Connexion

Syndicate content

Abdirashid, Somalien de 17 ans, perdu dans Rome

mardi, 22 novembre, 2011 - 16:01

Quarante tribunaux allemands ont refusé d'expulser des demandeurs d'asile vers l'Italie, comme les y autorisent pourtant les règles européennes. Motif: les conditions de vie des migrants y sont indignes. Ils sont contraints, comme Abdirashid Ali, un jeune somalien, d'errer de taudis en taudis, sans ressources et sans avenir.

Quarante tribunaux, quarante juges, quarante ordonnances judiciaires et un seul accusé: l’Italie. En Allemagne, quarante tribunaux répartis dans l’ensemble du pays ont refusé d’appliquer les accords de Dublin II et d’expulser quarante réfugiés vers leur premier pays d’entrée dans l’Union européenne, à savoir l’Italie.

Selon les magistrats allemands, les conditions de vie offertes par la péninsule ne correspondent pas aux standards de la "dignité  humaine". A titre d’exemple, le verdict émis le 9 novembre 2010 par le tribunal administratif de Darmstadt selon lequel,

la situation humanitaire des demandeurs d’asile en Italie notamment en ce qui concerne le droit à un logement et la santé, ne correspond pas aux standards minimums européens."

L’Allemagne n’est d’ailleurs pas le seul pays à clouer l’Italie au pilori, les Pays-Bas, par décision de la Cour suprême (en février 2011), la Suède et le Royaume-Uni ayant déjà adopté des mesures identiques.

Le précédent de la Grèce

Depuis un an, de nombreux pays européens ont également suspendu, de manière temporaire, les renvois de réfugiés vers la Grèce, craignant d'être condamnés par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), comme l'a été la Belgique (le 21 janvier 2011).

Les juges européens considérent que le renvoi par Bruxelles d'un demandeur d'asile afghan est allé à l'encontre des droits de l'Homme: depuis plusieurs années, de nombreuses organisations soulignent les "défaillances structurelles importantes" de la procédure d'asile en Grèce, rappelle l'arrêt de la CEDH. Les demandeurs sont systématiquement placés en détention, éventuellement brutalisés par la police, relève la Cour. Avec, au final, un espoir infime de voir leur demande d'asile aboutir.

Un tiers des expulsions vers l’Italie bloquées par les tribunaux allemands

Plusieurs dossiers ayant été montés contre les conditions d’accueil réservées par les Italiens aux réfugiés, la péninsule va probablement devoir engager, à son tour, de nouveaux avocats pour se défendre devant la CEDH. D’autant que l’un de ces dossiers a été rédigé par Thomas Hammerberg, responsable des droits de l’Homme au Conseil européen.

Un document qui s’ajoute à celui peaufiné en mai dernier par l’association suisse pour l’assistance aux réfugiés Schweizerische Fluechtlingshilfe. Et au rapport monté par les deux avocats allemands qui défendent les réfugiés originaires pour la plupart de la Corne d’Afrique et des pays où souffle le vent du fameux printemps arabe.

Selon Dominik Bender, l’un de ces deux avocats, un tiers des expulsions vers l’Italie auraient été déjà bloquées par les tribunaux allemands. Et d’autres réfugiés qui ont préféré fuir l’enfer italien pour passer en Allemagne pourraient obtenir des décisions de justice identiques dans les prochains mois.

"Exception culturelle"

Selon l’UNHCR, l’agence onusienne pour les réfugiés, quelques 10 860 demandes d’asile ont été déposées  l’an dernier en Italie par des ressortissants pour la plupart originaires de l’Afrique noire, du Maghreb, mais aussi de Chine, d’Irak et d’Iran. Difficile en revanche d’en savoir plus sur le nombre de demandes accordées, le ministère de l’Intérieur n’étant pas particulièrement bavard.

Mais certaines associations humanitaires estiment que 2 094 personnes ont obtenu le statut de réfugiés en 2010 et que 1 789 ont eu accès aux aides financières dégagées par le gouvernement italien. Même si là encore, la situation n’est pas vraiment fluide, le ministère n’aimant pas parler argent.

Un seul point est, en revanche, extrêmement clair: pour les associations humanitaires, l’Italie fait figure "d’exception culturelle" en Europe. Ailleurs, les demandeurs qui obtiennent un permis de séjour pour des raisons humanitaires sont immédiatement insérés dans un programme d’intégration qui comprend le droit au logement, l’accès au monde du travail et des cours de langue.

