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Des héros nationalistes en plat de résistance

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12.11.2011 | 12:55

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A Lviv, dans la Galicie ukrainienne, un restaurant met en scène l'histoire controversée de la Seconde Guerre mondiale. Pour y entrer, mot de passe obligatoire: "Gloire à l'Ukraine". Bien plus qu'une simple attraction folklorique ou touristique, ce phénomène est révélateur d'un nationalisme en plein essor dans l'Ouest du pays.

Au début d'une agréable soirée d'automne, un léger son de flûte s'élève au-dessus des gracieuses façades qui cerclent le Rynok, la place centrale de Lviv, et enchante les nombreux badauds déambulant dans les petites rues pavées alentours. La capitale de la Galicie respire un art de vivre et une originalité uniques en Ukraine, et qu'on croirait à la portée de n'importe quel nouveau venu. 

L'originalité à Lviv reste malgré tout une affaire d'initiés. Au bout d'un couloir partant d'un coin du Rynok, se dresse une porte en bois, anonyme. Nul ne pourrait se douter que derrière se trouve Krijvka (Cache), un des bars-restaurants les plus populaires de la ville, et le chantre emblématique d'un nationalisme ukrainien en plein essor.

Examen d'entrée

On frappe discrètement à la porte. Un homme chauve, d'allure massive, treillis militaire et fusil mitrailleur en bandoulière, ouvre et dévisage le visiteur d'un œil inquisiteur, avec un simple "Tak?" ("Oui?") en signe de salut. Ici, pas de "Bonsoir", ou de "Nous souhaiterions une table pour quatre". La réplique doit venir sans hésitation: "Slava Ukrainy !" ("Gloire à l'Ukraine!"). Ce à quoi le garde répond d'un convenu "Heroim Slava !", ("Gloire à ses Héros!"), éventuellement agrémenté d'une question supplémentaire. "Wy Moskaly ?" ("Vous êtes Moscovites?"), ou "Wy Patrioty ?" ("Est-ce que vous êtes patriotes?"). 

Gare à la réponse, il ne s'agit pas de plaisanter si l'on veut rentrer. Si le "patriote" réussit ce petit examen d'entrée, il est invité dans le hall du restaurant et se voit récompensé avec un petit verre de Medovuha, vodka locale à base de miel.

On descend alors un escalier qui conduit au cœur de la "cache". Les murs sont recouverts de poutres de bois, l'éclairage est tamisé, le fond de l'air sent le renfermé. Au milieu de l'escalier, impossible de manquer un portrait solennel de Stepan Bandera, leader nationaliste ukrainien pour le moins controversé de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale [voir l'encadré en bas de page]. Le doute n'est plus permis quant à l'ambiance particulière du restaurant. Dans un pays qui n'a pas encore décidé si Bandera était un glorieux patriote et résistant ou un dangereux fasciste et terroriste, le restaurant Krijvka a fait son choix.

Reconstitution historique ou farce ?

Après ces premières surprises, on se plonge plus profond dans les entrailles du restaurant. Une succession de galeries basses et faiblement éclairées reconstituent une cache de l'UPA, l'armée insurectionnelle ukrainienne formée en 1942 et branche militaire de l'organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). La cache est de celles depuis lesquelles les résistants ont mené leur lutte de longue haleine contre les occupants nazis et Soviétiques. Si l'UPA a officiellement été dissoute en 1949, ses dernières unités ont opéré jusqu'en 1956 et la région grouille de repères de la sorte.

Rien n'est laissé au hasard: des carabines et fusils mitrailleurs sont accrochés aux murs, des photos d'époque célèbrent la solidarité et la résistance des patriotes, et la vaisselle est faite d'assiettes et gobelets en métal. Le menu se décline en noms évocateurs, tels que "la première communion du héros", "du San jusqu'au Don", deux cours d'eau qui délimitent le territoire ukrainien à l'Ouest et à l'Est, "le sourire de Nachtigall", du nom de la division de la Wehrmacht créée en 1941 et composée de volontaires ukrainiens, et qui s'est distinguée lors de la prise de Lviv. Sans oublier le dessert local : "une Partisane Vierge". Et quand on hèle une serveuse, un "Slava Ukrainy !" est de rigueur.

Un véritable business

Quelques soirs par semaine, sur les coups des huit heures et demi, neuf heures, les lumières s'éteignent brusquement. Commence alors une chasse à l'homme, ou plutôt une chasse au Moskal, (Moscovite). Ils sont en général vite répérés pour avoir commandés des pelmini, ces raviolis fourrés, typiques de Russie et non de Galicie. On les démasque à la lampe de poche et les rabroue en public. Bien sûr, on parvient toujours à se réconcilier à la fin, à grand renfort de Meduhova.

