Connexion

Syndicate content

Liège, chaudron des extrêmes droites

lundi, 28 novembre, 2011 - 12:38

Un fait divers - un jeune braqueur abattu par un bijoutier - déchaine les groupes radicaux liégeois. La conjonction de deux crises - l'interminable crise politique belge et la crise économique - font de Liège un terreau favorable à divers mouvements d'extrémistes. Récit d'une journée sous haute tension.

Cela a commencé par un fait divers: le 2 novembre, deux jeunes braqueurs, Jordy Makono Kasavubu et Nzola Bayambudila s’en prennent à la bijouterie de Monsieur Bens, à Liège. Mais ce dernier les surprend et fait feu. Jordy succombe à ses blessures.

 “Marche blanche” pour un braqueur

Cela serait resté un de ces faits divers dont les journaux locaux font leurs choux gras si les proches de Jordy n’avaient pas organisé, à la mémoire de leur ami, une “marche blanche”. Malgré l’interdiction par le bourgmestre (maire) de Liège, la marche a bien eu lieu et a rassemblé 250 personnes. Mais une trentaine de casseurs se sont infiltrés dans la marche et ont endommagé des immeubles ainsi qu’une demi-douzaine de véhicules

Un groupe de citoyens qui se baptise “Vigies” a clamé son indignation devant cette “marche blanche organisée en l’honneur d’un voyou”.

En Belgique, les “marches blanches” trouvent leur origine dans l’affaire Dutroux qui a traumatisé la Belgique au cours des années 1990. La première de ces marches a rassemblé entre 350.000 et 615.000 personnes à Bruxelles.

Vigies, groupe qui se présente comme “apolitique” et constitué de “citoyens indignés par cette inversion des valeurs” a donc appelé à une marche, anti-marche blanche, devant la gare des Guillemins, principale gare de Liège. Interdite par le bourgmestre, elle s'est finalement transformée en un rassemblement autorisé ce samedi 26 novembre sur la place Commissaire Maigret. (Simenon est un enfant du pays et un musée devrait bientôt lui rendre hommage dans sa ville natale).

Groupe "apolitique", tendance droite radicale

Vigie, groupe “apolitique” ? Vraiment ? Les membres de “Veille antifasciste de Liège” – groupe dans lequel on trouve pêle-mêle des Indignés liégeois, des associations contre la dette du tiers-monde et des militants anarcho-communistes – n’y croient pas une seconde.  Pour eux, Vigies est un groupe composé de militants néo-nazis et néo-fascistes.

L’initiateur du groupe Vigies est Dany Simal, un ancien du Parti Populaire, le parti populiste de droite fondé par l’avocat Mischaël Modrikamen. Simal a quitté le PP suite à un différend avec Modrikamen. L’examen de la page Facebook de Vigies ne laisse pas trop de doute sur son “apolitisme”: tous les organisateurs appartiennent au PP, quant aux participants, on y trouve quelques citoyens réellement outrés, mais surtout des membres du groupe d’extrême droite belge Nation, des militants du FN belge, des islamophobes de Nonali, une association “contre l’islamisation de la Belgique”…  

 

Le ton des commentaires et les images publiées sur la page du groupe est sans équivoque: contre la “racaille”, les sans-papiers, la Belgique aux Belges, etc. La présence massive des droites les plus extrêmes tend d’ailleurs à s’accentuer depuis le rassemblement de samedi…

"Tout le monde se tient par la barbichette"

Questions, samedi à Liège, à Dany Simal, l’initiateur du groupe Vigies et maître Philippe Chansay-Wilmotte, avocat et représentant du PP à Liège juste avant la manifestation. C’est surtout l’avocat qui s’exprime:

Vous vous présentez comme apolitiques, mais votre page Facebook, il y a surtout de membres du PP et de groupes radicaux.

Vigies : Dany est un ancien du PP. Au départ, il a simplement fait un geste de compassion envers M. Bens, le bijoutier. Et ensuite, quand il a créé ce groupe, je l’ai rejoint tout naturellement. Je suis ici à titre personnel et non pas comme représentant du PP.

Il y a aussi pas mal de membres du FN belge…

Apolitique, cela veut dire ouvert à toutes les tendances. On ne veut aucune exclusive. Il y a des membres d’autres partis, mais nous demandons à tous de ne pas arborer de badges ou de signes distinctifs de partis sur leur profil Facebook (Consigne que les administrateurs ont beaucoup de mal à faire observer, NDLR). C’est pareil aujourd’hui. Nous avons demandé aux participants de n’amener aucune banderole, aucun drapeau, aucun signe d’appartenance politique. Cela doit rester une manifestation de citoyens.

Justement, que veut-il ce citoyen indigné ?

Nous arrivons à une fin de règne. La politique belge est en panne. Il n’y a plus d’opposition de la part des partis traditionnels. Il y a tellement de niveaux de pouvoir en Belgique que si vous êtes dans l’opposition au niveau fédéral, vous pouvez siéger à la communauté, à la région, à la province, dans les communes, les intercommunales et j’en passe. Tout le monde se tient par la barbichette. Résultat : rien ne bouge. Plus d’un an et demi sans gouvernement. Et le citoyen se sent complètement ignoré. Et aujourd’hui, cette inversion des valeurs: une marche blanche en l’honneur d’un casseur!

Que demandez-vous aux autorités locale ?

