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J’irai dormir chez vous en Croatie

vendredi, 7 octobre, 2011 - 12:12

Plus simple et moins cher, le logement chez l'habitant se développe à vitesse grand V. en Croatie, elle-même en plein essor touristique. Idéal pour les routards sac au dos, c'est aussi une opportunité pour les retraités croates, qui cherchent un moyen d'arrondir leurs fins de mois. Une double solution face à la crise du pouvoir d'achat.

Il est 18h à Pula, ville la plus peuplée de la région de l'Istrie, le soleil se couche. Le bus en provenance de Zagreb se gare. Les touristes à sac à dos sont tout de suite repérés par une vieille femme, un peu autoritaire.

Pas besoin d'être polyglotte, quelques mots suffisent: "rooms, center, super !". Un bref échange pour connaître le prix (200 kunas la nuit pour deux, soit environ 30€) suffit à s'embarquer vers une destination encore inconnue. La chambre est correcte, mais sans fenêtre, au rez-de-chaussée d'un immeuble proche du centre, où vit cette femme.

L'accord se fait rapidement, sans être certain d'avoir tout compris. C'est confirmé, rien de plus simple que de se loger chez l'habitant en Croatie.

Économiser sur le logement

En tout, le pays compte plus de 300 000 lits dans des chambres d'hôtes, tenues par des professionnels de l'hébergement, qui proposent des pensions de plusieurs chambres mais aussi des "amateurs" qui ont réaménagé leur maison pour ouvrir quelques lits.

Pour louer, plusieurs solutionss'offrent à eux: démarcher les touristes qui débarquent par bus ou par bateau, photos à l'appui, mettre des annonces sur Internet ou passer par des agences de locations. Elles disposent d'un "catalogue" de chambres disponibles pour mettre rapidement en relation loueurs et touristes.

A Pula, Vesna Miśan-Retkouac de l'agence touristique A-Turizam explique, dans un français balbutiant, les raisons du succès du logement chez l'habitant:

Les gens qui voyagent veulent seulement dormir, avoir un lit et surtout garder leur argent pour profiter, faire des excursions.

"Ce sont surtout des jeunes, en couple, avec sacs à dos, qui restent juste 2 ou 3 nuits, poursuit Vesna. Pour eux, le calcul est simple: l’hôtel coûte 2 à 3 fois plus cher". Dans cette ville, des chambres il y a "beaucoup, et chaque année un peu plus". Pour 62 000 habitants, on trouve 15 000 lits dans tous les types d'hébergement (campings, hôtels, village vacances, etc) dont plus de 3 000 chez l'habitant.

Sans le tourisme, "on serait dans la même situation que la Grèce"

Alors qui sont ces loueurs ? En majorité, des retraités, de "60 à 80 ans", dit-on à l'agence. La raison première: gagner de l'argent, avec un investissement assez réduit. Car les retraites en Croatie sont peu élevées: entre 300 et 500€.

Sanja Sarnavka, fondatrice de la Maison des droits de l'homme de Zagreb, confirme:

Les gens ont peur de la retraite, ils se sont épuisés au travail et finalement, ils ne reçoivent pas assez pour survivre. 300 euros ? Que voulez-vous faire avec ça ? Heureusement, nous avons la chance d'avoir un beau pays, avec la mer. Et du tourisme. Sinon on serait dans la même situation que la Grèce.

En Istrie, on ne parle majoritairement italien, souvent allemand, presque jamais anglais ou français. Logique puisque 200 000 touristes français seulement visitent chanque année la Croatie, contre un million d'Allemands et autant d'Italiens.

Ce petit pays, indépendant depuis 1991, accueille chaque année plus de 9 millions de touristes, le double de sa population. Une manne financière qui génère environ 20% du PIB au pays. A titre de comparaison, en France, pourtant 1ère destination touristique mondiale, cette part n'est que d'environ 6%.

A Zadar, les sacs à dos ont remplacé les valises

Les rives de la mer adriatique et ses 1 150 îles sont la destination préférée des étrangers. Petit détour par Zadar, sur la côte Dalmate. Robert Wagner propose quatre chambres dans son appartement d'une centaine de mètres carrés, en plein cœur de la vieille ville. La déco est kitch mais la vue sur Zadar imprenable.

Cheveux grisonnants et petite queue de cheval, Robert loue des chambres depuis 10 ans et constate une réelle évolution. "Avant, les touristes avaient des valises, maintenant ils ont des sacs à dos".

Et pour lui, ça change tout. Les locataires ne restent plus qu'une nuit ou deux, négocient les prix – une pratique qui l'énerve au plus au point – et ne se montrent pas toujours très corrects. "Ils me volent tout : mon savon, ma brosse à dent, même le papier toilette."

Surtout, la crise est passée par là et l'affaire, depuis deux ou trois ans, n'est plus aussi rentable. La vieille ville compte seulement deux hôtels pour plus de 150 chambres chez l'habitant. L'homme d'une quarantaine d'année est obligé de constamment baisser ses tarifs pour s'aligner sur la concurrence et être ainsi sûr de trouver preneur. Mais cela ne suffit pas. "Cette année, mes chambres n'ont été complètes toutes en même temps que deux semaines. Avant, je faisais 2 ou 3 mois plein."

Les lacs de Plivicé : paradis pour les loueurs

Dans le parc national des lacs de Plivicé, les loueurs sont à mille lieues de ce genre de problème. Et pour cause, le site, inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1979, est l'endroit le plus visité de Croatie: plus de 900 000 chaque année.

Dans un rayon de 30 kilomètres aux alentours, on trouve des centaines et des centaines de chambres, indiquées par une multitude de panneaux sur le bord des routes: "Sobe – Zimmer – Rooms".

Katarina Śpehar en loue quatre à Rastovaća, un hameau d'une trentaine de maisons qui proposent toutes des chambres, sans exception. Pourtant, ici, pas de guerre ouverte – "enfin pas encore" sourit Katarina – le petit village est situé à moins de 500 mètres d'une des deux entrées du parc.

Retraitée de l’hôtellerie, elle touche une pension de 2 300 kunas (345€). Cette activité lui apporte bien plus qu'un salaire d'appoint: tous les jours, entre avril et octobre, sa maison affiche complet. A 120 kunas (16€) la nuit par personne, la marge est importante, même si Katarina doit soustraire environ la moitié de cette somme pour payer l'eau, l'électricité, l'entretien et les taxes.

Survivre au tourisme de masse

Cette femme de 69 ans, qui en paraît 15 de moins, peut toucher près de 10 000 euros en quelques mois, sans compter deux autres appartements, un peu plus éloignés, qu'elle loue tout l'été. Katarina et son mari peuvent donc profiter du reste de l'année pour voyager, "en Croatie, mais aussi l'Italie, Londres, Paris, la Slovénie, la Hongrie, la République Tchèque. Et cet hiver, on part en Turquie".

A côté de ces chambres d'hôtes lucratives, la crise économique, qui n'épargne pas la Croatie, a contraint à de nombreux habitants à se lancer sur ce créneau. Manière d'améliorer l'ordinaire, de se mettre à l'abri d'une sutuation précaire. Au risque de saturer le marché et de faire baisser les prix. L'arrivée du tourisme de masse et des hôtels tout confort qui déjà bétonnent peu à peu la côte renforce encore la concurrence. Les petits loueurs pourront-ils résister?

A Pula, le lendemain, il est 22h passées. C'est la nuit noire près de l'amphithéâtre romain. La vieille femme croate continue d'arpenter les rues. Ce soir, sa chambre restera vide.


Crédits photos : Elsa Ruault




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