           

Car le restaurant se veut malgré tout une manifestation d'un folklore local inoffensif. Les propriétaires gèrent plusieurs établissements dans le centre ville, tous articulés autour d'un thème particulier. La Loge, située juste au-dessus du Krijvka, se démarque fièrement comme le restaurant "le plus cher de Lviv", tout en recréant l'ambiance élitiste d'une loge maçonnique. Le Gazova Lampa, quelques rues plus loin, abrite une multitude de différentes sortes de lampe à gaz. Le restaurant Pid Zolotoyu Rozoju (Sous la Rose d'Or) reproduit l'atmosphère de la défunte Lviv juive, à l'aide de serveurs parlant yiddish et de plats kascher, dont on ne connaît pas le prix avant de l'avoir marchandé à la fin du repas. Dans ce contexte, Krijvka ne serait qu'une manifestation de plus d'une originalité lvivienne.

Au-delà du folklore

Mais il est difficile de croire que l'utilisation de la mémoire de Bandera et de l'UPA soit une simple attraction touristique. Depuis l'accès à l'indépendance en 1991, Lviv s'est démarquée comme le chantre d'un nationalisme revanchard, et de plus en plus intransigeant vis-à-vis des régions russophones et russophiles de l'Est ukrainien.

Bien que le maire Andriy Sadovyi soit d'étiquette indépendante, le conseil municipal est maintenant dominé par des élus du parti Svoboda. Ce parti nationaliste, héritier de l'ancien parti national-socialiste ukrainien, affilié, entre autres, aux extrême-droites françaises et autrichiennes, a connu un développement remarquable pendant les cinq dernières années. Il a aujourd'hui la main haute sur plusieurs grandes villes de l'Ouest, dont Ternopil et Ivano-Frankivsk, et sur trois oblasts (régions) occidentales, dont Lviv - et serait crédité d'environ 5% des voix aux prochaines élections législatives d'octobre 2012.

L'impact de Svoboda sur la politique locale se fait sentir, par son opposition à des mesures fiscales phares voulues par le maire ou l'interdiction d'une exposition de peintures qui ne respectait apparemment pas la mémoire du père de la littérature ukrainienne, Taras Chevchenko.

Influence politique montante

Le groupe Svoboda pousse évidemment à une utilisation politique de l'histoire. Un mémorial grandiose à l'honneur de Bandera est en cours de construction dans le centre-ville, pour un coût d'environ 900 000 euros. Dans le même temps, l'inauguration, le 29 octobre dernier, du stade de football "Lviv Arena", destiné à héberger des matchs de l'Euro 2012, a été marquée par de graves troubles de circulation.

Et pour cause, les routes y conduisant n'étaient pas toutes achevées, faute de moyens. Qu'à cela ne tienne, pour Ruslan Koshulynkiy, chef du groupe Svoboda au conseil municipal, c'est une "question de valeurs […] Bandera n'était pas commémoré avant et nous avons eu le sentiment qu'il était très important de rendre hommage à un tel personnage. C'était une de nos priorités".

De la même manière, le Krijvka a eu comme priorité de présenter une certaine partie de l'histoire de l'UPA, vierge de tout écart de conduite, et d'en faire un produit commercial. Teodor, un client venu de Ternopil, déplore ainsi que l'on ne trouve pas de références historiques, d'anecdotes ou de panneaux expliquant les motivations des soldats de l'UPA. Comme il le constate, les propriétaires jouent avec l'Histoire. "Il n'y a aucun intérêt historique à venir ici. Moi et mes amis pouvons boire à Ternopil". Même au sein de l'Ouest ukrainien, la mémoire de la nation ne fait pas l'unanimité. 

 


Stepan Bandera (1909-1959), est un patriote ukrainien de la première heure, chef de l'Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN), à l'idéologie ouvertement fascisante, qui s'engagea aux côtés des nazis contre les Soviétiques dans l'espoir d'en obtenir un Etat ukrainien indépendant. Une indépendance éphémère qu'il déclare en juin 1941 avant qu'elle ne soit vite refusée par les Nazis. Son bras armé, l'Armée Insurrectionnelle Ukrainienne (UPA), se rend coupable de nombreuses exactions contre Polonais, Juifs et Ukrainiens sympathisants communistes. Le vent tourne vite pour Bandera, qui se retrouve interné par les Nazis, exilé du territoire ukrainien après la guerre et assassiné par le KGB en Allemagne de l'Ouest en 1959. Son nom défraye régulièrement la chronique en Ukraine. Le président "orange" Victor Iouchtchenko lui a ainsi conféré le titre de "Héros d'Ukraine" par un décret en janvier 2010, juste avant de quitter le pouvoir. Décision largement contestée par la communauté russophone du pays, et annulé par la Haute Cour Administrative d'Ukraine en janvier 2011. 





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