendant des mois.

Rejet des élites

Viendront ensuite le rejoindre quelques amis – peu, beaucoup d’anciens le fuient comme la peste. Fleur Agema, une ancienne de la Lijst Pim Fortuyn, vient le rejoindre. C’est un allié de poids: populaire, elle affiche une maîtrise impressionnante des dossiers sociaux. La famille, les assurances maladies, la situation des infirmières, tous ces dossiers complexes n’ont pas de secret pour elle.

La jeune femme séduisante, plus islamophobe et libérale que Wilders si c’est possible, récoltera d’ailleurs plus de voix que lui aux élections parlementaires de 2006, les premières auxquelles le PVV participe: 5 910 pour elle, contre 566 pour le fondateur du parti. On est encore loin du raz de marée de 2010!

Mais désormais, le parti est lancé, les parlementaires du PVV ne cesseront plus jamais de harceler l’intelligentsia et les responsables politiques néerlandais de leurs questions incessantes sur l’islamisation, la qualité déplorable de l’enseignement aux Pays-Bas, la fraude aux assurances sociales, etc. Autant de thèmes populistes qui feront le succès du parti auprès d’électeurs qui se sentent très loin de la "clique de La Haye", titre peu flatteur que les PVV’ers (membres du PVV) décernent régulièrement au gouvernement et aux fonctionnaires.

Deux meurtres fondateurs

Deux assassinats vont jouer un rôle fondamental dans la pensée et la carrière politiques de Geert Wilders: ceux de Pim Fortuyn et de Théo Van Gogh.

Pim Fortuyn était un dandy. Sociologue de formation, il excellait dans les débats télévisés, enchantant le public par ses reparties spirituelles autant que provocatrices. Fortuyn est le premier à avoir entrevu la place vide à la droite du parti libéral – VVD – et à avoir introduit le thème de l’islamisation des Pays-Bas dans un petit livre qui portait d’ailleurs ce titre.

Homosexuel affiché, portant des costumes sur mesures et des cravates de soie colorée, le crâne rasé, le verbe haut et volontiers outrancier, il tranche absolument avec le ton austère et compassé habituel chez les politiciens néerlandais. Geert Wilders, pour sa part, les baptise d’ailleurs "Grijze Muizen", les souris grises…

A un politique de gauche lui demandant lors d’un débat télévisé s’il a déjà fréquenté les jeunes Marocains qu’il dénonce dans ses pamphlets, Fortuyn rétorque :

Monsieur, je couche toutes les nuits avec de jeunes Marocains !"

Fils d’un représentant en enveloppes, élevé dans une famille catholique-romaine, il fait ses premières armes comme professeur de sociologie marxiste à l’université connotée très gauchiste de Groningen. Rejeté par les communistes, il sera un temps membre du parti socialiste.

"Guerre froide contre l’islam"

Mais il va évoluer de plus en plus vers une pensée économique de droite, conservant pourtant certains thèmes traditionnellement de gauche, opérant une synthèse originale mêlant défense de la civilisation occidentale, économie libérale, liberté absolue d’expression, défense des droits des homosexuels et de l’égalité hommes-femmes ainsi qu’une islamophobie quasi délirante. Il prônait, rien moins, qu’une nouvelle "guerre froide contre l’islam".

Les partis traditionnels ont largement sous-évalué la popularité de cet ovni qui allait pourtant traverser le ciel politique avec la rapidité époustouflante d’une comète. La LPF – la Lijst Pim Fortuyn – va engranger dans les sondages des scores ahurissants, volant des sièges à toutes les autres formations, et au parti libéral en particulier.

Et puis, le 6 mai 2002, neuf jours avant les élections, la nouvelle tombe: on a assassiné Pim Fortuyn! Tout le monde pense à un meurtrier islamiste. Ce dernier s’appelle en réalité Volkert Van Der Graaf et est un activiste défenseur de la cause animale.

Mais le meurtre de Fortuyn va faire briller son étoile davantage encore. Les Néerlandais voteront massivement pour "le parti d’un mort". Celui-ci s’éteindra bien vite dans les querelles et les démonstrations d’incompétence de la plupart de ses membres.

"Le paradis sur terre si seulement il avait vécu"

Pendant ce temps, le personnage et la pensée de Fortuyn accèdent à la dimension du mythe. C’est ce que l’historien néerlandais Maarten Van Rossem* qualifiera d’effet Kennedy. Nombre de Néerlandais chérissent le souvenir de cet homme qui leur aurait offert "le paradis sur terre si seulement il avait vécu".

