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Chômage: la face cachée du "miracle économique allemand"

"[Les lois] Hartz IV rendent pauvre et malade", dit la pancarte de ce manifestant / IPON-BONESS

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04.10.2011 | 17:40

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Record battu: jamais le taux de chômage n'a été aussi bas (6,9%) en Allemagne depuis la réunification. Un véritable "miracle économique". Sauf si l'on tient compte des millions de chômeurs radiés ou des précaires dépendants de l'aide sociale...

Premier volet de notre série sur "les failles et les défis du modèle allemand".

Les derniers chiffres du chômage en Allemagne sont tombés, et ils sont époustouflants. Avec officiellement 2,8 millions de chômeurs, soit 6,9% de sa population active, l’Allemagne a battu un nouveau record depuis la réunification. Une baisse spectaculaire depuis le pic historique atteint en janvier 2005, quand le nombre de demandeurs d’emplois atteignait 5,1 millions.

Mieux encore: Frank Weise, le directeur général de la Bundesagentur für Arbeit [l'équivalent du Pôle-emploi], assure que le marché du travail ne montre pas de signes d’essoufflement:

Le niveau du chômage est à son plus bas niveau depuis 1992 (…) la demande de main d’œuvre reste forte.

Au sens du Bureau international du travail (BIT), ce taux s'inscrivait même à 6,1% en juillet [dernier mois disponible pour des comparaisons], contre 9,9% en France ou 9,1% aux Etats-Unis.

Ces chiffres officiels masquent cependant de fortes disparités régionales: le chômage atteint 12,7% à Berlin contre 3,4% en Bavière, riche région du Sud en situation de plein emploi.

Le "Japon de l'Europe"

Pour Frank Weise, l'Allemagne récolte les fruits de ses "réformes structurelles", menées depuis le début des années 2000, pour contenir les salaires et rendre le marché du travail plus flexible. Mais, au-delà du "miracle économique allemand", des voix s’élèvent pour dénoncer un maquillage des chiffres et une précarité institutionnalisée par la dernière législation du travail.

Cette réforme du marché du travail allemand s’est faite dans un contexte particulier, à un moment où l’Allemagne et son économie étaient à bout de souffle. A l’époque, on parle même du "Japon d’Europe" en référence à la stagnation de la puissance japonaise déchue. Le coût de la réunification mais aussi  des niveaux de salaires élevés couplés à une croissance molle handicapent alors le "made in Germany".

En 2001, le Chancelier socialiste Schröder, qui voit se profiler la prochaine élection, décide de prendre le problème à bras le corps. Il fait appel à Peter Hartz, directeur des ressources humaines de Volkswagen, qui pense avoir trouvé la solution à la gabegie du système d’allocation. Ce seront les fameuses lois Hartz, dont la plus connue et la plus contestée est la Loi Hartz IV.

Herr Schröder und "Doktor Hartz"

Celui que toute l’Allemagne appelle bientôt "Doktor Hartz", veut s’attaquer au "chômage volontaire", et met en place un système contraignant de recherche d’emplois. Il instaure les fameux "Mini-Jobs", payés 400 euros par mois sans cotisations et donc sans assurance, et les "1 euro-jobs", essentiellement des travaux d’intérêt public.

Tout le système allemand d’allocation est remis à plat. Avant la réforme, les chômeurs ayant cotisé touchaient l’AG (Arbeitsolsengeld – ou Allocation chômage I), les chômeurs longue durée ou ayant perdu leurs droits touchaient l’AG II. Enfin, l’Aide sociale (Sozialhilfe) était distribuée aux personnes considérées comme très éloignées du marché du travail.

Après la réforme, les conditions pour toucher l’AG I se durcissent et la durée de versement passe de deux (voire trois) ans à une seule année. L’AG II et l’Aide Sociale sont fusionnés afin de réaliser des économies d’échelle, et sera dorénavant distribuée exclusivement par les nouveaux "jobs center". On connait la suite: des résultats impressionants, mais en trompe-l'oeil.

9 millions de précaires ?

Pourtant à l’instar de Brigite Lestrade, auteure d’une étude sur les réformes Hartz IV [Cerfa, Juin 2010] certains pointent la mise en place d’un système qui, par vases communicants, aurait progressivement fait passer plusieurs millions d’allemands des listes de chômeurs à ceux de "quasi-chômeurs" ou travailleurs pauvres. [Voir le 2ème volet de notre série: La compétitivité allemande? 20% de travailleurs pauvres]

La chercheuse estime à 6,6 Millions de personnes - dont 1,7 millions d’enfants - les bénéficiaires d’Hartz IV. Les 4,9 millions d’adultes sont en fait des chômeurs, des "quasi-chômeurs" [qui travaillent moins de 15 heures par semaine] ou des précaires. Les plus touchés sont les familles monoparentales et les seniors.

