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Atatürk, la fin d’un mythe

jeudi, 10 novembre, 2011 - 14:58

La Turquie célèbre l'anniversaire de la mort de Mustafa Kemal Atatürk, mais l'héritage laïc du fondateur de la république s'effrite. Pour beaucoup, le mythe est déjà mort.

Comme tous les 10 novembre, ce jeudi à 9h05, les sirènes ont résonné à travers la Turquie. Aussitôt, la plupart des passants ont suspendu leur pas pour observer une minute de silence, tandis que certains automobilistes arrêtaient leur véhicule, pour parfois en descendre et se mettre au garde à vous.

Au même moment, dans les cours d’écoles, les élèves alignés observaient un silence plus ou moins tenu en l’honneur de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la république de Turquie, mort le 10 novembre 1938, à 9h05. Suivront l’hymne national et une série de poèmes récités au micro. "L’héritage d’Atatürk doit continuer à vivre" explique Mustafa, un barbier de 45 ans venu assister à une cérémonie dans une école stambouliote.

Atatürk nous a légué les bases de la démocratie".

73 ans après la mort de ce leader qui fonda en 1923 la république sur les cendres de l’Empire ottoman, le culte attaché à sa personnalité et au courant politique qui s’en réclame tend toutefois à perdre du terrain. "Le kémalisme est en très grand danger", estime Melis, 18 ans. Cette jeune femme habite Izmir, troisième ville de Turquie et principal bastion du parti républicain du peuple (CHP) fondé par Atatürk.

L’AKP [parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002, ndlr] ne défend pas les principes kémalistes mais veut installer la charia à la place de la République laïque fondée par Mustafa Kemal",

s’inquiète cette jeune femme qui travaille dans un salon de tatouage très engagé politiquement. Depuis 2007, son patron tatoue en effet gratuitement, à qui le veut, la célèbre signature de Mustafa Kemal. "La demande est telle que nous ne pouvons pas y répondre. Nous tatouons 5 personnes par jour en plus de nos autres clients et il faut souvent attendre 2 mois pour avoir un RDV".

Son patron a lancé cette initiative dans la foulée des rassemblements républicains de 2007, organisés pour refuser l’élection d’Abdullah Gül à la présidence de la République. A l’époque, les kémalistes s’étaient opposé à ce qu’un homme issu de la mouvance islamiste, et sa femme voilée, entrent dans le palais présidentiel de Cankaya, symbole absolu de la république laïque.

Atatürk détatoué

Cette polémique autour de la nature du parti au pouvoir a été relancée cette année avec l’annulation des célébrations de la fête nationale du 29 octobre. Officiellement, le gouvernement souhaitait faire profil bas après le tremblement de terre de Van. "Le séisme est une fausse excuse", estime Melis.

Le gouvernement ne veut pas célébrer la république de Mustafa Kemal car il veut changer le régime en place. Être ataturkiste est devenu un inconvénient dans ce pays. Certains de nos clients veulent se faire ôter leur tatouage d’Atatürk pour avoir une chance d’obtenir du travail dans l’administration !"

Les supporters du parti au pouvoir rejettent cette polémique. "En 1999 après le tremblement de terre d’Izmit, les cérémonies républicaines avaient été annulées", rappelle Mustafa Bozkurt, chroniqueur au journal Today’s zaman. "A l’époque, personne n’a accusé le premier ministre Ecevit de renier l’héritage d’Atatürk. Or lorsqu’il s’agit de l’AKP, c’est différent. Avec son héritage islamique, il est constamment perçu comme un suspect. Je le dis. La République est solidement établie dans l’esprit des gens et personne ne peut oser vouloir changer le système. Toutefois, il est aujourd’hui possible de remettre en cause certains principes du kémalisme, à commencer par l’étatisme qui ne se prête plus du tout à notre époque”.

"Le kémalisme réel est mort"

Même si les écoliers continuent à célébrer le père de la nation lors de deux cérémonies hebdomadaires, et si la loi continue à pénaliser les insultes à l’encontre d’Atatürk – la journaliste Nagehan Alçi en a fait les frais la semaine dernière et encoure entre 1 à 3 années de prison pour avoir qualifié Atatürk de dictateur -, les tabous qui entourent la personnalité de Mustafa Kemal et son idéologie s’effritent sous la pression de groupes tels que les Kurdes, islamistes et libéraux qui critiquent l’aspect monolithique de la nation définie par Mustafa Kemal et le contrôle exercé par l’Etat sur la religion.

Pour le politologue Baskin Orhan, le kémalisme est tout simplement "mort".

Le kémalisme a créé dans les années 1930 les bases d’une démocratisation et représentait un processus de modernisation selon le modèle européen de l’époque, à savoir l’Europe de Mussolini et de Franco. 80 ans après, l’Europe s’est démocratisée mais nos kémalistes continuent de vouloir appliquer les recettes des années 1930. Cela ne fonctionne plus. Tout comme le socialisme réel, le kémalisme réel est mort".

La rédaction d’une nouvelle constitution sur laquelle planchent les députés a elle aussi relancé le débat sur l’héritage kémaliste. Pour Ihsan Dagi, proche du gouvernement, la Turquie a désormais besoin d’une constitution "post kémaliste" car "le kémalisme ne fait pas confiance au choix du peuple” et "se base sur l’idée fausse que la nation est homogène". Les jours de cette idéologie pourraient bien être comptés.




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