L’annonce de la probable libération prochaine de son meurtrier a suscité un tollé et une vague de menaces de morts à son encontre de la part de citoyens ordinaires qu’on ne soupçonnait pas si revanchards.

L’autre meurtre qui a changé la vie de Geert Wilders, est celui de Théo Van Gogh. Arrière-petit-fils de l’autre Théo, le frère qui a soutenu Vincent le peintre toute sa vie, il était écrivain et cinéaste.

Menaces de mort

Quelques mois après la diffusion de son film Submission [voir un extrait ci-dessous], basé sur un scénario d’Ayaan Hirsi Ali [la réfugiée politique somalienne] et qui montre des versets du coran projeté sur le corps nu d’une femme, il est assassiné par un jeune d’origine marocaine de 26 ans, Mohammed Bouyeri.

Submission part1 – sub par Tazda

Celui-ci égorge le cinéaste qui circulait en bicyclette dans l’Avenue Lynné à Amsterdam, avant de succomber lui-même à huit balles tirées par la police. Sur le cadavre du jeune homme, on retrouvera également une lettre où il menace de réserver le même sort à Ayaan Hirsi Ali.

Mais le meurtre aura d’autres conséquences: Geert Wilders, ami de Van Gogh comme de Hirsi Ali, et islamophobe déclaré, est lui aussi menacé de mort.

Désormais, il vit entouré de six gardes du corps et change d'habitation chaque nuit, dans des hôtels, mais aussi des dortoirs de caserne. Comme ce jour où un gardien qui prenait sa douche en est sorti complètement nu et s'est précipité vers son pistolet-mitrailleur lorsqu'une sirène s'est mise à hurler. En fait, le garde ayant pris une douche chaude trop longue, l'abondance de vapeur avait déclenché l'alarme incendie et avait réveillé tout le corps de garde pour rien**.

Une vie de fugitif

Cette vie de fugitif, caché et sous protection permanente de la police, va attirer l’attention sur lui. Wilders s’en rend compte et en joue en virtuose. Il n’omet jamais de rappeler dans ses nombreuses apparitions publiques, sa vie de paria entièrement sacrifiée à sa cause.

Elle lui vaudra d’ailleurs un autre type d’attention: celle de nombreuses femmes désireuses de passer une nuit frissonnante dans les bras de l’Ange blond de Venlo, avec les gardes du corps à proximité. Ce qui n’aidera pas sa vie conjugale déjà chancelante.

Cette vie solitaire, dans un isolement quasi-permanent vis-à-vis de ses pairs va sans doute contribuer à sa radicalisation. C’est la thèse de Frits Bolkestein, qui prend de plus en plus ses distances vis-à-vis de son poulain.

C’est aussi une interrogation de sa femme, "qui se demandait si la radicalisation de son mari n’avait pas aussi un côté pathologique"***.

Une idéologie de bric et de broc

D’où viennent les idées de Geert Wilders? En réalité, "Captain Peroxyd" – surnom que lui a valu sa teinture blonde auprès de ses ennemis – a ramassé des idées un peu partout et les a rassemblées non dans un système, mais dans une sorte de patchwork variant d’ailleurs sensiblement selon les opportunités électorales.

Tout d’abord, c’est un libéral viscéral: pour lui, l’Etat devrait être minimal, le nombre de fonctionnaires réduit, la liberté d’expression absolue.

C’est aussi un islamophobe plus viscéral encore. Son voyage en Israël et au Moyen Orient – Syrie, Égypte, Turquie, Iran, etc. – l’a convaincu de la nécessité de soutenir Israël à tout prix – c’est une véritable antienne de ses discours.

L’Islam est pour lui – comme pour Fortuyn dont il est l’héritier le plus direct – l’ennemi absolu, irréconciliable, de la démocratie et des valeurs judéo-chrétiennes qui, selon lui, fondent la culture néerlandaise. Il souhaite d’ailleurs remplacer l’article premier de la constitution qui protège tout habitant des Pays-Bas de la discrimination par une affirmation de "la culture et la tradition judéo-chrétiennes" qui forment la "culture dominante" des Pays-Bas.

Imposture

Il a repris de Pim Fortuyn le thème porteur de l’islamisation des Pays-Bas, dans un pays où les musulmans ne représentent pourtant que 5 % de la population, dénués de tout droit politique au niveau national et dont le poids politique ou économique est dérisoire.

