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L’Allemagne prend un sacré coup de vieux

jeudi, 6 octobre, 2011 - 12:45

C'est le plus grand défi pour l'Allemagne. A force de ne pas faire d’enfants, le pays vieillit. C'est tout bon pour le commerce des chaises roulantes, mais inquiétant pour l'avenir. Remise en cause des retraites, manque de main d’œuvre et de recettes… Comment la République Fédérale peut-elle s’en sortir? L'immigration peut-t-elle une solution?

Quatrième volet de notre série sur "les failles et les défis du modèle allemand".

L’Allemagne se dépeuple. Selon les projections de l’Office Fédérale de la statistique, le nombre d’habitants de la République Fédérale devrait passer de 82 millions actuellement à 65 millions en 2060. Nul besoin d'être expert pour comprendre les raisons de cette baisse: depuis 1972, l’Allemagne enregistre plus de décès que de naissances.

Jusqu’en 2002, la population allemande continuait d’augmenter grâce à l’immigration. Mais depuis, le nombre de migrants ne suffit plus à compenser les pertes démographiques naturelles.

Mères corbeaux

Alors certes, ce problème ne concerne pas que l’Allemagne. Selon les projections d’Eurostat, c'est l’Union européenne dans son ensemble qui va perdre des habitants. Dès 2015. Mais le pays de Goethe fait tout de même figure de lanterne rouge. Jürgen Dorbritz, chercheur à l’Institut fédéral de recherches démographiques, explique pourquoi le taux de fécondité des Allemandes – 1,39 enfant par femme – est l'un des plus bas au monde:

La grande proportion de couples sans enfants, notamment chez les diplômées de l'enseignement supérieur, est caractéristique. Cette situation a des causes à la fois culturelles et matérielles, qui sont différentes en Allemagne de l’Est et de l’Ouest. A l’Ouest, les raisons principales sont un manque d’institutions d’accueil pour les enfants de 0 à 3 ans, et l’idée qu’il est mieux pour les enfants que ce soit la mère qui s’en occupe. La mère qui fait garder ses enfants à l’extérieur passe pour une Rabenmutter, une mère corbeau

Résultat, les femmes qui veulent faire carrière préfèrent souvent le faire sans enfant, afin de ne pas avoir à subir les regards accusateurs de la société.

A l’Est il y a certes des dispositifs d’accueil pour les enfants [hérités du système communiste ndlr]. Mais ici c’est davantage l’insécurité économique qui pousse les gens à ne pas faire d’enfants.

Danger pour les finances publiques

S'il n'y avait que le manque d’enfants. Mais, il faut aussi prendre en compte l'allongement de l’espérance de vie – quatre ans de plus qu’en 1960. Ainsi, en 2030, le nombre des 25 à 64 ans va se réduire de 5 millions tandis que l’on comptera 6 millions suplémentaires de personnes âgées de plus de 65 ans.

De tels chiffres remettent évidemment en cause la pérennité des régimes sociaux. Les retraites par répartition sont franchement menacées. Alors que quatre actifs cotisaient encore pour un retraité en 1991, la proportion sera réduite à deux actifs pour un senior en 2030.

Le vieillissment de la population représente également un danger pour les finances publiques. Le Land de Saxe-Anhalt en a déjà fait l’expérience. En 2003, l’agence de notation Standard & Poor’s a baissé sa note, à AA-. La raison principale de cette mauvaise évaluation: cette région de l’ex RDA avait perdu 12% de sa population en douze ans. Autant de recettes ficales en moins.

L’Allemagne est bien consciente des dangers qui la guettent si elle continue sur cette voie. Malheureusement le remède miracle au défi démographique n’existe pas. Une première solution consiste évidemment à réformer le régime des retraites. L’âge légal de la retraite a déjà été relevé de 65 à 67 ans en 2007.

Mais avec un âge effectif de départ à la retraite de 62,1 ans pour les hommes et de 61 ans pour les femmes, et un fort taux de chômage chez les seniors, cette réforme a pour principal effet de baisser le niveau des prestations.

Relancer la natalité : mission impossible ?

L’autre possibilité est évidemment de booster la natalité. A une condition: ne pas éloigner les femmes du marché du travail. Daniel Erler, auteur de l’article "Les réformes du congé parental: vers un nouveau paradigme ?", dans la revue Informations sociales, constate que des réformes dans ce sens ont commencé à la fin des années 1990:

Lorsque, en 1998, le gouvernement de coalition rouge-verte a pris le pouvoir après seize ans de domination des chrétiens-démocrates, il a commencé à s’écarter des politiques familiales liées au modèle traditionnel du père soutien de famille pour s’intéresser, de manière plus générale, au problème de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Les mesures les plus importantes ont été l’institution, en 2003, d’un fonds scolaire national (4 milliards d’euros sur quatre ans) et l’adoption d’une loi nationale sur le renforcement des infrastructures de garde et d’accueil des enfants.

Les chrétiens démocrates de la CDU [conservateurs] ont fini par se rallier à de telles politiques. Ainsi en 2007 c’est une ministre de la CDU, Ursula von der Leyen, qui réforme le congé parental. Les allocations sont désormais versées pendant douze mois au lieu de vingt-quatre. Et il ne s’agit plus une prestation forfaitaire, car elle assure aux parents 67 % de leur salaire précédent.

L’objectif est clair: faciliter la vie des parents, tout en encourageant le retour au travail des mères. Une vraie révolution pour les conservateurs.

"Les immigrés ne remplaceront jamais les bébés"

Mais ce ne sont pas quelques lois qui vont subitement redonner envie aux Allemandes de fonder des familles nombreuses. Car, désormais, la norme est au faible nombre d’enfants de ce côté du Rhin. Les sondages de l'Eurobaromètre montrent que le nombre idéal d'enfants pour les Allemands, hommes et femmes, est de 2,2, ce qui est en-dessous de la moyenne observée dans le reste de l’Europe.

Reste une dernière solution pour palier au déficit démographique allemand: l’immigration. Mais selon, Charlotte Höhn, ancienne directrice de l'Institut fédéral de recherches démographiques, cela serait une fausse bonne idée. Voici ce qu’elle affirmait dans une interview au magazine RDT info, publié par la commission européenne:

Cela ne résoudra pas le problème, sauf à imaginer des flux migratoires d'une telle ampleur qu'ils épuiseraient les capacités d'intégration des sociétés concernées. […] Il faut bien savoir que les immigrés ne remplaceront jamais des bébés. La plupart des immigrés ont un taux moyen de fécondité supérieur à celui de la population où ils s'établissent, ils relèvent donc légèrement le taux de fécondité, mais cela ne pourrait compenser la faible natalité d’un pays que si les immigrés y devenaient majoritaires. D'autre part, le taux de fécondité des migrants tend généralement à décroître à mesure que leur séjour dans un pays se prolonge.

Le défi démographique allemand se révèle donc être un casse-tête politique. Et à moins d’un miracle, les prévisions des experts risquent bien de se révéler exactes. Dans 40 ans, l’Allemagne ne sera plus le pays le plus peuplé d’Europe. Mais que les Français ne se réjouissent pas trop. Le prochain sur le trône devrait être le Royaume-Uni.


Dès lundi, retrouvez le 5ème volet de notre série : le manque de main d'oeuvre qualifiée.




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