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LoveMEATender: un film pas tendre pour les bouchers

vendredi, 21 octobre, 2011 - 13:53

Alors que la Commission Européenne réforme sa politique agricole, le film belge LoveMEATender, dénonce l'absurdité et les dommages environnementaux de la production industrielle de la viande. Rencontre avec son metteur en scène pas tendre, mais toujours carnivore.

LoveMEATender n'est pas une reprise mal orthographiée d'un standard d’Elvis Presley. C'est le titre d'un documentaire dénonçant les abus et l’absurdité de la production industrielle de la viande. Déforestation massive de la forêt amazonienne, problèmes de santé publique, déséquilibre croissant entre pays du Nord et du Sud, émission de 18% des gaz à effet de serre, épuisement des ressources naturelles dans une course sans fin vers une productivité délirante…

LoveMEATender, dixit le synopsis, "s’est fixé pour objectif d’explorer tous les enjeux de cette production, du culturel à l’économique, du politique à l’éthique. Nous avons voulu un film qui s’adresse à tous les publics, se joue des nouvelles formes de l’image et exalte la vie au cœur même de nos assiettes".

Pari réussi: l’alternance des images de terrain, d’interviews de spécialistes et des animations humoristiques créent un rythme vivant, qui maintient constamment le spectateur en haleine.

 

Ce petit bijou de fantaisie et de créativité est dû au duo le plus improbable, une de ces rencontres quasi-miraculeuses comme seul le paysage audiovisuel belge peut en offrir: Yvan Beck et Manu Coeman.

Yvan Beck est médecin-vétérinaire. Manu Coeman est metteur en scène. Yvan Beck est un militant écologiste de la première heure. Président de l’association Planète Vie, qui promeut une meilleure "harmonie entre l’homme et l’univers", administrateur de la Maison de l’Eau et de la Vie, à Bruxelles. Vulgarisateur de talent dans l’émission animalière "Poils et Plumes" de RTL Belgique. Auteur d’un livre intitulé L’homme, l’animal, la vie

Manu Coeman est un réalisateur chouchou du monde de la pub, qui a réalisé plus de 300 clips pour Coca-Cola, Léo, Twix, Cup-a-Soup, Calvé, Pepsi ou Heinecken…  Et qui n’a jamais fait mystère de son goût pour la viande rouge. Autant dire, a priori, l’ennemi juré de Yann Beck.

Depuis sa sortie, le 14 septembre 2011, LoveMEATender a déjà été projeté à Bruxelles dans le cadre du festival "Alimenterre" et lors de sa diffusion sur la RTBF (chaîne de télévision publique belge francophone) le 17 octobre dernier, il a passionné 150 000 spectateurs, ce qui est un score remarquable pour un documentaire belge diffusé après 22h!

 

Ce jeudi soir du 20 octobre, Manu Coeman présente son bébé dans un cinéma de Leuven, une vieille cité flamande à environ 30 kilomètres de Bruxelles.  La salle est comble, le public est jeune. 

Entretien avec Manu Coeman après la projection.

Après avoir travaillé pour les plus grandes marques multinationales, vous dénoncez la production industrielle de viande. Pourquoi de revirement?

Yvan Beck est mon beau-frère. Pendant des années, au cours de nombreuses réunions de famille, il me demandait: “Tu sais ce que tu manges?  Tu connais les conséquences de ce  steak dans ton assiette ?". Il me parlait de son envie d’adapter son bouquin au cinéma, d’en faire des films de quelques minutes sur des sujets liés à la production de la viande, etc. Il m’a proposé plusieurs fois de tourner ces courts-métrages.  Je lui répondais que je ne savais pas faire ça, que mon métier c’était la pub.

Et comment a-t-il fini par vous convaincre ?

Un jour, je lui ai dit que plutôt que de tourner des clips, il devrait écrire un scénario pour un vrai documentaire. Il s’y est mis et a co-écrit LoveMEATender avec Serge Ellenstein. Et il est revenu me voir. Il est tombé au bon moment: après 300 pubs, j’avais envie d’autre chose. Ce que j’ai lu dans le scénario m’a bouleversé. Ce que j’ai vu pendant le tournage m’a convaincu que le modèle actuel fait fausse route.

Vous êtes devenu végétarien, vous aussi ?

Non, je mange toujours de la viande, au moins une ou deux fois par semaine, comme avant. Mais c’est de la viande de qualité, dont je connais le producteur. Je ne voulais pas faire un film pro-végétarien: ce que je voulais, c’était montrer la réalité de cette production industrielle et puis montrer que des alternatives sont possibles. A partir de là, au spectateur de réfléchir et de faire ses choix.

Et maintenant, vous êtes sollicités par la grande distribution ? 

Oui, le groupe Delhaize [l’un des plus grands groupes belges de distribution, NDLR] nous a demandé de venir présenter le film.  Ils veulent investir dans la corporate responsibility. Ils estiment qu’en tant que vendeurs de produits alimentaires, ils ont une responsabilité vis-à-vis de leurs clients. On a un peu hésité au début. Et puis, on a décidé de les écouter et de les croire…

En-dehors des cinémas, le film sera montré dans les écoles avec un dossier pédagogique?

Oui, c’était un souhait d’Yvan depuis le début: il voulait sensibiliser les jeunes. Mais ce n’est pas si évident qu’il y parait. Yvan a présenté le film à une fédération de producteurs de viandes et il a reçu des menaces. Ils lui ont dit textuellement: "si le film sort dans les écoles, on sait où vous habitez, et vous pouvez vous attendre au pire". Dans un pays où un vétérinaire contrôleur a été assassiné pour avoir approché d’un peu trop près la "mafia des hormones", ce genre de menaces n’est pas à prendre à la légère.

Vous allez donc montrer ce film dans les écoles malgré tout?

Oui. On espère bien ne pas en arriver à un meurtre comme celui de Karel Van Noppen… Mais on sent bien que l’on a mit le doigt là où ça fait mal. Les réactions de certains agriculteurs sont très vives. Ils considèrent qu’on les vise personnellement. Alors que le film ne vise personne. On montre simplement les limites et les conséquences d’un système.

 

C’est un changement radical pour vous, un documentaire qui montre les côtés les plus sombres de l’industrie alimentaire. Vous prenez un risque par rapport à vos commanditaires de la pub…

Oui, bien sûr. Je vais devoir m’adapter. Pour les producteurs de viande, c’est terminé. Pour les autres, je dois faire le tri. Il faut être cohérent: je ne peux pas d’un côté montrer les problèmes d’une industrie et puis ensuite faire la promo de gens qui ne respectent pas une certaine éthique. C’est une position difficile. Franchement, j’adorerais arrêter la pub. Mais je ne peux pas: cela me permet de gagner de l’argent rapidement et cela me laisse du temps pour écrire. 

Cela veut dire que vous ferez d’autres documentaires?

Oui, j’ai plein de projets. On travaille avec Yvan sur un nouveau documentaire. Le sujet est: qu’est-ce que le bonheur? Et moi, suis-je heureux? Ensuite, j’ai deux projets de cours-métrages de fiction. Et l’été prochain, un long-métrage. Ce sera une comédie grinçante à propos des Wallons et des Flamands. Je travaille avec André Logis qui a produit Le Concert, Les Petits Mouchoirs ou encore La Source des Femmes. Nous avons trouvé un producteur flamand. C’est essentiel vu l’esprit du film: nous voulons dynamiter tous les clichés des uns et des autres.


LoveMeatTender est une coproduction de la RTBF (chaîne de télévision publique francophone de Belgique) et AT productions. En France, il est distribué par Cats & Docs.




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