Il multiplie les appels à l’interdiction du coran:

Si les musulmans veulent rester aux Pays-Bas, ils doivent déchirer la moitié du coran et le jeter.

(Algemeen Dagblad, 13 février 2007.)

Le coran est un livre fasciste qui appelle à la violence. Interdisez ce livre dégoûtant.

(Volkskrant, 8 août 2007.)

Il le compare à Mein Kampf, le livre d’Adolf Hitler, le seul livre interdit aux Pays-Bas.

Cette idée de comparer le coran à Mein Kampf, Wilders l’a empruntée à une de ses amies: Pia Kjærsgaard. Celle-ci est la fondatrice du Parti du Peuple Danois, parti populiste et islamophobe, créé le 6 octobre 1995 et qui est l’inspirateur direct de bons nombres de partis ou groupes en Europe, dont celui de Wilders. Ce dernier multiplie les contacts avec son homologue du nord.

L’idée de demander l’interdiction du coran, c’est encore Pia Kjærsgaard. L’idée de revenir à l’État providence et d’adoucir quelque peu le discours libéral pour ne pas effrayer l’électeur des classes populaires, toujours elle. Mais il faut rendre à ce César batave ce qui lui revient: s’il emprunte souvent ses idées à d’autres, il les place dans les médias néerlandais avec une virtuosité peu commune. Même s’il n’a pas la "classe" d’un Pim Fortuyn.

Son film Fitna, d’une qualité artistique médiocre [on peut en juger dans la vidéo ci-dessous], n’avait pas d’autre but que de rallumer une nouvelle polémique autour du "livre fasciste". Mais Wilders ne s’y révèle pas du tout un nouveau Van Gogh.

Un acquittement qui vaut bénédiction

Cela ne l’empêche pas de promettre une suite à ce premier opus – en réalité, elle est déjà tournée et prête à être diffusée – qu’il sortira en 2012. Wilders avait déjà traité le prophète musulman de pédophile pour avoir épousé sa deuxième épouse alors qu’elle était âgée de 9 ans, une idée empruntée au répertoire islamophobe d’Ayaan Hirsi Ali.

Ce deuxième épisode devrait montrer Mohammed soue les traits d’un "malade mental" atteint d’une tumeur au cerveau. L’idée est empruntée cette fois à un psychologue et prêtre jésuite belge, Herman H. Somers, qui en 1993 avait publié un ouvrage – Een andere Mohammed, un autre Mohammed – dissertant sur les nombreux troubles mentaux dont le prophète souffrait. Le livre fait fureur sur les sites d’extrême-droite où sont succès ne se dément pas depuis 24 ans.

Le procès pour "incitation à la haine raciale" et "discrimination sur base ethnique d’une partie de la population" qui s'est terminé le 23 juin par un acquittement lui donne une nouvelle légitimité et ouvre les digues de la haine et de la discrimination. Nulle doute qu’armé de cette bénédiction de l’establishment au nom de la liberté d’expression, ses idées bénéficieront d’une plus ample diffusion et d’une acceptabilité nouvelle.

Nul doute non plus que Geert Wilders soit:

  • Un islamophobe convaincu. Défenseur de l’Occident, avec une population musulmane inférieure à 10 % de la population européenne et occupant des positions sociales, politiques ou économiques largement inférieures, c’est une imposture.
  • Un populiste: avec la dénonciation permanente de la "clique de La Haye", des privilèges des classes dominantes qui "spolient le peuple" et le rappel permanent de thèmes racoleurs, c’est évident.
  • Un opportuniste: seule l’islamophobie et la dénonciation des excès de la classe politique sont constants chez lui. La ligne économique et sociale du parti a évolué afin d’attirer de nouveaux électeurs des classes populaires. Le grand perdant du "Wilders Circus" comme l’appellent les intellectuels honnis de la capitale, c’est la société néerlandaise dans son ensemble, qui a perdu la foi en l’avenir et dans sa capacité d’ouverture…

 


*Maarten Van Rossem, Waarom is de burger boos ? OVer hedendaags populisme, Amsterdam, Nieuw Amsterdam Uitgevers. P 126.

**M. Fennema, Geert Wilders tovenaarsleerling, Amsterdam, Prometheus, 2010, p. 91.

*** M. Fennema, Geert Wilders tovenaarsleerling, Amsterdam, Prometheus, 2010, p. 118 et 119.




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