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"Alléluia, Berlusconi est parti", chantent les Italiens

Andrew Medichini/AP/SIPA

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14.11.2011 | 20:10

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Depuis des mois, la soprano Anna de Martini organisait la "révolution musicale permanente" contre l'incurie de Silvio Berlusconi. En point d'orgue, elle a interprété l'Alléluia de Haendel pour pour fêter la fin du règne du Cavaliere.

Si "Les italiens ont chanté l’Alléluia devant le Palais Chigi [le siège de la présidence du Conseil]", pour célébrer la démission de Silvio Berlusconi, comme l’ont écrit les manchettes des principaux quotidiens, c’est grâce à elle: Anna de Martini, chanteuse soprano spécialisée en musique de chambre, a préparé pendant neuf mois ce moment lyrique sur la place publique.

Le 13 février dernier, pour la manifestation des femmes Se non ora quando [S'il ne part pas maintenant, alors quand?], elle avait convoqué musicien(es) et chanteurs pour un Dies Irae de Mozart qui demandait justice. Depuis ce jour elle a patiemment préparé l’Alléluia de Haendel, pour fêter la fin du règne. 

Explosions de joie et "chacals"

Les mouvements de liesse populaire qui ont accompagnés la démission de Berlusconi samedi 12 novembre à partir de 19h ont été jugés avec dégout par les supporters de l’ex-président du Conseil. S’il s’est lui-même déclaré "très triste" de ces sifflets et explosions de joie, les journaux acquis à la cause du Cavaliere ont parlé des "chacals" qui viennent au dernier moment profiter de la faiblesse du Prince.

Anna de Martini a une prestance, une voix et un engagement qui sont à des années lumières du comportement d’un "chacal". Et elle n’a pas hésité à faire entendre son indignation et sa rage même lorsque le président du Conseil était encore puissant. Pour notre rencontre, elle a la voix peu voilée... Le "mandat" de la Révolution musicale permanente s’est conclu samedi soir dans le froid… mais la musique continue et elle va chanter la semaine prochaine pour une musique de film dirigée par le maitre Ennio Morricone.

Entretien avec la créatrice de la Résistance musicale permanente qui a fait son dernier concert populaire samedi soir.

Alors, heureuse ?

Oui, même si c’est très à la mode d’être plutôt cynique en ce moment. Avec le nouveau gouvernement Monti nous repartons 30 ans en arrière certes, mais aussi 20 ans en avant. Pour moi, c’était important d’organiser le mouvement de résistance musicale non pour le bonheur de ce jour précis, mais parce que cela me rendait heureuse au moment où je le faisais. Pour moi, la préparation de l’Alléluia était un moyen de sentir un futur meilleur avant même qu’il n’arrive.

Je suis aussi heureuse d’avoir assisté à ces réactions de joies. Même si certains n’ont pas eu des réactions très intelligentes, en général, nous nous sommes tous sentis comme quand l’Italie a gagné le Mondial de foot. Je ne suis pas tifosa mais le sentiment était le même, on avait juste envie de sourire à son voisin…

Tu peux analyser en quelques mots ce qu’on ressent lorsqu’on chante un tel morceau, difficile, à un tel moment devant le Palais Chigi?

Un sentiment d’appartenance à une communauté. Quand Berlusconi a démissionné, on se sentait déjà dans un autre monde. Je me sentais vraiment bien parce que j’étais avec les autres musiciens, jouant pour les autres. Et puis, c’était drôle, quand je me tournais j’entendais les gens hurler Alléluia !

Pourquoi l’Alléluia de Haendel ?

Parce qu’il est très connu et puis c’est aussi le morceau d’un auteur allemand qui écrit en anglais dans le style italien: c’est le symbole de l’Europe unie.

Le 26 mars pour le référendum pour l’eau publique - une gifle électorale pour Berlusconi - et puis le 30 mars place Montecitorio pour la réforme de la justice, vous avez interprété le Dies Irae. Pourquoi ?

J’ai choisi le Dies irae parce que la question de la justice est fondamentale en Italie. Je pense au jour de l’assassinat de Falcone et Borsellino [deux juges anti-mafia assassinés en 1992]. A ce moment là, nous avions l’impression que quelque chose allait changer, que la mafia allait perdre. Et à partir de là tout s’est tu. Avec ce gouvernement, j’ai presque honte de le dire tellement c’est simpliste, mais vrai: Berlusconi est resté au pouvoir toutes ces années pour éviter la galère [la prison]. Dies irae… C’est le jour de la colère, le jugement dernier. Le jour où viendra le sévère juge… A la question de la justice sont liés tous les grands problèmes de notre pays.

Et le message culturel de cette musique ?

C’était important de rappeler que nous appartenons à une civilisation fondée sur la limite, une civilisation qui dit ‘Ceci peut se faire, ceci non’. Les années Berlusconi ont représenté un renversement des valeurs: désormais les gens pensent que tout se vaut. Que l’opinion d’un jeune garçon quelconque vaut celle d'un diplômé. Que toute le monde peut donner son opinion, que toute opinion vaut celle d’un autre. Et ce n’est pas vrai, il y a des choses qu’il faut étudier pour pouvoir en parler.

La musique que vous jouez sur les places n’est justement pas accessible au premier musicien venu...

Oui, nous avons mis ensemble des musiciens professionnels qui ont passé leur vie à étudier et qui savent qu’il faut se préparer pour pouvoir s’exprimer. Mais aussi des non professionnels pour qui chanter l’Alléluia dû être préparé pendant des mois.

Pendant combien de temps avez-vous répété ?

Depuis le 13 février j’ai organisé des leçons pour débutants, dans les parcs, à la maison, divisées en section pour les types de voix. Et puis nous avons répété tous ensemble avec les professionnels. Ironie du sort, notre dernière répétition s’est tenue la semaine dernière… Nous étions donc assez prêts…

Et cela a été facile de mobiliser tous ces musiciens, professionnels et débutants?

J’ai trouvé des centaines de personnes qui se sentaient comme moi. Les musiciens en général sont des gens qui étudient, qui sont informés et donc critiques, mais ils n’ont pas de temps à perdre. Ce qui a été vraiment dur, pour moi, c’est d’entrer en contact avec le fort pessimisme qui existe aujourd’hui, la démoralisation générale. Le jour avant l’Alléluia, j’ai reçu encore beaucoup de mails du type…’ça ne marchera jamais, les gens ne comprennent pas, les gens ne peuvent pas'… Devant une droite agressive qui veut le pouvoir, nous avions perdu d’avance. Ce qu’il faut, maintenant, c’est que les individus retrouvent leur force.

Qu’est ce que tu retiens de plus terrible de toutes ces années, au plan culturel ?

Le rien culturel. Dans le monde de la musique, nous savons que nous n’avons le droit à rien, nous faisons tout, tous seuls. Par ailleurs, à la télévision italienne il y a des faux procès, et des faux psychodrames sur les couples, et, bien entendu c’est mieux lorsqu’ils se disputent. Ce modèle de communication est passé dans la société. Cela me rappelle un livre de Stefano Benni qui parle d’un contrôleur qui va à vérifier si les gens discutent bien de questions inutiles. Ça c’est le modèle culturel Berlusconien.

D’autre part, les personnes critiques font des chaines par mails, des "I Like" sur Facebook: ils ont l’impression d’agir mais ils ne font rien. Pour moi la participation est charnelle. Si toutes les personnes qui étaient là samedi soir étaient venues avant… Berlusconi serait peut-être tombé plus tôt. Ce qui me fait le plus peur c’est notre réaction, le fait que nous l’avons laissé faire.





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