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Les trafiquants d’êtres humains « aiment » les réseaux sociaux

mardi, 8 novembre, 2011 - 10:48

Tous les spécialistes s'accordent sur le fait qu'Internet facilite la traite et le trafic des êtres humains. Les criminels utilisent la toile pour attirer leurs proies ou séduire le client potentiel. Mais la police dispose elle aussi de moyens renforcés, notamment la collaboration européenne. Entretien avec Wim Bontink, commissaire belge spécialisé dans la traite des êtres humains.

Troisième volet de notre série sur l'exploitation économique des êtres humains.

Europol, la police européenne, dans son dernier rapport annuel – Octa 2011 – qualifie Internet de "facilitateur du crime organisé". Le rapport du Centre d’Égalité des Chances sur la traite des êtres humains déclare à propos du trafic des êtres humains que

l'offre de services s'est déplacée sur Internet.

Wim Bontink, commissaire du service central Traite des êtres humains de la police judiciaire fédérale belge, confirme cette tendance. Mais il relativise:

Internet fait maintenant partie de la panoplie de base de chaque policier.

Comment les trafiquants d’êtres humains utilisent-ils Internet ?

D’abord, nous distinguons 4 types de sites que les criminels utilisent:

  1. Les médias sociaux, du type Facebook ou les sites de rencontres. Ils sont très utilisés car ils permettent d’établir une relation de confiance avec la future victime. Ils permettent aussi de la connaître de manière assez approfondie et donc de jouer sur ses émotions, sur son passé, etc.
  2. Ensuite, viennent les sites de petites annonces, comme le Vlan, par exemple [Site belge lié à un journal de petites annonces très fréquenté]. Les criminels y placent des offres d’emploi, souvent dans le domaine des services aux personnes : horeca (Hôtel Cafés Restaurants), garde-malades… Il peut s’agir aussi d’offres de mariage. Parfois, on mentionne directement que l’emploi nécessite un déplacement à l’étranger…
  3. Nous trouvons également les sites d’escort girls. Certaines sont "indépendantes", mais nous constatons que beaucoup d’entre elles sont en fait exploitées sexuellement. Elles sont sous la coupe de bandes criminelles qui utilisent tous les moyens de pression: chantage, violence, séquestration…
  4. Et enfin, les sites "publicitaires", ceux que les auteurs de crimes utilisent pour attirer le client. Cela peut être des sites de services sexuels, mais aussi des offres d’aides ménagères, de garde-malades, etc. Il existe de vrais catalogues parmi lesquels le client peut choisir avec qui passer la nuit ou une personne pour veiller sur sa mère malade… Ces sites sont souvent très bien organisés, avec des systèmes de paiement préalable par carte de crédit. Ils donnent aussi des instructions sur où "prendre livraison de la personne", etc. L’argent est versé sur le compte de l’exploitant qui déduit tous les frais – hébergement, voyage, passeport vrai ou faux, nourriture… de la rémunération de la personne exploitée.

Quels sont les moyens dont la police dispose pour contrer cette utilisation d’Internet ?

Nous assurons un suivi de tous ces sites. Pour les médias sociaux ou les sites de petites annonces, par exemple, nous effectuons des recherches proactives: certaines demandes de contact sur Facebook ou sur Hyves [média social néerlandais mais très utilisé aussi dans la partie néerlandophone de la Belgique] sont clairement des offres sexuelles. Pareil pour les sites de petites annonces: avec un peu de pratique, on distingue très vite les annonces suspectes. Et dans ce cas, nous remontons la filière.

Nous suivons aussi les "sites des clients": il existe des forums, par exemple, où les utilisateurs échangent des informations sur ce qu’ils ont pu obtenir comme prestations sexuelles dans tel sauna.

Y a-t-il de nouvelles formes de criminalité qui apparaissent sur Internet ?

Oui, bien sûr. Il suffit de penser au phishing – le vol de données bancaires ou autres via de faux sites Internet. Dans le cas du trafic des êtres humains, nous constatons surtout une évolution des moyens techniques. Comme l’utilisation des webcams et de Skype, par exemple. Quand deux personnes se donnent rendez-vous pour un striptease ou pour assister à une scène de viol, comment savoir si la personne qui "preste" est vraiment consentante ou si elle est exploitée sexuellement ?

Ces cas sont encore minoritaires, on en compte 3 ou 4 par ans qui aboutissent à une véritable enquête en Belgique, mais c’est très difficile d’enquêter dans ces milieux. D’autant qu’avec l’Europe, le client est peut-être à Bruxelles et la personne exploitée en Moldavie ou en Roumanie. Et certains pays ne coopèrent pas volontiers: dans ce cas, vous n’avez aucun moyen de pression… Et le phénomène de sous-traitance complique encore les choses: le propriétaire du site ouvre ses services à un sous-traitant qui lui exploite peut-être son personnel. Les chaînes sont parfois très compliquées à déconstruire.

Il y a aussi le phénomène des smartphones. Ils échappent totalement aux connexions Internet classiques. Notamment le Blackberry avec son système de protection des données. Il rend la surveillance des communications entre criminels particulièrement ardue. On peut arriver à casser les codes, mais cela prend du temps. C’est ce qui a manqué au gouvernement britannique pendant les émeutes: le temps de "craquer" les codes des casseurs.

Est-ce qu’il vous arrive d’infiltrer ces réseaux, de vous faire passer pour un client, par exemple, pour prendre les criminels en flagrant délit ?

En Europe, c’est très difficile d’organiser ce genre de chose, contrairement aux États-Unis. Il faut qu’une enquête ait été ouverte et qu’on prouve que toutes les méthodes classiques ont échoués. Que seule une action de ce type pourrait conduire à des preuves suffisantes. Et alors seulement, on peut obtenir une autorisation du parquet. Mais c’est extrêmement rare. Et on préfère ne pas hypothéquer un policier pour ce type d’action.

Par contre, au niveau européen, la justice et les polices nous demandent une présence accrue sur les nouveaux médias.

Au niveau européen, justement, comment se passe la collaboration ?

Europol constitue un grand pas en avant. C’est vraiment un facilitateur sur le terrain. Nous rencontrons nos collègues, nous échangeons sur nos méthodes. Par exemple, un de mes collègues belges est un spécialiste des médias sociaux et il donne des cours aux policiers européens sur Facebook ou Twitter. Des collègues roumains nous informent sur les nouveaux groupes criminels ou les nouvelles techniques utilisées dans leur pays.

Avec Europol, dès qu’il se passe quelque chose de nouveau dans le domaine criminel, nous sommes au courant en temps réel. Bien entendu, comme dans tous les groupes, il y a des membres plus actifs que d’autres. Mais en règle générale, la collaboration fonctionne bien. Cela crée de véritables liens entre policiers et cela les rend d’autant plus efficace sur le terrain.

Internet vous procure surtout un surcroît de travail si je comprends bien…

Pour nous c’est un challenge : il y a de nouvelles formes de criminalité, de nouveaux supports qui apparaissent tous les jours ou presque. A nous d’être suffisamment créatifs pour y répondre, pour inventer aussi de nouvelles méthodes de contre-attaque.




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