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Un canard pour les « mères corbeaux » allemandes

vendredi, 23 septembre, 2011 - 10:51

Finie la peur d’être une mauvaise mère avec Brigitte Mom. Cette nouveau magazine allemand déculpabilise celles qui veulent avoir une vie en dehors de leurs chérubins, et fait ainsi la nique à ceux qui pensent encore outre-Rhin que la place des femmes est entre "l’église, la cuisine et les enfants".

Avant même sa sortie, la campagne publicitaire de Brigitte Mom a fait grand bruit de ce côté du Rhin. Pour lancer ce magazine destiné aux mères de 20 à 40 ans, le géant de la presse Grüner+Jahr, détenteur entre autres de Géo et Gala, a placardé ce slogan dans tout le pays:

Tu es unique mais tu n’es pas mon tout."

Le message est clair: vous êtes mères, certes, mais votre vie ne tourne pas uniquement autour de bambin.

Inutile donc de chercher dans cette revue des conseils pour choisir le meilleur lait maternisé ou la bonne lotion pour les fesses du petit dernier. Les journalistes ne font pas vraiment la part belle aux enfants. Au contraire, Brigitte Mom aide les mères célibataires à trouver l’amour sur internet, donne des trucs et astuces pour se maquiller, et liste les bons plans d’hôtel pour se relaxer loin des cris de la marmaille.

Ce n’est pas une revue orientée sur les problèmes, mais plutôt un magazine féminin plein de bonne humeur et amusant, qui connait la vie des mères et la folie qui va avec, et qui veut dire clairement : 'ne soyez pas parfaites !' "

explique Angela Wittmann, directrice de la rédaction.

Mère poule contre mère corbeau

Un appel qui s'oppose à l’image dominante de la mère outre-Rhin. Dans la préface allemande de son livre Conflit, Elisabeth Badinter compare les génitrices allemandes à des "mères pélican", qui se vouerait entièrement à leur bébé.

En Allemagne on considère que l’éducation des enfants est un domaine purement féminin",

explique Leonie Herwartz-Emden, professeur à l’université d’Augsbourg, spécialisée dans les questions d’éducation.

Et on attend des mères un investissement particulièrement important. La preuve en est les nombreuses écoles qui ne prennent pas en charge les enfants la journée entière."

Les mères doivent donc faire passer leur enfant avant tout. Ce qui parait bien peu compatible avec une vie professionnelle. D’ailleurs, selon une étude de l’Institut Allensbach de sondage de l'opinion publique, seules 22% des Allemandes pensent famille et travail s’accordent bien, contre 62% des Françaises.

Et celles qui décident tout de même de faire carrière et de confier leurs enfants à des tierces personnes encourent le risque d’être perçues comme des mères indignes. La langue allemande a même un mot tout fait pour les désigner: "Rabenmutter", la "mère corbeau". En France c’est, au contraire, celle qui s’occupe trop de ses enfants qui hérite d'un nom d’oiseau : la "mère poule".

La sainte trinité des mamans : "Cuisine, Eglise, Enfants"

Cette importance du rôle de la mère en Allemagne remonte au 19ème siècle. A l’époque, on résumait le rôle des femmes aux "trois K" : Küche, Kirche, Kinder ["cuisine, église, enfants", en français]. Pas de place pour elles en dehors de la sphère privée. A suivi le national-socialisme et son culte de la mère, et notamment de la mère au foyer.

Cette image patriarcale de la famille – le père subvient aux besoins tandis que maman est aux fourneaux – a même été perpétuée après la guerre. La loi sur l'égalité entre homme et femme promulguée en 1957 stipulait en effet que

L'homme a la tache fondamentale de nourrir et d'entretenir la famille, tandis que la femme doit considérer comme son devoir le plus noble d'être le cœur de la famille.

Mais la situation évolue selon Leonie Herwartz-Emden.

Il y a eu un tournant dans les années 90 au sujet de l’image de la mère. Cela est du à la hausse du niveau d’éducation des femmes. Plus elles sont diplômées, plus elles veulent travailler, même en étant mères."

Il est vrai que 72% des mères allemandes ont un emploi, soit presque autant que leurs voisines françaises. Mais 69% d’entre elles ne travaillent qu’à temps partiel. De plus l’écart se creuse pour les mères d’enfants de moins de trois ans. En 2005, selon l’OCDE, seules 36% d’entre elles exerçaient une profession en Allemagne, contre 54% en France.

La mère idéale ne fait pas d'enfant

Autre signe que le modèle de la "mère parfaite" n’est pas encore tout à fait sorti de l’esprit des allemands: le faible taux de fécondité. Avec 1,3 enfant par femme, il est presque le plus mauvais d’Europe. Or selon Badinter, ce serait justement cette conception allemande de la maternité qui serait en cause:

Plus la société cherche la mère totale et idéale, moins les femmes veulent d’enfants.

Alors certes, les politiques tentent à tout prix de relancer la natalité depuis quelques années. Plus de places de crèches, nouvelles allocations pour les parents qui travaillent, créations d’écoles qui accueillent les enfants à la journée… Si les mentalités mettent plus de temps à changer que les parlementaires à rédiger des lois, l’arrivée de Brigitte Mom sur le marché, avec son envie de "déculpabiliser les mères imparfaites", est plutôt bon signe.




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