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Karima Souid, députée tunisienne, « sous-citoyenne » de Vénissieux

mercredi, 23 novembre, 2011 - 11:43

Karima Souid a été élue par les Tunisiens de France et fait partie des 18 députés qui représentent la diaspora à l'assemblée constituante issue des premières élections libres. Portrait.

"Mes amis, ma famille, mon appartement, ma voiture, mon travail". Karima Souid a tout laissé en plan, à Vénissieux, pour s'envoler le 6 novembre dernier vers la Tunisie. Cette Franco-tunisienne de 40 ans a été élue en octobre à l'assemblée constituante, sous les couleurs d'Ettakatol, un parti de centre-gauche.

Elle est l'un des 18 députés qui représenteront la diaspora tunisienne: dix pour la France, trois pour l'Italie, un pour l'Allemagne, etc. Mais parmi eux, Karima Souid est fière de dire qu'elle est "la seule à être de la deuxième génération". Née en France, Karima Souid a grandi aux Minguettes, un quartier populaire de Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise.

A 40 ans, la voilà dans l'hémicycle du palais du Bardo. Ce mardi 22 novembre, à quelques minutes de l'ouverture des travaux de l'assemblée, Karima Souid est "stressée", consciente "des difficultés qui nous attendent et de la lourde tâche qui nous a été confiée". Cette pratiquante de boxe anglaise fait d'une réplique de Million dollar baby sa devise:

Il y a magie à livrer combat au-delà de ses limites, pour un rêve qu'on est le seul à connaître.

La séance s'ouvre. Hymne national, discours présidentiel, prestation de serment – l'instant est solennel. Débriefing à chaud, quelques heures plus tard, dans le café faïencé du palais beylical: "C'était très émouvant, en particulier l'énumération des noms des martyrs de la révolution", commente la députée, tailleur-pantalon et verre de thé à la main, déjà à son aise dans les lieux.

"En France, les Tunisiens sont considérés comme des sous-citoyens"

Directrice de projet dans le tourisme, Karima Souid ne s'était, jusqu'à la révolution, jamais intéressée à la politique tunisienne, "parce qu'il n'y avait qu'un seul parti". Elle préfère la lutte associative, fait la com' de Timecode Corp., une association vénissienne qui produit des courts-métrages contre les discriminations.

Mais la révolution l'a "obnubilée", raconte-t-elle. "Je ne voulais rien rater de ces moments-là, je suivais tous les événements à distance, par Facebook, par téléphone." L'engagement politique s'impose vite. En février, elle se rapproche d'Ettakatol, dont elle apprécie le leader historique, le docteur Mustapha Ben Jaafar. En août, elle se voit proposer la tête de liste de la circonscription France sud.

La Lyonnaise cogite sérieusement pendant deux jours, avant d'accepter.

En Tunisie, j'ai toute ma place, alors qu'en France, on est considérés comme des sous-citoyens.

Avec la petite trentaine de militants qui forme Ettakatol dans le sud et "des tracts photocopiés en noir et blanc", elle mène campagne de Toulouse à Marseille, Bordeaux, Nice, Lyon… Et décroche un siège.

Apprendre à connaitre son pays

Le débarquement au bled n'est pas simple. Elle emménage dans la maison familiale située dans la lointaine banlieue nord de Tunis. Cette maison où la famille venait passer les vacances, chaque année. La nouvelle venue a dû faire connaissance avec les autres membres du parti, en appréhender les rouages, au moment délicat où Ettakatol négociait son entrée au gouvernement de coalition. "Je suis en phase d'observation, d'apprentissage et d'échange avec la population", résume-t-elle.

Il faut aussi se réapproprier la langue.

En tant que deuxième génération, je vais avoir des difficultés de ce côté. Je parle parfaitement le dialecte tunisien, mais je maîtrise mal l'arabe classique, utilisé en particulier pour tous les termes techniques,

explique la jeune femme, qui a programmé de prendre des cours.

Ce n'est pas la première fois que Karima Souid vit en Tunisie. En 1993, dès son BTS de tourisme en poche, elle part travailler dans son pays d'origine. Sept ans d'expériences diverses dans le secteur, qui lui ont permis "de découvrir le pays, les gens, la mentalité, d'apprendre à travailler avec les Tunisiens".

Double nationalité, critiques en double

La jeune députée est à l'aise avec sa double citoyenneté. "Certains considèrent l'immigration comme un déracinement. Moi je le vis harmonieusement, comme une richesse." Une vision pas toujours partagée par les pouvoirs politiques, de part et d'autre de la Méditerranée.

En France, les attaques d'une partie de la droite contre la binationalité l'insupportent. En Tunisie, c'est la vision instaurée par le régime de Ben Ali qu'il faut changer:

Nous n'étions considérés que comme des gens qui venaient passer leurs vacances ici et qui apportaient des devises. Il ne faut plus qu'il y ait de différence.

La large place accordée aux Tunisiens de l'étranger dans la nouvelle assemblée, fait inédit dans le monde, est le signe d'un changement, estime-t-elle. Mais, signe que la question est aussi sensible en Tunisie, une polémique a  éclaté ce mercredi, à propos de la nouvelle vice-présidente de l'assemblée, Mehrezia Labidi.

Elue d'Ennahda [le parti islamiste qui a remporté les élections et obtenu 89 députés] en France, elle aussi est franco-tunisienne, militante pour le dialogue interreligieux. Les internautes ont dégoté une vidéo où la vice-présidente de l'assemblée constituante se présente ainsi:

Je suis originaire de France, à la base de Tunisie. Je suis maintenant une citoyenne française.

Certains, notamment parmi les plus farouches des anti-nahdaouis, sont allés jusqu'à remettre en cause la sincérité de l'engagement de l'élue. Plutôt comique quand on sait que, d'ordinaire, c'est plutôt le camp des progressistes qui est brocardé pour sa proximité avec la France.

Pour un droit du sol à la française

Karima Souid défend l'instauration en Tunisie d'un droit du sol à la française. Compte aussi travailler à la réforme des consulats, anciennement partie prenante du flicage des Tunisiens de l'étranger, pour les mettre "au service des citoyens".

Pour le reste, Karima Souid ne sait pas grand chose de sa nouvelle vie. Elle pense retourner en France au moins une fois par mois pour rendre des comptes aux électeurs. En Tunisie, elle aimerait s'engager dans le milieu associatif pour "être sur le terrain".

Je veux m'intéresser à la femme rurale, aux difficultés qu'elle vit: elle est souvent ouvrière agricole, non déclarée. C'est elle qui ramène l'argent au foyer et qui s'occupe des enfants. Je veux découvrir une partie de la Tunisie que je ne connais pas. 

Passé son mandat, la députée se voit "continuer à militer pour Ettakatol, mais de l'autre côté de la Méditerranée", cette fois.


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