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Elections tunisiennes: les « diplômés chômeurs » donnent de la voix

vendredi, 21 octobre, 2011 - 10:20

Le chômage des jeunes a été l'un des moteurs de la révolution tunisienne. Dix mois après le départ de Ben Ali, à la veille de la première élection libre de leur histoire, trois jeunes "diplômés chômeurs" tunisiens racontent leurs difficultés, leurs doutes et leurs espoirs. Habitués des petits boulots, tous demandent de vrais emplois.

Amel Guilouzi a honte de parler un français "cassé", comme disent les Tunisiens. "Dis-lui qu'on n'est pas débiles, explique-t-elle en aparté à notre accompagnateur, à la fin de l'entretien. Dis-lui que c'est parce que, pendant dix ans, je n'ai pu parler en français avec personne, je n'ai pas pu m'exprimer".

Amel a 30 ans et, depuis qu'elle a obtenu sa maîtrise en finances en 2000, elle pointe au chômage. Tout juste a-t-elle décroché quelques petits boulots, par-ci par-là.

Elle est loin d'être une exception: les diplômés chômeurs sont des produits du système Ben Ali. L'enseignement, la fierté des Tunisiens, a été mis à mal lors des 23 ans de pouvoir de l'ex-président: le bac a été bradé et les diplômes universitaires dans la foulée.

A l'autre bout de la chaîne, un marché du travail où l'offre en emplois publics s'est tarie depuis deux décennies et où le secteur privé cherche surtout des non-qualifiés.

 

La frustration de ces jeunes a été l'un des moteurs de la révolution. Leur nombre a explosé après le 14 janvier et la fuite de Ben Ali: ils sont maintenant près de 200 000.

Décidée à faire entendre leur voix, Amel se présente à l'élection de l'assemblée constituante, qui a lieu dimanche. Elle est tête de liste dans la circonscription de Monastir, une région industrielle et touristique du littoral. Elle représente l'Union des diplômés chômeurs (UDC). Le mouvement, né en 2006, a obtenu, comme un bon millier d'autres, son visa d'association après le 14 janvier. Cinq listes de l'UDC, sur un total de 1 600, concourent. Sans grande chance de l'emporter.

En meeting à Ksar Hellal, la capitale de l'industrie textile nationale, la jeune femme dénonce "les usines qui n'acceptent pas de vous engager lorsque vous avez un diplôme", préférant la main d’œuvre non qualifiée.

Dans cette ville, il n'y a que les gens qui ont le piston, la famille, ou l'argent qui travaillent,

déplore-t-elle aussi. Le slogan des listes UDC: "Travail, liberté, dignité nationale". Celui crié dans les rues de Tunisie dès les premiers jours de la révolution.

Taha Soussi a 35 ans, les joues creuses et la barbe déjà blanchie. "J'ai beaucoup changé", dit-il en montrant des photos de lui, le visage poupin, au début de ses études de philosophie, à la faculté de Sousse, la troisième ville du pays. Entre temps, le militantisme et la précarité ont marqué son corps.

"Je ne mange toujours qu'une fois par jour, je me suis habitué comme ça, pendant mes études, raconte-t-il. Je ne peux pas dormir la nuit, seulement au petit matin, et pour quatre heures." 

En 2006, il participe, avec une poignée d'autres anciens de l'Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) à la fondation du mouvement des diplômés chômeurs. "Inspirés, dit-il, par l'expérience marocaine", où le mouvement, né au tout début des années 1990, est bien structuré.

En Tunisie, il s'agit de rassembler des initiatives locales éparses, à Tunis, Sousse, Gafsa, Sidi Bouzid, Kasserine. Des petites manifestations sont organisées régulièrement. En 2008, les diplômés chômeurs sont au premier rang lors des émeutes, sévèrement réprimées, du bassin minier de Gafsa. Les résultats bidouillés du concours de recrutement à la Compagnie générale des phosphates, quasiment le seul employeur de la région, avaient mis le feu aux poudres.

Depuis le 14 janvier, Taha n'a rien abandonné de ses combats. Il conteste les mesures d'urgence pour l'emploi décidées par le gouvernement de transition: 200 dinars [une centaine d'euros] d'allocation pour la recherche active d'un emploi et 14 000 postes créés dans la fonction publique, avec des concours qui reposent sur des critères transparents, fait inédit en Tunisie. Mais le militant, également adhérent du parti communiste PCOT, a épluché les résultats à la loupe et relevé des incohérences: "Une femme qui est née en 1976 et qui a eu son diplôme en 1996", donne-t-il en exemple.

A Sousse, Taha et ses collègues de l'UDC locale ont arraché de la municipalité qu'elle leur prête un local et qu'elle concède la gestion de la moitié des kiosques à journaux aux diplômés chômeurs.

C'est très rentable. L'idée, c'est d'offrir quelque chose aux diplômés jusqu'à ce qu'ils se débrouillent.

Lui-même n'a jamais pu trouver de travail stable.

A chaque fois que je décrochais un job, la police intervenait pour me faire renvoyer, parce que j'étais un militant de l'UGET et du PCOT.

Deux mois avant la révolution, il s'est encore fait viré de son poste de "directeur commercial", qu'il occupait depuis un an et demi. En guise de "direction commerciale", Taha gérait un magasin d'artisanat, faisait la caisse, tenait les comptes, le tout pour 450 dinars par mois [230 euros].

                                  Le bureau pour l'emploi de Sousse

Oussema Khedimi, 23 ans, est originaire de Thala, l'une des villes martyres de la révolution. Là-bas, près de la frontière algérienne, il n'y a pas d'usines, pas de travail. "Dans notre région, il n'y a qu'une petite université, qui manque de matériel et de professeurs". Il a dû venir à Sousse pour passer une licence en transports-logistique. « Je préférerais être avec ma famille. Ici, la vie est chère », regrette le jeune homme, qui vit en colocation avec trois amis.

Pour trouver du travail, il faut du piston.

Oussema, venu des régions de l'intérieur, n'en a pas ici, dans cette région littorale.

En attendant de décrocher un contrat dans son domaine, il distribue des flyers au noir, de temps en temps, "pour dix dinars par jour". Il pointe aussi au bureau d'emploi. Faute de trouver, il continue les études.

Mais si je décroche un poste je laisse tout. Que tu aies le bac ou un doctorat, c'est pareil: tu n'as pas de travail. 

L'an dernier, il a monté son dossier auprès de l'organisme public CampusFrance, dans l'espoir de venir étudier de l'autre côté de la Méditerranée.

Ils demandaient d'avoir 14 000 dinars (7 100 euros) bloqués sur un compte. Cette année, c'est 10 000. Mais si jamais j'arrivais à trouver une telle somme, je resterais ici pour monter mon projet !


Crédits photos: Elodie Auffray




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