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Diplômée, embauchée, expulsée

© Benjamin Leclercq

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17.11.2011 | 19:20

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La "circulaire Guéant", signée le 31 mai, restreint l'accès au travail des étudiants étrangers en France. Après six ans d'études à Paris, et diplôme en poche, Victoria avait trouvé un emploi. Las, il lui reste moins de trois semaines pour quitter le territoire français. Portrait.

Victoria a 24 ans, elle est diplômée d’architecture. Le marché du travail en France ne ménage ni les jeunes ni les architectes. Pourtant, Victoria a tout de suite trouvé un job. Le cabinet d’architecture dans lequel elle a effectué son stage veut l’embaucher. Un CDD de 12 mois, avec "un bon salaire".

Oui mais. Ou plutôt, oui Mai. Mai 2011: les ministres de l’Intérieur et du Travail cosignent ce qui deviendra la "circulaire Guéant". Le texte préconise, euphémisme à peine voilé, "un contrôle approfondi des demandes de changement de statut" des étudiants étrangers (hors-UE) prétendant à une entrée sur le marché du travail. En d’autres termes, il somme les préfets de restreindre l’insertion professionnelle des étudiants étrangers en France.

Victoria, la jeune diplômée d’architecture, est palestinienne. Alors son insertion professionnelle s’est heurtée à quatre lettres. OQTF. Obligation de quitter le territoire français. La préfecture a refusé sa demande de changement de statut, elle ne pourra pas travailler en France, et doit quitter le territoire avant le 4 décembre.

Formation à la française

Pourtant, c’est la France qui l’a formée. Originaire de Bethléem, elle y passe son bac au Lycée français. Ses résultats lui valent une Bourse d’excellence, offerte par… l’Etat français. Victoria choisit la France "par automatisme", elle qui a "maîtrisé le français avant l’arabe" et a grandi baignée par la culture française. "Et puis pour étudier l’architecture, quoi de mieux que Paris", sourit-elle.

Six ans d’études, à l’école d’architecture de Paris Val-de-Seine. Six ans à Paris donc, où l’acclimatation est réussie, malgré "la mauvaise humeur des Parisiens", qu’elle concède en esquissant un sourire. Elle obtient son diplôme en juillet 2010, et poursuit une année post-diplôme pour "perfectionner la maîtrise d’œuvre", au détour d'un stage. Son cursus se termine en mai 2011. Mauvais timing.

"J’ai envoyé mon dossier de changement de statut (d’étudiant à travailleur) à la Préfecture du 18e arrondissement mi-juin, explique-t-elle, avec l’idée de commencer mon contrat mi-septembre". La procédure classique.

J’avais tout pour travailler en France",

et surtout, le plus précieux: "une promesse d’embauche avec un salaire plus qu’honnête, ce qui compte pour la Préfecture".

Les Français d'abord

La réponse tarde à venir. Trois mois plus tard, le refus tombe. Motif? Trop de demandes pour le poste de Dessinateur Projeteur, chiffres à l’appui: "2 998 demandes pour 233 offres", lit-elle, sortant le courrier de son sac. Autrement dit, trop de Français sur le carreau, qui passeront avant elle. L’immigration choisie est has-been, retour à une formule plus rodée: la France aux Français. Et pas d’exception pour les élites diplômées.

La seconde justification est plus subtile. L’employeur qui veut contractualiser Victoria n’a pas déposé d’annonce pour le poste à Pôle emploi. Un faux-pas qui introduit un vice de procédure, mettant en pièces le dossier de la jeune palestinienne. Une ficelle administrative usée jusqu’à la corde par les fonctionnaires du Service de la main d’œuvre étrangère, compétents pour attribuer les changements de statut, qui est imparable pour bouter les étudiants étrangers depuis la circulaire Guéant. "Une juriste m’a expliqué qu’à cause de ça, toute tentative de saisir la justice échouerait", raconte la jeune fille, dépitée.

Très vite, elle rédige cependant, avec l’employeur, un recours hiérarchique. Adressé cette fois à l’échelon supérieur, le ministère de l’Intérieur. 462 dossiers ont été transmis au ministère, selon le Collectif du 31 mai qui coordonne la mobilisation. Une soixantaine ont été traités positivement, plus de 170 sont en attente, et 200 ont d’ores et déjà été refusés, parmi lesquels celui de Victoria.

"La réponse est arrivée à une vitesse impressionnante", note-t-elle, ironique. Et nouveau refus, pour les mêmes motifs.

Une diplômée sans-papiers

C’est incompréhensible! Cette agence d’architecture m’a formée, elle veut m’employer, en particulier pour des compétences liées à mon origine étrangère, comme les langues, mais elle ne peut pas. D’autant que je suis formée à la française, sur des normes (d’architecture) françaises, c’est naturel que j’y travaille!".

Comme des centaines de camarades étrangers, Victoria est la victime collatérale d’une politique de chiffre. Celle d’un ministre qui a promis une baisse de l’immigration légale, et qui ne veut pas décevoir, alors que la campagne présidentielle a déjà commencé.

Deux semaines après le refus du ministère, l’Obligation de quitter le territoire français frappe à sa porte. Le recommandé lui donne trente jours pour déguerpir. "J’attendais cette lettre", répond Victoria lorsqu’on l’interroge sur sa réaction, "j’ai juste pensé à l’appartement, qu’il faudrait vider, et appelé mes parents".

Fatiguée de ces mois d’incertitude et d’errance kafkaïenne dans l’administration française, Victoria résume, fataliste: "on m’a expulsée, quoi!". Le coup est rude, d’autant que sa carte de séjour a expiré fin septembre. "Je suis sans-papier, s’exclame-t-elle, je n’aurais jamais pensé que ça pouvait m’arriver".

Et maintenant? "Je rentre", affirme-t-elle. "Partir dans les délais (de son OQTF) pour, peut-être, tenter de revenir par l’intermédiaire d’une autre procédure, celle "d'introduction d'un salarié étranger"".

Alors Victoria fait ses cartons, et s’apprête à quitter son appartement du 15e. "J’ai déposé mon préavis, c’est fini".





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