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Une fête des fleurs pour oublier la crise

Marie-Line Darcy

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03.09.2011 | 11:00

Par  

La fête des fleurs de Campo Maior n'a lieu que quand les habitants le décident. La dernière édition, en 2004, a attiré 1,2 millions de visiteurs dans cette bourgade de 8 000 habitants. Une semaine de fête à 800 000 euros pour conjurer la crise !

Campo Maior est une ville typique d’Alentejo: des maisons blanchies à la chaux groupées autour d’un château médiéval dont les pierres ocre rappellent les troncs de chênes lièges environnants. Pendant la Fête des fleurs (du 27 aout au 4 septembre), le gros bourg change complètement d’apparence: les rues sont recouvertes de fil de fer sur lesquelles on accroche des milliers de fleurs en papier pour constituer un toit éphémère et gracieux. A distance régulière, les piliers de soutien des armatures sont embellis d'une débauche de motifs floraux.

Le peuple souverain

A Campo Maior, ainsi veut la tradition, c’est le peuple qui décide quand aura lieu la fête. L’édition précédente s’est déroulée en 2004, et les habitants avouent leur bonheur d’avoir enfin pu renouer avec les réjouissances cette année, sept ans après.

Notre premier travail c’est de passer de rue en rue, et de demander aux habitants s’ils pensent être prêts pour l’année suivante. Et ainsi jusqu’à ce qu’ils répondent par l’affirmatif. On ne peut pas faire ça régulièrement. C’est le peuple qui décide,

raconte João Rosinha, le président du comité des Fêtes de Campo Maior.

Organiser l’évènement, ce n’est pas une sinécure. D’abord, les "têtes de rue" - deux ou trois femmes désignées dans chacune des rues du bourg - choisissent le thème, les motifs et les couleurs des fleurs. Les habitants se prononcent alors et, si les propositions sont validées, ils se procurent le matériel nécessaire auprès du comité des fêtes.

Viennent alors six mois de travail acharné, consacrés aux fleurs de papier: lys, roses, œillets, glycines ou fleurs d’orangers…, des merveilles naissent des doigts habiles des familles entières qui consacrent leur soirée à l’embellissement des rues.

Joute oratoire

Puis c’est le jour J, celui de "l’enramação". Le nom vient du mot "rameau", ces branches dont on ornait autrefois les rues lors des fêtes de la Saint Jean. Les habitants flanent et découvrent le travail, jusque-là tenu secret, réalisé dans les rues voisines.

La foule - la ville passe de 8 000 à 35 000 habitants ce soir là - accompagne les musiciens qui rivalisent de compliments et de bons mots. La joute oratoire, les défis en chansons sont un art , c'est la "Saia", un genre musical interprété à l’accordéon, aux tambourins et aux castagnettes: l’Espagne n’est qu’à quelques kilomètres.

Un passé de contrebandière

L’origine exacte de cette fête est assez confuse. Il n’y a pas de traces écrites témoignant des premières "enramações", les traditions chrétiennes et païennes se confondent et se superposent, mais l’on s’accorde sur la date de 1893 comme point de départ de l’ère moderne de la fête en l’honneur de Saint Jean. Lorsque l’on fait remarquer que la Saint Jean c’est fin juin, lors du solstice d’été, les campomaiorenses se contentent de lever un sourcil circonspect, et s’empressent de retourner à leurs occupations.

Le pourquoi du comment importe peu. Dans la première moitié du 20ème siècle, les habitants se sont spécialisés dans la contrebande du café torréfié livré à l’Espagne ou il était introuvable.

Les deux voisins ibériques vivaient ainsi une sorte d’entente cordiale illégale, fomentée par le joug des dictatures - franquiste et salazariste - de part et d’autre de la raia, la frontière. On dit que les femmes offraient des fleurs artificielles à leur époux, frères et fils qui revenaient sains et saufs des longues marches clandestines vers l’Espagne.

Aujourd’hui le café est toujours la richesse de la région: l’entreprise Delta Cafés, qui appartient à un ancien contrebandier, emploie 3 000 personnes. Et Campo Maior est une "oasis" dans un Alentejo en voie de désertification. On y compte 3 à 4 % de chômeurs, contre 14 % ailleurs. Pendant les fêtes l’usine de torréfaction tourne au ralenti: les employés ont pris des congés. Delta Cafés est l’un des grands mécènes des réjouissances populaires.

Un défi à la crise

Le budget est colossal: 800 000 euros! De quoi étonner dans un pays malmené par la crise.

Nous recevons beaucoup d’aides, et notre budget s’équilibre avec la location des commerces et les buvettes. En dix jours, nous recevons 1,2 million de personnes, pour 8 000 habitants. C’est une défi logistique, et c’est toute la région qui en profite. Mais nous sommes raisonnables. Pas question de faire des projets mégalomanes. Il faut de la rigueur et du sérieux,

explique le jeune maire de Campo Maior, Ricardo Pinheiro.

Comme tous les habitants de la ville, il semble au bord de l’épuisement. Mais les castagnettes et les tambourins des chanteurs de Saias relancent l’ambiance.

Le maire doit recevoir une grande délégation d’élus espagnols, venus en voisin admirer l’œuvre naïve de Campo Maior.

Nous, avec notre passé de contrebandiers, on est des précurseurs de l’Europe"

s’amuse un habitant avant d’être happé par la foule des visiteurs.

Quand se feront les prochaines fêtes ? Nul ne le sait. Seulement quand le peuple et lui seul, le décidera.





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