Livré à lui-même

En Italie, la situation reste dans le flou. Durant les procédures, les demandeurs ayant obtenu un tire de séjour provisoire, ont en théorie le droit d’être hébergés dans des centres d’accueils disséminés sur l’ensemble du territoire italien. Mais les places sont limitées. Autre souci: l’intégration et l’accompagnement social des réfugiés dépendent de la bonne volonté ou de la disponibilité financière des communes.

Mais le problème le plus important concerne les mineurs qui devraient être placés dans des structures adéquates par les tribunaux italiens et avoir un support social. Ce n’est pas toujours le cas. Pour preuve, le parcours douloureux d’un jeune Somalien âgé de 17 ans en 2009. Entré clandestinement en Italie, cet adolescent était passé en Suisse.

Arrêté manu militari par la police helvétique, Abdirashid Ali a été refoulé tambour battant en Sicile où il avait présenté une demande d’asile un an auparavant. A sa descente d’avion, les policiers italiens l’ont embarqué dans les bureaux de l’immigration pour la prise d’empreintes.

Puis ils lui ont donné un ticket de bus pour aller dans le centre, un billet de train pour Caltanissetta là où l’aventure européenne d’Abdirashid avait commencé en 2008. Mais pas d’argent. Complètement démuni, sans nulle part où aller, sans un morceau de pain, l’adolescent a traîné dans la gare. Arrivé à Rome, il a erré dans la capitale pendant 4 jours. La première nuit, il a dormi à Termini, la gare centrale. Puis dans les locaux de l’ancienne ambassade de Somalie, abandonnée depuis la guerre.

"Aucun avenir en Italie"

Pour trouver de quoi manger, il a frappé aux portes des églises. Puis il a été accompagné par un journaliste qui enquetait sur la situation des mineurs demandeurs d’asile dans un centre d’accueil tenu par des jésuites. Mais Abdirashid Ali a dû rapidement changer d’adresse.

Un monsieur m’a dit que je ne pouvais pas rester dans cette maison, que je devais faire une demande et attendre six mois avant d’avoir une réponse peut-être positive. Je lui ai demandé: 'et moi, je dors où entre-temps?',

se souvient aujourd’hui le jeune Somalien.

Les prêtres lui ont ensuite trouvé un autre centre d’accueil situé dans un quartier cossu sur la colline de San Saba, (derrière la FAO, l’organisation onusienne pour la faim et l’agriculture dans le monde!). Deux mois plus tard, l’adolescent a du refaire son baluchon et squatter à nouveau l’ancienne ambassade de Somalie.

Sa carte de séjour expire cette année et ne lui a été d’aucune utilité pour trouver le petit boulot qui lui permettrait de gagner un brin d’indépendance et de retrouver un peu de dignité. Depuis son retour en Italie, Abdirashid se pose toujours la même question. Que faire? Repartir en Somalie?

Oui, c’est mon pays, il y a ma famille, ma maison, mais là-bas, on tue.

Abdirashid passe lentement la main sur sa gorge, imitant le geste de l’égorgeur. Rester en Italie? La réponse claque comme un coup de vent glacial:

Ici, les gens comme moi n’ont aucun avenir, on ne veut pas de nous.

L’ambassade de Somalie est  l’un des pires exemples de l’accueil réservé par l’Italie aux migrants. L’an dernier d’ailleurs, Médecins sans frontières et l’association de secours catholique Caritas s’étaient indignés du traitement infligé à des réfugiés somaliens qui campaient au milieu des rats et des ordures dans l’ancienne représentation diplomatique située en plein cœur de Rome.

Invisibles

Un lieu insalubre transformé en mauvais terrain de camping par 150 réfugiés dont plusieurs demandeurs d’asile politique. Interpellé, le gouvernement italien a répondu que le Spar, l’institut national en charge des solutions logistiques pour faciliter l’insertion sociale du demandeur, n’a que trois mille poste à offrir. Trop peu pour couvrir toutes les demandes. Selon les associations humanitaires, ce manque de place oblige le Spar à limiter les conditions d’accueil à une période de six mois.

Ceux qui ne trouvent pas de place devraient recevoir une aide de 45 euros par jour. En théorie. Résultat: des centaines de personnes sont obligées de camper sous les ponts de Rome ou occupent des édifices abandonnés comme les Somaliens. Abandonnés à eux-mêmes, ils vivent retranchés de la société, condamnés à l’invisibilité.




Pays