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Crise grecque: le blues du correspondant

vendredi, 25 novembre, 2011 - 16:29

Billet d'humeur de notre correspondante à Athènes, Effy Tselikas, sur la couverture de l'actualité grecque depuis le début de la descente aux enfers de son pays. La "crise grecque" fait la Une, mais l'emballement médiatique ne fait qu'amplifier les stéréotypes et autres poncifs sur la Grèce, accusée de tous les maux. Une information formatée pour des directs permanents standardisés.

Une grève générale ou l’annonce d’un référendum, évènements démocratiques à priori assez universellement répandus et généralement peu couverts. Sauf en Grèce. Comme une invasion de sauterelles, tout ce que le monde médiatique compte de reporters et autres envoyés spéciaux se précipite sur Athènes. Pour rendre compte, en deux jours ou une semaine, du passé, du présent et du futur d’un pays, qu’ils connaissent souvent plus pour ses îles paradisiaques que pour son système politique clientéliste.

Car la Grèce, ou plutôt la crise grecque, fascine la planète entière et est devenue du jour au lendemain la "super star" des médias. Le pays fait les "Unes" des journaux du monde entier ces derniers mois. Même si l’on part au bout du monde pour oublier l’ambiance délétère d'un Etat en crise, on n’y échappe pas: la Grèce s’invite à la table du petit déjeuner à Buenos Aires avec, entre café et medialunas (croissants), les gros titres de "La Nacion". Même à Saigon, où lors d’un dîner entre amis, apparût de façon impromptue sur le petit écran, la moustache de Papandreou.

Et lorsque, de guerre lasse, on revient au pays, c’est pour, dès le bus de l’aéroport, trébucher sur le pied de la caméra d'un confrère de la télévision coréenne ou être mitraillé par l’objectif d’un photographe canadien.

"Je reviendrais bien en famille cet été"

Mais d'où viennent ces images et ces directs? Tout démarre du haut du 7° étage d’un des grands hôtels de luxe de la place Syntagma, où la magnifique suite se transforme en une ruche dans laquelle s’entremêlent toutes les langues du monde. Pas de temps mort. Sur le balcon donnant sur la place, les présentateurs se succèdent toutes les deux minutes pour leur "live".

Si la nouvelle est grave, en arrière-plan, la caméra montre le Parlement avec les manifestants et/ou les violences sur la place attenante. Si le climat est plus soft, on tourne l’appareil, à droite, du côté de l’éternelle Acropole (sous-entendu subliminal : comment ce pays, source de toute civilisation, est-il tombé si bas ?).
Un ballet permanent, avec, souvent, comme seule source, la dernière dépêche de l’agence France Presse.

"Tu me trouves un commerçant fraudeur"

Après la pause sacrée du déjeuner (Ah, ce qu’on mange bien en Grèce !!!) et avec des vraies discussions de fond ("Ce que les gens ont gentils ici . Je reviendrais bien en famille cet été, si on me trouve une location sur une île, pas trop touristique et pas trop chère") on part en reportage, sur le terrain, après avoir donné les instructions ("Tu me trouves un commerçant fraudeur, un jeune à 700 euros qui vit chez papa-maman, un faux aveugle arnaqueur") … au "fixeur".

Un fixeur, oui, comme sur les terrains de guerre, en Irak ou en Afghanistan. Un facilitateur en toutes choses, à la fois bottin sur jambe, guide, traducteur, détecteur de mensonges et logisticien hors pair. Souvent le correspondant sur place d’un quotidien étranger.

C'est bon, c'est à l'AFP

Correspondant bien grand mot désormais, car le temps où ce dernier avait un statut de vrai salarié du journal à l’étranger, avec salaire et couverture sociale, est bien fini. C’est un journaliste certes, mais pigiste, c’est à dire payé à la prestation. Il végète en temps calme et pète les plombs en période d’effervescence.

Car durant ces folles journées (commençant souvent à 6h pour le premier appel et terminant vers minuit pour le dernier journal télévisé), il doit être présent partout et tout le temps : faire ses propres interventions par téléphone, Skype ou en direct, écrire ses articles et servir d’homme (ou femme) à tout faire pour l’envoyé spécial.

Et surtout ne rien revendiquer de trop, car de nombreux jeunes gens, surdiplômés et parlant plusieurs langues mais au chômage, sont prêts à faire ce boulot à des prix cassés. Le reste du temps, il ne cesse de se tenir au courant, de lire tous les jours la presse et de faire des propositions souvent rejetées car jugées peu intéressantes par les rédactions jusqu’au moment ou l’AFP fait une dépêche sur un des sujets proposés. Alors seulement, cela devient un sujet "bancable", d’où les mêmes sujets qui tournent en boucle sur tous les médias.

Athènes en direct…de Bruxelles

Avec les ingrédients de cette cuisine-là, tout a pu être dit, écrit ou filmé sur la Grèce, même les pires choses (et ce n’est pas fini). Ce sont les médias allemands qui détiennent la palme des clichés. La Une du magazine allemand Focus a affiché une caricature de la Vénus de Milo, adressant un doigt d'honneur au lecteur et le quotidien Bild, le plus vendu d'Allemagne, a conseillé aux Grecs de vendre les îles et l’Acropole.

Mais la presse écrite française n’a pas brillé, non plus, par une couverture fouillée de la réalité grecque. Malgré des Unes accrocheuses, le contenu a été, surtout au début de la crise, financo-financier, avec beaucoup de chiffres (tout en expliquant dans un autre paragraphe, qu’aucun chiffre n’est valable en Grèce, même les statistiques données à Eurostat). Et souvent, l'actualité à  Athènes était couverte en direct … de Bruxelles.

Heureusement que, pour s’échapper de l’actualité pesante, Vogue a consacré l’été dernier à la Grèce un numéro spécial plus sensuel, tout en couleur bleue Méditerranée vantant les beautés des îles, les mythes et leurs héros! Pour les autres, on attend toujours une vraie enquête sur l’importance du budget de la défense (et donc le rôle prépondérant des ventes d’armes de la France ou de sous-marins de l’Allemagne) ou encore un article d’investigation sur les méandres de l’économie parallèle, le poids de l’Église ou des armateurs dans la vie du pays, ou la fraude fiscale des milieux d’affaires vers la Suisse.

Ce n’est que ces derniers jours, alors que la crise se rapproche dangereusement des autres pays européens, que la couverture médiatique sur la Grèce se fait moins simplificatrice. La peur de la contagion rend-elle Les médias plus consciencieux? Si l’Europe tangue, ce ne serait pas seulement la faute de ces mauvais payeurs de Grecs, mais peut-être que le système marche sur la tête ?


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