Nous avons remis une lettre au bourgmestre : il a laissé se dérouler une marche interdite (la marche blanche en l’honneur de Jordy) et cela a eu des conséquences. Nous voulons qu’il indemnise toutes les victimes de cette marche. Il a aussi stigmatisé la jeunesse. Lorsqu’il a parlé des casseurs, il a dit “des jeunes ont attaqué une bijouterie” ou “des jeunes ont commis des déprédations”. Ce ne sont pas des “jeunes” qui ont commis ces faits. Mais des voyous. Il a stigmatisé des jeunes. C’est interdit par la loi. S’il ne se rétracte pas, nous déposerons une plainte au Centre d’Egalité des Chances. Celui-ci sera bien obligé de réagir. S’il ne le fait pas, cela démontrera une fois de plus que le système est en panne…

Quelle est la suite que va prendre Vigies ? Va-t-il devenir un parti concurrent du PP ? Un mouvement de citoyens ? Un syndicat ?

(Cette fois, c’est Dany Simal, l’organisateur, qui répond, encouragé par son ami) Nous souhaitons créer un groupe d’observation qui influence la politique belge par une critique permanente. Nous voulons redonner du poids au citoyen dans la politique belge.

J’interroge aussi des membres du groupe "Veille antifasciste".

Pourquoi êtes-vous là aujourd’hui?

VA : Ce groupe de prétendu citoyens indigné est en réalité un mouvement néo-fasciste. Comme d’habitude, l’extrême droite avance masquée. Ils ont instrumentalisé un fait divers et ils jouent sur les peurs du citoyen pour imposer leurs idées. C’est quand même invraisemblable qu’un bourgmestre socialiste autorise un événement aussi ouvertement néo-nazi. La ville est co-organisatrice de “nuits blanches contre l’extrême droite”, mais les laisse s’exprimer en public. Il faut réagir, alerter le citoyen.

“ Nous sommes la défense de la Nation ! ”

Pendant ce temps, les deux groupes se sont rassemblés sur la petite place. Un important dispositif policier se met en place, en parallèle: agents en civil et en uniforme, panoplie antiémeute complète. On s’attend manifestement à des heurts.

Les Vigies n’arborent effectivement aucune banderole. Et lorsque les antifascistes veulent en déployer une, la police les oblige à la replier immédiatement.

Physiquement, les deux groupes se ressemblent furieusement : des deux côtés, on distingue des crânes rasés et des visages encagoulés, masqués par des écharpes ou des foulards. Une Liégoise qui voulait rejoindre Vigies s’est d’ailleurs trompée de groupe avant de s’excuser et de rejoindre les siens…

Les deux factions s’observent. Alors que la page de Vigies comptait environ 900 membres, il sont sans doute une soixantaine. Les autres “font du tricot” comme le souligne un des commentaires sur la page Facebook…

Les antifascistes sont encore moins nombreux. Il ne se passe rien, jusqu’à ce que Dany Simal et quelques proches, qui viennent d’être reçus par le bourgmestre, sortent de l’hôtel de ville et veuillent prendre la parole avec un mégaphone. Les antifascistes se mettent alors à scander des slogans qui couvrent le discours de l’organisateur.

Les Vigies répondent avec force et les “Antifa ha ha ha” font rapidement écho aux “alerta antifascista”. Lorsque les “antifas” scandent “nous sommes tous des enfants d’immigrés, 1e, 2e, 3e génération”, le groupe d’en face entame comme un seul homme “nous sommes la défense de la Nation” !

Ultra-droite germanophone

Les menaces fusent de part et d’autres et les policiers s’interposent. Dans le groupe Vigies, on n’entend plus que des slogans d’extrême droite hurlés par des jeunes encagoulés en état d'ivresse avancé qui cherchent la baston. Hervé van Laethem, ancien secrétaire de Nation, a bien du mal à calmer ses troupes.

Les quelques citoyens vraiment apolitiques de Vigies quittent la manifestation de peur de prendre des coups… Seule la diplomatie remarquable de la police liégeoise empêchera l’événement de dégénérer. Sans cela, l’affrontement violent était inévitable.

Finalement, Dany Simal décide de disperser la manifestation plus tôt que prévu et les manifestants évacuent les lieux. Quelques membres des groupes les plus extrêmes continuent de menacer les antifascistes et se retirent vers le marché de Noël tout proche, toujours encadrés par la police.

Apparemment, le groupe Nation – selon Jean-Pierre Demol, un de ses leaders – a été débordé par des jeunes venus d’Eupen, ville de la région germanophone qui borde la frontière avec l’Allemagne. La communauté germanophone est la grande oubliée de la politique belge, paralysée par les oppositions Wallons-Flamands. Et la droite la plus extrême est en train de s’y implanter avec une vigueur inquiétante. Tout comme à Charleroi, ancien bassin minier et sidérurgique frappé par le déclin industriel, où le groupe Nation connait un succès croissant.

Analyses politiques comparables

Leur analyse politique est la même que la nôtre”, me confie Pauline, une militante antifasciste. “Le constat que la démocratie belge est en panne et qu’il faut trouver des solutions pour la restaurer. Mais les méthodes proposées sont radicalement différentes”.

Les politiques belges feraient bien de prêter une oreille attentive à ces voix pour l’instant minoritaires. Elles expriment de manière radicale le malaise croissant d’une population qui se sent de plus en plus méprisée par ses représentants. Et la crise économique ne fait qu’exacerber ce sentiment d’abandon.

Ce qui s’est passé à Liège ce samedi montre aussi que la frontière est poreuse entre les partis populistes, vitrine d’une droite “respectable”, et les mouvements anti-démocratiques les plus extrêmes.

Ne pas prendre conscience de ces phénomènes ne conduirait qu’à les radicaliser davantage.




Pays