Ils ne figurent pourtant pas dans les chiffres du chômage, qui ne prennent en compte que les bénéficiaires de l’Arbeitsolsengeld I…

Une responsable de l’Arbeitsagentur d’Hambourg [Pôle-emploi allemand], souhaitant garder l’anonymat, ne cache pas sa colère:

Qu’on arrête de parler de miracle économique. Aujourd’hui, le gouvernement répète que nous sommes aux alentours de 3 millions de chômeurs, ce qui serait effectivement historique. La réalité est toute autre, 6 millions de personnes touchent Hartz IV, ce sont tous des chômeurs ou des grands précaires. Le vrai chiffre n’est pas 3 millions de chômeurs mais 9 millions de précaires.

Le chômage des séniors à la hausse

Intarissable, cette responsable évoque également l’arrivée d’un million de chômeurs supplémentaires dans les années à venir. Suite à la dernière réforme des retraites, l’âge légal de départ a été relevé de 65 à 67 ans. Or, près d’un million de salariés disposent d'un contrat qui leur assure un départ à la retraite à leur 65ème année.

Ils vont donc mécaniquement venir grossir les rangs des chômeurs. S’il s’agit d’un ajustement technique, les chiffres du chômage et les comptes sociaux pourraient se retrouver bouleversés pour une période de deux à trois années.

La question des chômeurs seniors est d’ailleurs le point le plus sensible de la réforme Hartz. Alors que le nombre de bénéficiaires de Hartz IV a officiellement reculé de 9,5% entre 2006 et 2009, la part des plus de 55 ans a, elle, augmenté de 17,7%. Avec pour conséquence un faible niveau de pension une fois à la retraite [A lire, le 3ème volet de notre série: Ces retraités allemands obligés de retourner au travail]

Chiffres "truqués"

Récemment la polémique a été relancée après que le quotidien Die Welt a rapporté, dans son édition du 27 septembre, que les chiffres du chômage des seniors sont "truqués". D’après le journal conservateur, un chômeur de plus de 58 ans sur deux n’est plus répertorié dans les chiffres de la Bundesagentur für Arbeit.

Par une magouille comptable et dialectique, le pôle emploi allemand aurait fait sortir 211.000 chômeurs seniors des listes. Le crédo du "Silberschatz" [littéralement, le "trésor de l’expérience" des seniors], chanté par la ministre du Travail, Urula Van der Leyen, qui répète que "les principaux bénéficiaires du redressement du marché du travail allemand sont les 58 ans et plus" a depuis pris du plomb dans l’aile.

Interpelé sur la question par le chef de file de la Linke Klaus Ernst, le porte-parole ministère du Travail a d’ailleurs dû reconnaître que

début 2011, seulement 43% des seniors bénéficiaires du chômage étaient enregistrés sur les listes.

Pénurie de main d'oeuvre

Enfin, lors de la parution des derniers chiffres du chômage, la ministre du Travail a souligné que "le réservoir des gens disponibles pour travailler baisse", notamment chez les jeunes. Une tendance qui peut être vue de deux manières:

  • elle est positive si l’on considère que le marché du travail allemand absorbe les travailleurs disponibles.
  • elle l’est moins si on considère la pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs d’activités et certains Länder.

Les récents propos polémiques de Frédéric Lefèvre ont d’ailleurs trouvé un écho en Allemagne. D’après le Secrétaire d'État chargé du Commerce, les difficultés françaises en matière de chômage s'expliquent en partie par une forte natalité, ce qui n'est pas le cas de l’Allemagne.

Certes maladroits – la démographie française, très enviée en Allemagne, est évidemment une chance – ses propos ne sont pas complètement infondés, et sont d’ailleurs partagés par les analystes allemands: un récent rapport du très sérieux institut de recherche berlinois DIW montre qu'il y a, actuellement, plus de sortants que d'entrants sur le marché, ce qui contribue à faire baisser mécaniquement le chômage.

Un avantage dans l'immédiat. Au risque d'une pénurie de main d'oeuvre dans les années à venir.


Demain, 2ème volet de notre série sur "les failles et les défis du modèle allemand" : les travailleurs pauvres.





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