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La cigogne qui ridiculise l’extrême droite allemande

vendredi, 2 septembre, 2011 - 12:32

Un drôle d'oiseau cet Heinar Storch. La cigogne rachitique, personnage satirique, est devenue la mascotte des militants qui volent dans les plumes des néo-nazis. Malgré les efforts du volatile, le parti d'extrême droite NPD pourrait conserver, dimanche, plusieurs députés.

A Rostock, impossible de marcher deux minutes sans croiser une affiche de campagne. Elles sont sur presque tous les lampadaires et les abris bus. En jeu, les élections au Parlement régional du Mecklembourg Poméranie occidentale, un land du Nord de l’Allemagne.

L’un des partis les plus assidus au niveau du collage d’affiches n’est autre que le NPD, le parti national démocratique d’Allemagne. Questions slogans, la formation d’extrême-droite ne fait pas dans la dentelle: "Stopper l’islamisation: pas de mosquée à Rostock" ; "Pour que vous n’ayez pas peur dans la rue : les criminels étrangers dehors !". Une autre pancarte accuse clairement les Polonais de voler les emplois, et – pire – les voitures des Allemands…

Heinar vole au secours de Rostock

Un matraquage un peu dur à digérer pour Benjamin Weiss, propriétaire d’un hôtel trois étoiles. "Il y en a partout autour de mon établissement ! C’est insupportable", s’indigne le jeune homme de 31 ans. Mais que faire ? Arracher les pancartes est illégal. Le plus souvent, elles sont de toute façon accrochées trop haut sur les lampadaires pour permettre la moindre dégradation. Seule solution pour Benjamin Weiss: écrire à Heinar Storch.

Heinar Storch est une cigogne maigrichonne [Storch signifie cigogne en Allemand], aux tâches étranges sur les plumes, qui rappellent étrangement la moustache d’un certain autrichien qui a eu son heure de gloire dans les années 30. Petit, ses camarades se moquaient de son apparence rachitique et de son intolérance à la viande de grenouille qui lui donnait d’horribles troubles de la digestion.

Drôle d'oiseau

Agacé, le volatile décide alors de quitter le nid familial pour se rendre en Afrique du Sud. Mais il rate son train et se retrouve seul à la gare à boire de la liqueur d’œuf. Décidé à en finir avec ces humiliations constantes, le grand échalas fomente un plan destiné à enseigner l’humilité au reste du monde. Il va créer une ligne de vêtements à son nom: Storch Heinar.

Ce personnage satirique a été créé en 2008 par Mathias Brodkorb – membre du SPD – et ces acolytes du site de lutte contre l’extrême-droite Endstation Rechts (Terminus à droite). La silhouette d’Heinar est alors utilisée comme logo pour une collection de vêtements qui tourne en dérision "Thor Steinar", une marque produite depuis 2003 et très populaire dans les milieux néo-nazis.

Le but de Brodkorb: lutter contre la montée du NPD et des néo-nazis. Très présents dans le Land du Mecklenboug Poméranie occidentale, ils sont aussi bien structurés: organisation de fêtes pour les enfants, la distribution de CD dans les écoles ou encore ouverture de terrains de sports, le NPD s’assure un large auditoire dans la région.

La satire comme arme

Dans cet ancien Land communiste, au fort taux de chômage, son discours populiste passe plutôt bien. Aux élections de 2006, le parti a obtenu 7,3% des voix, ce qui lui a assuré six mandats. Depuis lors, Brodkorb, également député au Parlement régional, est fermement décidé à les en chasser.

J’en ai eu assez de ne parler de l’extrême-droite que très concrètement et de façon politiquement correcte,

disait-il au magazine Der Spiegel en 2008. Mais hors de question de recourir à l’attaque frontale et violente. Il a donc choisi la satire. "C’est le meilleur moyen pour les déstabiliser. Ils ne savent pas comment répondre à cela", assurait le social-démocrate.

Storch Heinar a vite rencontré un grand succès. Le volatile a aujourd’hui près de 34 000 fans sur Facebook. Il a vendu des milliers de T-shirts (pardon, T-Hemden, ou T-chemises en français). Il a même sorti sa biographie cet été: "Mein Krampf" [Traduction: "Ma crampe"]. Un livre de 88 pages, vendu à 8,88 euros. Tous les bénéfices de la marque sont réutilisés pour faire de la prévention contre l‘extrême-droite dans la région.

Et en ces temps électoraux, l’équipe d’Endstation rechts est très active. Partout où se trouve une affiche du NPD, la troupe de militants riposte avec une affiche satirique d’Heinar Storch. "Votez Storch au lieu du NPD" peut-on lire sur les 5 000 posters qu’ils sont déjà collés.

Benjamin Weiss avait déjà remarqué cette initiative originale. Et, fatigué par les affiches du NPD, il a décidé d’aider les militants pro-Steinar. Dans un courrier électronique il leur a donc proposé de payer 800 affiches.

Le tourisme y laisse des plumes

Une aide plus que bienvenue. Trois jours plus tard, les pancartes sont imprimées. L’hôtelier va lui-même en installer plusieurs. Et il recrute parmi ses amis et ses employés pour l‘aider dans sa tâche. "Je ne suis pas actif en politique habituellement", assure Benjamin Weiss.

Je ne veux pas non plus soutenir un parti en faisant cela. Je veux juste faire en sorte que le NPD ne rentre plus au Parlement régional. Il faut que les idées néonazies disparaissent une bonne fois pour toutes.

Sans compter que la présence de l’extrême-droite n’est pas la meilleure publicité possible pour la région. "Cela donne une mauvaise image, déplore l’hôtelier. En tant que professionnel du tourisme, il aurait donc tout intérêt à lutter contre les néo-nazis. Et il n’est pas le seul à être de cet avis. L’association des hôtels et restaurants de la région s’est associée spontanément à son action. "La xénophobie et le racisme n’ont aucune place chez nous. Je vais donc appeler mes membres à soutenir la campagne Storch Heinar", a déclaré son porte-parole, Uwe Barsewitz.

Benjamin Weiss, propriétaire d’un hôtel trois étoiles à Rostock, colle les affiches en compagnie d'Heinar, la cigogne

"La campagne rencontre un grand succès, se réjouit Benjamin Weiss. J’ai reçu des milliers de félicitations par Facebook". Mais si les affiches d’Heinar en font rire plus d’un, le NPD ne fait pas preuve d’un grand sens de l’autodérision. Selon le site Endstation Rechts, David Petereit, président du parti au niveau régional, aurait tenté de faire interdire les posters satiriques. Selon le politique, ces affiches auraient un but commercial. Elles feraient de la publicité pour la marque de vêtements. Mais la tentative a échoué. La silhouette de la rachitique cigogne restera donc en place.

Reste à savoir si l’action permettra de faire sortir le NPD du Parlement local. Benjamin Weiss est optimiste. Et pourtant les sondages ne lui donnent pas raison. Le dernier en date, commandé à l’institut Forsa par le journal local Ostsee Zeitung, estime que le parti d’extrême-droite dépassera la barre des 5% des voix nécessaires pour rentrer au Parlement. Réponse dimanche prochain.




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